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Jane Birkin publie enfin son journal intime, 'Munkey Diaries'

Jane Birkin ©Patrick Swirc / modds

Elle a longtemps hésité avant d'oser le publier. 'Munkey Diaries', premier tome de son journal intime, nous plonge au plus près de ses souvenirs, des sixties aux années 1980. Gainsbourg, Doillon, enfants, bonheurs, carrière à 100 à l'heure... On connaît la chanson mais l'émotion affleure. Un récit tendre, "gai et triste comme la vie", dit-elle.

©Patrick Swirc / modds

Cheveux emmêlés, pieds nus, timbre voilé, Jane Birkin prépare un thé vert, histoire de prendre des forces. Ambivalente, elle sort son journal intime, mais accorde au compte-gouttes les interviews. Comment tout déballer en dévoilant si peu, c'était déjà le pari du film de Varda, 'Jane B. par Agnès V'.

Commencé à 11 ans, comme un antidote à la solitude de la pension, 'Munkey Diaries' est adressé à son singe en peluche, objet transitionnel. Au fil des pages, on traverse les sixties jusqu'aux années 1980. Le deuxième tome paraîtra au printemps. On revoit Jane, son jean flare, son accent haut perché -dont on ne saura jamais s'il est cultivé ou son panier en osier. Tout nous est familier, ses hommes (John Barry, Serge Gainsbourg, Jacques Doillon) et ses filles (Kate, Charlotte, Lou), ses films et ses chansons, ses joies et ses peines. Jusqu'au bouledogue -le dernier en date s'appelle Dolly-, qui flemmarde sous la table. Sa maison lui ressemble, un bric-à-brac aristo-bohème avec tissus Liberty, collection de barbotines et dessins de son père tant aimé. La bouilloire siffle, c'est l'heure.

Pourquoi publier votre journal?

Jane Birkin avec le réalisateur français Jacques Doillon, avec qui elle a vécu ensemble du début des années 80 à 1992. ©Gamma-Rapho via Getty Images

Parce que je pensais que c'était gai et triste comme la vie, qu'il y avait des tonnes d'anecdotes que je n'avais pas racontées. Tellement de livres ont été écrits avec des interviews que j'ai accordées... ou pas. J'avais envie de donner ma version. Avec un journal intime, on retrouve les sensations. Pas de triche... La mémoire ne se mêle pas aux souvenirs.

Vous dites "On ne change pas", et c'est vrai que l'on vous retrouve telle que vous êtes: proche de l'enfance, inventive avec le langage.

En lisant, j'ai été frappée par le fait qu'on ne change pas, justement; je me trouve les mêmes défauts -infantile, fatigante. C'est ma copine Gabrielle Crawford qui a lu mes carnets lorsque j'étais malade (Jane a eu une leucémie, NDLR), puis les a transcrits, tapés à la machine. Sans elle, je n'aurais pas persévéré. D'ailleurs, pendant un long moment, je ne voulais pas que ça sorte. J'avais peur, je ne m'aimais pas. Comme tout était en anglais, j'ai traduit à trois reprises. En français, ça allonge tout. L'anglais est plus léger. Je regrettais que ça ne ressemble pas à une chanson de Serge, avec la virgule en l'air. Cela a pris deux ans parce que je n'étais jamais contente. J'aimerais qu'on aime le style, à la façon de 'Oh ! pardon tu dormais...' ou de 'Boxes'.

Dans votre journal, vous parlez de vos parents, de vos amours, de vos enfants. Presque pas de votre carrière qui démarre très fort.

J'avais envie de donner ma version

Il y a une raison à ça. L'émotionnel était plus important pour moi. En tout cas, c'est ce que je ressentais.
C'est pour ça que j'ai contextualisé, ajouté des commentaires, des choses sur les films et les chansons. Il y avait un vrai manque.

Ce journal est adressé à Munkey, votre petit singe en peluche. Ce doudou vous a suivie longtemps...

Jusqu'à la mort de Serge. Il repose à ses côtés, dans le cercueil, comme pour un pharaon. Il avait écrit une chanson à son propos, 'Orang Outan', et il figure sur la pochette de 'L'Histoire de Melody Nelson'.

Le singe en peluche "Munkey" fait la couverture du disque de Gainsbourg "Histoire de Melody Nelson". ©rv

L'avez-vous remplacé?

Il est irremplaçable! La magie de ce singe résidait dans ses vêtements. Ma grand-mère les avait cousus ou je les avais fabriqués, enfant. On ne pouvait pas envisager un voyage sans lui, c'était sa personne qui comptait. Si papa avait une intervention dangereuse, je le prêtais à papa. Si Serge était à l'Hôpital américain, il était à ses côtés. Un des bouledogues, Betty, l'avait déchiqueté juste avant que je fasse 'Le Divan' avec Henry Chapier. J'ai retardé l'émission. J'ai recousu Munkey en mettant un bas pour contenir le feutre. J'avais toujours peur de le perdre. J'ai donné ses petits vêtements à Kate et à Charlotte. Pour Lou, qui l'a moins connu, j'ai trouvé une paire de pantalons. Je suis soulagée. Le singe reste le singe!

Vous faites un rapprochement entre votre père et Serge Gainsbourg...

Mon père était fantasque. Tous les deux étaient drôles quand ils avaient pris leurs somnifères. Ils avaient le même sens de l'humour. Serge s'entendait bien avec mon frère, Andrew, aussi. C'étaient des amitiés. Ils étaient séduits - séduits n'est pas le mot, ils étaient enchantés par Serge. Entre eux, il y avait de la générosité, de l'affection: c'était un délice de les voir ensemble. Avec John Barry, mes parents se sentaient exclus, ils n'étaient pas invités; avec Serge, ils étaient les bienvenus. Combien de Noël passés ensemble dans ma petite maison, à Londres, quand il neigeait... Une fois, Serge avait invité un clochard, car à Noël, on ouvre sa porte à ceux qui sonnent. Et tout ce côté Angleterre, les voyages en train, le ferry-boat. C'était une époque radieuse. Cela charmait Serge: que je sois anglaise, qu'il soit accepté à ce point par cette famille anglaise, que la famille anglaise soit tombée si amoureuse de sa famille russe...

