"Mon rêve ultime? Que mes sex toys se retrouvent au MoMa"

Pour Filip Arickx, Nightfall représente la forme de luxe la plus disruptive. Il faut dire que sa nouvelle collection de sex toys est un régal. Pour l'œil, mais pas seulement.

Alors que je passe en revue le nom des bars de la place, la nuit tombe sur Anvers. Nous sommes vendredi soir, les terrasses se remplissent et l'atmosphère se charge d'effluves d'automne, de tintements de verres et de rires joyeux. Je suis à la recherche du bureau/atelier de Filip Arickx, une moitié du couple de la mode qui dirigea le label A.F.Vandevorst, et qui se trouve à l'étage d'un café branché. Son épouse, An Vandevorst, ne sera pas présente. Anneke, comme il l'appelle, est depuis trois semaines à Florence, où elle est responsable du design à Polimoda, la meilleure école de mode d'Italie.

C'est la première fois que Filip Arickx se manifeste depuis 2020, quand le couple a mis fin au label A.F.Vandevorst, après quelques péripéties et 22 ans d'existence. "Nous sommes arrivés à la conclusion qu'il n'était plus possible d'atteindre le même niveau de créativité. L'évolution numérique a tout changé. Ce fut une bonne période, mais nous allons passer à autre chose", avaient-ils déclaré pour justifier leur décision.

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Pour An Vandevorst, cette autre chose a été un projet audio et vidéo présenté désormais une fois par mois en collaboration avec le DJ Daniel Vanverre, sous le nom de DNA Kollektif. Ce spectacle nocturne est un voyage incantatoire et intuitif.

En ce qui concerne Filip Arickx, l'autre significant other, le bruit courait qu'il s'initiait à l'art du soufflage du verre. Parfaitement. Les fans attendaient avec impatience ce qu'il allait présenter. Des sculptures en verre? Des vases? Des bijoux peut-être? Rien de tout cela.

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Filip Arickx, une moitié du couple de la mode qui dirigea le label A.F.Vandevorst.
©Björn Tagemose

Quand la nuit tombe

La porte s'ouvre. Arickx et moi nous sommes vus pour la dernière fois il y a deux ans, dans la cohue d'une faune de la mode élégamment vêtue. Ce soir, c'est différent. Nous sommes en tête-à-tête. Un tête-à-tête spécial, car il s'agit de la première du lancement de ses sex toys, ces agréables accessoires aux nécessaires activités annexes.

Le designer est ravi de me revoir et de me donner la primeur de son nouveau projet. Nous nous connaissons, ça aide. "Toi qui as un alter ego qui écrit sur le sexe depuis des années", me déclare-t-il. "On ne pouvait pas trouver mieux! Et puis il y a le rosé, ça facilite la conversation." Il rit.

Je suis venue ici sans idée préconçue, car je n'ai pas encore vu de photos. La seule chose que je sais, c'est que Filip Arickx lance des sex toys. Quand je l'ai appris, un grand point d'interrogation m'a traversé l'esprit. Et évidemment, cette info a piqué ma curiosité. Pendant une semaine, je me suis demandé pourquoi et comment. C'est vrai que la marque A.F.Vandevorst était par moments très hot et sexy. Il y avait de l'érotisme dans l'implicite, dans la suggestion de la soie et du cuir, d'un décolleté, des bottes, des bas, de la lingerie très coquine. Mais là, on passe dans une autre dimension. Et c'est audacieux en ces temps où la pudeur fait son retour et que le malaise s'installe dans le jeu de la séduction et du désir pour y régner en maître.

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Ici, dans les quartiers de Nightfall, le jour s'estompe lentement, comme dans un film. Le ciel gris et nuageux ne s'assombrit que par endroits. L'atelier est doté d'une immense fenêtre qui transforme la vie bouillonnante à l'extérieur en une étrange toile. Au milieu de la pièce, une table attire mon regard. Sur celle-ci se trouve une valise ouverte, un flight case contenant les joyaux de la couronne, la première collection de Nightfall.

Il y a quatre sex toys: un grand vibromasseur avec une orchidée en inclusion, un plug anal en verre avec un support à facettes, un petit vibromasseur en verre et un dildo en verre avec des plumes. Quel spectacle, me dis-je. Ce que je découvre est superbe et enivrant. C'est la matière qui favorise la suggestion et allume le feu au plus profond de nous.

