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Digital clean up: comment embellir son image sur les réseaux

©Philip van Bastelaere

Des photos Facebook gênantes? Le lissage de son alter ego numérique est un must pour tous ceux dont la carte de visite virtuelle aurait bien besoin d’être redorée.

Il y a bien longtemps, le jour de la rentrée était synonyme de premières fois: les ados se demandaient quelle tenue porter pour le premier jour de classe, les parents faisaient leurs débuts à la porte de l’école, les nouveaux collègues se présentaient en racontant leurs histoires de vacances. Aujourd’hui, c’est bien avant le jour J que l’on fait sa rentrée, et c'est sur internet.

Que vous acceptiez un rendez-vous, fassiez la connaissance de votre nouveau patron ou rencontriez enfin le chéri de votre fille, vous l’aurez probablement soumis à un examen approfondi en ligne. Tant qu’il n’y a sur le compte en ligne en question que des photos bien cadrées, des publications engagées et une bio motivée, tout va bien. Sauf que, sur la grande majorité de ces comptes, traînent des images un peu... embarrassantes: un enterrement de vie de garçon un peu trop chaleureux, des photos de groupe avec des amis cyclistes ou la vidéo gênante d’une participation à un micro-trottoir.

Le risque? Avec le temps, les 'digital cleaners' finiront par créer une personne tellement parfaite que sa version IRL ne pourra qu’être décevante.

Pour éviter ce problème, deux possibilités s’offrent à vous: soit vous optez pour le minimalisme numérique, qui consiste à vous retirer complètement de l’arène d’internet pour tenter d’atteindre un anonymat total (ce qui n’est pas une mince affaire en 2021), soit vous prenez les choses en main et faites appel à un 'digital cleaner'. Dans ce dernier cas, sachez que ce service n’est pas réservé aux dieux du foot ou à la famille royale britannique, internet regorge de 'gestionnaires de réputation' qui ne seront que trop heureux de prendre votre image numérique en main.

Le service le plus exclusif est sans nul doute celui de la société londonienne The Marque, qui propose des services de 'Digital Asset Management for Leaders in their Field'. Pour environ 3.500 euros par an, ses clients obtiennent un profil sur la plateforme 'invitation only', émaillé de vidéos, photos et références flatteuses. Ensuite, de petits montants sont versés à d’autres comptes afin qu’ils visitent le plus souvent possible le profil édité qui, au bout d’un certain temps, se retrouve en tête des résultats de recherche sur Google. Pour 18.000 euros supplémentaires, vous pouvez également faire appel à un 'reputation monitor' qui surveille votre nom H24. Si des commentaires désagréables apparaissent, l’éponge virtuelle entre immédiatement en action pour les envoyer dans les profondeurs d’internet.

Dégooglisation

Dans nos contrées également, le traitement de l’image publique en ligne est une activité en plein essor. Le pionnier en la matière est la société amstellodamoise White Canvas, qui s’est spécialisée dans la 'dégooglisation' des informations indésirables. Outre les Pays-Bas, l’entreprise compte de nombreux clients en Belgique, mais aussi à Londres, Paris, Munich, Monaco et Marbella, dont environ la moitié sont des privés.

"Autrefois, c’était surtout des politiciens et des hommes d’affaires influents qui s’adressaient à nous", témoigne le fondateur, Marco Juffermans. "Aujourd’hui, cela va des mannequins qui veulent se débarrasser de leur ancien look aux étudiants qui essaient d’entrer dans une bonne université, en passant par ceux qui  ont un alter ego numérique ennuyeux."

Selon Juffermans, ce succès est dû aux prix plus accessibles: chez White Canvas, un problème d’image peut être résolu à partir de 300 euros par mois et le traitement dure huit mois en moyenne. Ensuite, une garantie de réputation préventive est proposée pour 65 euros par mois. L’entreprise compte déjà 2.300 abonnés. "Pendant la pandémie, les demandes ont augmenté de façon exponentielle à cause du télétravail: pour savoir qui était réellement la personne derrière l’écran, on lançait des recherches sur Google."