Vous êtes une sacrée amoureuse. L'amour a une place prédominante. Vous existez sous le regard des hommes, John Barry, Serge Gainsbourg. Vous faites parfois des choses rocambolesques pour attirer l'attention ou vous faire pardonner...

Mon petit singe en peluche, Munkey, m'a suivie jusqu'à la mort de Serge. Il repose à ses côtés, dans le cercueil.

Un soir, je me suis jetée dans la Seine. J'avais envoyé une tarte à la crème dans la figure de Serge. Ce genre de situation est très difficile à récupérer! Il fallait un geste dramatique. Ce journal est aussi celui de l'émancipation d'une jeune femme... C'est juste... Je vivais tellement à travers leur regard. L'état amoureux est doublé de panique. Quand je me suis relue, j'ai pensé "Quelle horreur d'avoir autant la trouille!" Les journaux sont assez impartiaux: on se rue dessus dans les moments tristes, quand on a besoin d'un confident et d'un réconfort. Quand les choses sont vachement marrantes, que tu t'amuses, que la vie va, tu n'as pas le temps d'écrire, c'est 'banal bleu' comme dirait Serge. J'ai toujours encouragé mes filles à écrire et à garder leurs journaux intimes.

Vous avez écrit de très belles lettres d'amour à vos deux filles aînées -Lou n'est pas encore née-, à Kate que vous comparez à un tableau de Velázquez...

C'était difficile de retourner à l'époque de la naissance de Kate. Je parle de la ligne qu'elle a dans l'oeil et dont nous étions sûrs, son père et moi, que ça ferait d'elle une enfant tellement attirante... Difficile de la revoir petite fille, sur la plage, défendant sa soeur, toujours loyale. Le passage qui m'a vraiment fait pleurer est celui sur l'accident de voiture qu'elles ont eu avec mon frère, Andrew. À l'hôpital, elles étaient attachées l'une à l'autre, solidaires. Charlotte répétait "Ce n'est pas la faute d'Andrew.""

Avec Serge Gainsbourg, ses filles Kate et Charlotte. ©Sygma via Getty Images

Dans tout le journal transperce un manque de confiance en vous, une culpabilité...

Un vrai poids dans la vie. Il me semble aussi que j'étais très carrée. Lou l'a vu. Par carrée, j'entends conventionnelle. Je pense que je donnais l'impression de ne pas être conventionnelle dans les interviews, que j'ai vécu avec des personnes qui ne l'étaient pas, mais moi, je l'étais. J'aurais bien voulu être plus audacieuse... Je voulais plaire à mes parents, à l'école, toujours cette angoisse de décevoir.

Vous infléchissez votre destin. Toute jeune, vous partez en France...

Il me semble évident maintenant que c'était prévisible. Il fallait que je parte quelque part. Mes parents étaient si parfaits. Ma mère (l'actrice Judy Campbell, NDLR) était omniprésente au théâtre. Il y avait le regard de mon père (commandant dans la Royal Navy, NDLR), de sa famille. J'ai trouvé une forme de liberté en arrivant en France, avec cette impression que personne ne savait ce que je faisais vraiment. On ne pouvait pas m'en vouloir de parler si mal... Quelle échappatoire! Avec les Français, c'était une love affair. J'ai été adoptée. Jamais, je n'ai imaginé retourner en Angleterre, y compris après les séparations avec Serge ou Jacques. Peut-être que Charlotte se sent libre à New York, libérée des références quotidiennes à sa vie, à Kate. On ne comprend pas et après, on comprend.

Jane Birkin et ses filles Charlotte et Kate. ©Gamma-Rapho via Getty Images

Et vous, après la mort de Kate, vous ne vous êtes pas dit "Je pars. J'ai besoin d'un ailleurs?"

Non. J'étais en arrêt, peu importe où j'étais. Je n'étais pas dans la même vie que les autres. Je pense que cela arrive à beaucoup de personnes qui ont perdu un enfant. On vit dans un monde, on essaie de faire des choses. Et encore, je n'ai pas fait beaucoup d'efforts.

Mais vous êtes tombée malade...

Probablement que ça m'arrangeait...

Dans une interview, vous dites de Kate "J'ai eu la chance de la connaître quarante-cinq ans". Jean-Louis Trintignant a prononcé les mêmes mots quand il a perdu sa fille. Ce qui, à travers le chagrin, est la plus belle chose qui puisse être dite...

Elle était exceptionnellement ravissante dans tous les sens du terme... de drôlerie, de tristesse, avec une générosité incroyable. C'est le manque d'elle... Mais c'est vrai que j'ai eu la chance de la côtoyer pendant quarante-cinq ans. Ce journal est clos à la mort de Kate. Je n'étais plus capable d'écrire. Aujourd'hui, l'écriture peut prendre une autre forme...

Que vous inspire ce titre de livre, 'Le Métier de vivre', qu'avez-vous appris?

Je ne sais pas, je ne sais pas. J'ai vendu la maison de Paris, la maison en Bretagne. Je fais mes concerts, je déménage... Il faut vider et j'essaie de tout garder. Je suis nostalgique de ce que je quitte alors que je ne voulais que ça. Je suis en transition. Je me sens flottante.

Munkey Diaries (1975-1982), Jane Birkin, 22,50 euros aux éditions Fayard.








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