Nightfall dégage une subversion veloutée en ces temps difficiles, dans un monde où il semble ne plus y avoir de place pour le ravissement érotique.

Une poignée en plastique noir qui devient transparente pour laisser apparaître une délicate miniorchidée mauve en inclusion.
©Björn Tagemose

Investir dans l'inexistant

Arickx a toujours été fasciné par la sensualité, explique-t-il. Par l'érotisme. Depuis combien de temps caressait-il cette idée? "Depuis un certain temps, oui", répond-il. "Même si, au début, les choses se présentaient différemment pour Anneke et moi. Quand nous avons arrêté notre marque, on nous a directement proposé des jobs intéressants en tant que consultants freelances, en Corée du Sud, en Chine, en Allemagne, en Italie et en France. Des missions vraiment pointues."

Ensuite, le monde entier a été confiné par la pandémie. Arickx: "Ces offres ont disparu. An et moi étions de nouveau totalement libres de faire ce que nous voulions. Et nous le pouvions, financièrement. Elle voulait se lancer dans le domaine de la musique et de la vidéo. Elle m'a demandé ce que j'envisageais. 'Quelque chose dans le domaine de l'érotisme', lui ai-je répondu. Elle a failli tomber de sa chaise. Elle m'a pris pour un fou. Je lui ai répondu: 'Oui, mais attends, je vais t'expliquer calmement comment je vois les choses.' Trois mois plus tard, elle m'a demandé si elle pouvait y participer!" (rires)

Comment se fait-il qu'ils n'aient pas réalisé le projet à deux? Arickx: "Je voulais de toute façon mener ce nouveau projet seul. Le processus créatif que nous avons connu pendant toutes ces années à deux, An et moi, était passionnant, mais il nous absorbait 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Nous passions notre temps à nous consulter sur tout ce que nous faisions, pour partager notre inspiration."

Arickx s'est rapidement mis en quête d'investisseurs. "J'avais besoin d'un capital de départ considérable pour concrétiser les idées que j'avais en tête", explique-t-il. "Il ne s'agissait pas d'un concept à 100.000 euros. Les investisseurs ont vu que j'étais sérieux. Personne n'a jamais fait le moindre commentaire ambigu sur le fait qu'il s'agissait d'un investissement pour des sex toys. Au contraire, ils ont écouté ma proposition avec beaucoup d'intérêt. Ils ont cru en ce projet." Il prévoyait aussi de gérer cette entreprise de manière méticuleuse. Avec A.F.Vandevorst, il ressentait une lacune sur le plan commercial, poursuit-il. Comme une chaise bancale. Il voulait que cela change.

"Grâce à un de mes investisseurs, j'ai rencontré Eveline Rigouts, qui vient de l'industrie cosmétique. Avec Eveline, j'ai une véritable partenaire d'affaires à mes côtés, ce qui est très différent. Nous sommes chacun actionnaires à parts égales dans l'entreprise. Je m'occupe de la partie créative, elle gère la partie commerciale et le marketing. Anneke est ma conseillère créative. Et Eveline m'apporte une vision non seulement féminine, mais aussi plus jeune."

Le dildo en verre avec des plumes de Nightfall.
©Björn Tagemose

De la marge au luxe

Il a fallu deux ans à Arickx pour réunir les fonds nécessaires, plus un an et demi pour développer les produits. "Nous travaillions depuis un certain temps déjà avec un fabricant allemand, mais il n'a finalement pas pu nous fournir ce que nous voulions exactement. Il a jeté l'éponge au bout d'un an. Nous avons donc dû repartir de zéro."

Entre-temps, qu'en est-il du soufflage de verre? Y a-t-il un lien avec cette activité? "Mais non, pas du tout! Je suivais un cours de soufflage de verre, c'est vrai, mais c'était une pure coïncidence. Je ne suis pas un souffleur de verre aventureux qui se lance dans l'érotisme du jour au lendemain. Je trouve simplement que le verre est un matériau très noble. Ce que je veux apporter avec Nightfall, c'est une plateforme complète. Un univers en soi: la mode et l'éros, une vision globale. Dans ce cadre, je lance une série de sex toys, des vidéos et un magazine."