Date proof

Pourtant, la pandémie n’est pas la seule explication à la vigilance accrue à l’égard de sa réputation numérique. Ces derniers dix-huit mois ont également vu la montée en puissance de la 'cancel culture', ce phénomène social qui consiste à effacer des célébrités suite à des déclarations controversées. Dans ce climat inquisiteur, les publications - moins nuancées - de vos jeunes années qui traînent sur le net sont carrément dangereuses. Par exemple, les anciens tweets homophobes de la journaliste Alexi McCammond ont ruiné son avenir de rédactrice en chef du magazine américain Teen Vogue. Plus récemment, des (anciens) fans de Billie Eilish ont brûlé en masse des posters de la chanteuse pop après qu’elle a été surprise en train d’utiliser une insulte limite raciste dans une de ses anciennes vidéos.

Dans ce contexte, le nettoyage sur les réseaux sociaux, une branche distincte de l’univers de la gestion de la réputation en ligne, est également en plein essor. À partir de 15 dollars par an, l’entreprise web BrandYourself propose un screening complet de votre profil Twitter, Facebook ou Instagram, des articles que vous avez aimés aux groupes dont vous êtes membre. Les photos et publications contenant insultes, soirées arrosées ou poses explicites, par exemple, sont automatiquement filtrées. Résultat: BrandYourself compte plus d’un million d’utilisateurs et plus de 100 employés.

©Philip van Bastelaere

En dépit de ce succès, les services de réputation se heurtent aussi à des dilemmes moraux. On peut ainsi se demander si la prétendue 'mission contre la haine' sur internet n’est pas plutôt une forme de censure, voire un 'woke washing' pas très orthodoxe. Le fait que des articles, pour la plupart rédigés par eux-mêmes sur des sites d’information non décryptée (lire 'fake'), soient boostés en faisant jouer l’algorithme de Google en leur faveur, soulève également des questions éthiques. "On me reproche parfois de faire de la justice de classe, mais ce que nous écrivons est toujours réaliste, mais juste un peu plus positif", se défend le fondateur de White Canvas.

Sur le marché du sentiment

La limite ténue entre embellissement et tromperie est également franchie dans un domaine très différent: l’amour. En effet, vos chances de percer sur le marché du sentiment dépendent de plus en plus de votre carte de visite virtuelle. "Même ceux qui rencontrent quelqu’un 'à l’ancienne' se lancent ensuite dans une recherche à son sujet en ligne", ajoute Elisabeth Timmermans, docteure en sciences de la communication et coach pour sites de rencontre en ligne. Pour éviter les profils rédhibitoires, de nombreuses entreprises - aux noms aussi éloquents que Profile Pimpers, Style My Profile ou Profile Polish - ont vu le jour.

Il y a évidemment une solution simple à ce problème: la dégooglisation. Il est juste dommage que les scrupules qui vont de pair ne soient pas (encore) aussi faciles à effacer.

L’app de rencontre haut de gamme, The League, a même intégré un mentor de présentation dans l’application. Tinder et OKCupid ont testé brièvement des services payants permettant d’aider les utilisateurs à se présenter sous leur meilleur jour afin d’être 'date proof'. Pour répondre à la 'fatigue du swipe', d’autres services vont jusqu’à partager des photos, envoyer des messages et organiser des rendez-vous en votre nom, en mode Cyrano de Bergerac. "L’entretien de nos alter ego numériques prend énormément de temps", déclare-t-elle. "D’autant qu’ils restent stricto sensu inauthentiques."

Le risque? Avec le temps, les 'digital cleaners' finiront par créer une personne tellement parfaite que sa version IRL (In Real Life) ne peut que décevoir. Pire: que vous laissiez passer des profils intéressants à travers les mailles du filet parce qu’ils sont disqualifiés par des profils prétentieux ultra lissés. Pour éviter cette hypocrisie, certaines applications de rencontre ont mis en place un système de notation, afin que ceux qui prétendent être ce qu’ils ne sont pas puissent être confrontés à de mauvaises critiques.

Il y a évidemment une solution simple à ce problème: la dégooglisation. Il est juste dommage que les scrupules qui vont de pair ne soient pas (encore) aussi faciles à effacer.

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