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Le fait qu'Arickx veuille développer un nouveau type de sex toys – "ne parlez surtout pas de jouets, ça fait trop puéril" – est principalement dû à ce qu'il a observé sur le marché. Il ne voyait que des objets incroyablement laids, disponibles uniquement dans des boutiques en ligne spécialisées, dans des sexshops ou sur des sites web érotiques.

"Disons que je voudrais sortir les sex toys de la marge. Et de la sphère du tabou, bien qu'il me semble que dépasser les tabous est une activité à laquelle tout le monde s'adonne de nos jours. Je n'ai même plus envie de le proclamer. Mon objectif est de présenter ouvertement les sex toys comme un accessoire de luxe et de mode haut de gamme. Aucune marque ni maison de mode ne l'a fait jusqu'à présent."

Nighfall est un outil sensuel pour apporter un peu plus de fantaisie et d'esthétique.
©Björn Tagemose

Emmanuelle

Je prends le temps d'observer le vibromasseur. Il a une poignée en plastique noir qui devient transparente pour laisser apparaître une délicate miniorchidée mauve en inclusion. "J'ai développé les sex toys pour les hommes et pour les femmes, hétéros ou LGBTQ", commente Arickx. "On peut les utiliser seul, mais aussi en couple. Se faire mutuellement plaisir grâce à ces sex toys offre une expérience totalement différente qu'avec un truc rose fluo qui sent le plastique. Il y a tellement plus de sentiments et de beauté en jeu! Grâce à la transparence du design, beaucoup de choses sont possibles d'un point de vue esthétique, dans le futur également."

L'étui dans lequel on range le sex toy est également très spécial. Il s'agit d'un faux livre, un livre de contrebande, qui renferme l'objet accompagné d'un magazine. L'épais livre est entouré d'un bel emballage sur lequel est écrit, en fonction de ce qu'il contient: Holy, Raven, Heaven, Grace. Tout cela est magnifiquement conçu. Si vous vous offrez plusieurs toys Nightfall, vous pouvez vous constituer une bibliothèque érotique. "Ce ne sont pas de grands mots d'amour", explique Arickx. "Mais des mots sensuels qui suscitent une émotion."

Bien qu'elles soient ancrées dans le présent, les photos du magazine baignent dans une atmosphère qui rappelle les années 70 ou 80. Arickx: "C'était la dernière période où l'érotisme vivait dans un cadre esthétique. Cet érotisme-là était encore érotique, avant de devenir pornographique. Je n'ai jamais été un fan de porno. La pornographie ne m'intéresse pas, elle ne m'inspire pas, je ne vois pas ce qu'elle apporte. En revanche, j'ai bingewatché tous les films d'Emmanuelle. La sensualité, l'érotisme, m'ont toujours attiré. Lors de nos voyages, je cherchais toujours le 'red light district'. Parce que j'y découvre une esthétique, une sorte de beauté que je ne retrouve nulle part ailleurs. À Paris, certains vont voir la tour Eiffel, d'autres vont dans les quartiers chauds. Je suis de ceux-là!" (rires)

©Björn Tagemose

Beauté cachée

Les verres de rosé tintent. Nous trinquons aux quartiers chauds du monde entier. Et au retour de l'érotisme. En raison de l'omniprésence du porno, n'est-il pas plus difficile, en particulier pour les jeunes, d'apporter un peu plus de fantaisie pour satisfaire leur partenaire? Pour lui, Nightfall est un outil sensuel: "Bien sûr, il faut un certain courage pour intégrer un sex toy dans les jeux amoureux. Mais si c'est un objet esthétique et fascinant à regarder, l'exploration devient plus évidente."

Quelle valeur le sexe a-t-il pour lui dans la vie? Dans quelle mesure est-il occasionnel ou fondamental? "Je considère le sexe comme un élément très important dans une relation et dans l'existence en tant qu'être humain", déclare-t-il. "Le sexe n'est pas un acte, mais un rituel en évolution. Maintenir la magie de ce rituel est tout un art. Il peut exprimer tellement de choses!"

Et quelle est sa position sur le fétichisme? Arickx: "Fétichiste est un terme que je trouve très beau, surtout en matière de rituels." Considère-t-il les objets fétichistes typiques, le martinet par exemple, comme des objets possibles pour Nightfall? Arickx: "Si je pouvais en imaginer une version esthétique ou accessible dans l'univers de Nightfall, pourquoi pas? Je ne suis pas un fétichiste type et je ne recherche pas les extrêmes dans le sexe, mais je peux être stimulé par des objets dont l'esthétique et la beauté peuvent évoquer une atmosphère et une séduction ou éveiller quelque chose."

Mais il ne veut pas rester sur la touche. Il déclare: "Nightfall n'est pas destiné aux personnes obsédées par le sexe, mais à celles qui recherchent plus que le plaisir, une satisfaction plus large, une sorte d'accomplissement qui va au-delà de la simple jouissance ou de l'orgasme. Il faut avoir envie d'explorer, de rechercher l'inconnu de la plus belle manière possible. Car sans beauté, il n'y a pas d'existence. Depuis la préhistoire, l'homme éprouve le besoin de rechercher la beauté en tant qu'expression créative, de décorer son environnement, de se rendre beau. Une forte attirance visuelle ouvre également une porte vers un autre univers et place d'emblée le sexe dans un contexte différent. J'espère que les gens le ressentiront ainsi. Que ce sera la raison qui les rapprochera."

Changement d'époque

Et comment se passe sa vie avec An, maintenant qu'ils empruntent tous deux une voie créative différente et qu'elle est souvent absente? Arickx: "Comme nous avions l'habitude de tout faire ensemble, quelque chose avait disparu. Était-ce la magie? L'amour? Je ne le savais pas à l'époque. Aujourd'hui, nous partageons moins de choses, mais la sensation est beaucoup plus normale. Ce que nous nous disons est plus spontané, cela n'a pas besoin d'être utile."

Dehors, des acclamations montent. Quelqu'un fête son anniversaire. Les lumières scintillent au-dessus des tables autour de la place. Un peu timidement, je lui demande si quelque chose a changé dans leur relation physique après tant d'années. Il répond sans hésitation: "Nous ne nous levons rarement sans avoir fait l'amour. C'est peut-être différent de ce que c'était autrefois, lorsque nous étions tellement occupés. J'aime Anneke telle qu'elle est aujourd'hui, plus âgée, avec un corps différent. J'ai l'impression d'être en quelque sorte programmé pour continuer à trouver son corps attirant et fascinant. Cela me semblerait complètement 'faux' de partager mon lit avec une personne jeune et parfaite."

L'emballage est un "faux livre" épais entouré d'une jolie enveloppe portant un mot en fonction de l'objet qui s'y trouve: Holy, Raven, Heaven, Grace.
©Björn Tagemose

MoMa

Quelles sont les perspectives suite au lancement de Nightfall? Y a-t-il des objectifs à atteindre? Des rêves ultimes à réaliser? Arickx rit. "Je voudrais avant tout asseoir ma crédibilité", répond-il. "À terme, j'aimerais bien être commissaire d'une exposition dans un musée sur le thème 'Fashion & Eros'. C'est le contexte dans lequel je vois mon évolution, pour ouvrir un autre univers à un public plus large. Un univers qui ne serait pas sordide, en y incluant la mode et d'autres créateurs. Rick Owens, par exemple, est en tête de notre liste d'envies de collaborations pour Nightfall. En ce qui me concerne, je continuerai à concevoir de nouveaux sex toys. J'ai suffisamment d'inspiration. Des tiroirs pleins!"

"Nous voulons hisser Nightfall au plus haut niveau de luxe possible", poursuit-il. "Mon rêve ultime? Que mes sex toys se retrouvent dans la boutique de design du MoMA à New York. Je me considère comme un chercheur. Je veux continuer à apprendre, à rechercher le plaisir, les limites, la joie, la beauté, les choses positives. J'ai seulement peur de perdre ma créativité à cause d'une maladie ou je ne sais quoi d'autre. Dans toutes les situations précaires de ma vie, la créativité a toujours été la solution. La créativité, c'est trouver un moyen de convaincre quelqu'un de votre vision. Une façon de voir les choses. Ma mission est la suivante: transformer l'inconnu en désir, et le désir en expérience."

Nightfall
| Site web | nightfallworld.com

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