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Donatella Versace revient sur le destin tragique de son frère

Donatella Versace se livre au sujet de la nouvelle saison d'American Crime Story, revenant sur le destin tragique de son frère Gianni. Pour elle, la série doit uniquement être considérée comme étant une fiction. ©NYT / Alessandro Grassani

La seconde saison d’American Crime Story sur le tragique destin du créateur Gianni Versace vient d’être lancée aux États-Unis. Sa soeur Donatella se confie sur le jour fatal, les liens supposés avec la mafia, le long chemin avant, enfin, la reconnaissance. "Un nouveau directeur créatif? J’y suis, j’y reste!"

Parler de quelqu’un qui n’est plus là est un exercice délicat. Soit on encense, soit on rouvre d’anciennes blessures, qui avaient cicatrisé en silence. Un peu plus de vingt ans après le meurtre de son frère, Donatella Versace s’y risque malgré tout. Le 17 janvier dernier, la deuxième saison de la série ‘American Crime Story’ a été diffusée pour la première fois aux États-Unis. Après le succès de la première saison (consacrée au procès de l’ancien joueur de football américain, le célèbre O.J. Simpson), la deuxième se penche sur le meurtre du célèbre couturier italien, Gianni Versace.

Grâce au géant du streaming Netflix, la série sera disponible chez nous probablement un peu plus tard dans l’année. Penélope Cruz y interprète le rôle de Donatella, sœur de Gianni. Cela peut sembler inattendu vu le physique des deux dames, mais dans la bande-annonce, l’Espagnole est très convaincante en Donatella. C’est donc avec une certaine hésitation que je demande à la créatrice (62 ans) ce qu’elle pense du casting. "J’ai eu un entretien au téléphone avec Penélope", explique Donatella Versace. "Elle était très respectueuse. Mais, franchement, de toutes les versions possibles de ce qui s’est passé, j’aurais souhaité qu’ils ne prennent pas cette voie." Et, fidèle à elle-même, elle ajoute: "Par contre, j’aurais adoré avoir le visage de Penélope".

Careless whispers
Malgré les jets privés, les palais baroques et la phénoménale collection d’art, personne n’aurait voulu être à la place de Donatella Versace après le décès de son frère. Divorce, toxicomanie (elle a décroché en 2005, après 18 ans de dépendance à la cocaïne), mise à l’épreuve artistique, entreprise chaotique, adolescents à gérer, les médias... Rien ne lui aura été épargné. Et aucune collection n’est parvenue à cacher qu’elle était complètement déboussolée.

"Les cinq premières années qui ont suivi la mort de Gianni, j’étais complètement perdue", reconnaît-elle. "J’ai commis beaucoup d’erreurs. Je me suis créé un masque. Je portais trop de maquillage, des faux cils tous les jours. Mes cheveux étaient trop blonds et trop longs. C’était une armure. Je ne voulais pas être vue."

J'ai ressenti la mort de mon frère comme un traumatisme, mais, aujourd’hui, j’ai l’impression que sa disparition m’a rendue plus forte.
Donatella Versace

Ces années qui ont suivi la mort de Gianni ont été difficiles pour elle. J’avais toujours pensé qu’elle avait survécu à cette période uniquement parce qu’elle s’était complètement coupée du monde extérieur. Pas du tout, s’avère-t-il: elle était parfaitement au courant de tout ce que l’on chuchotait au sujet de son frère et de sa famille. Et même de ces histoires de mafia qui circulaient déjà du vivant de Gianni Versace. "Bien sûr que nous savions ce qu’on disait de nous. Je pense qu’on a bien écrit 250 livres sur mon frère, y compris sur notre implication dans la mafia. Alors, je dis: quelle mafia? Les gens disent cela uniquement parce que nous venons du sud de l’Italie?"

Les rumeurs affirmant que Gianni était séropositif ont été encore plus difficiles à supporter. "Si cela avait été le cas, il aurait été honnête à ce propos. Et courageux", affirme-t-elle. "Il a été l’un des premiers créateurs de mode à annoncer qu’il était gay. Oui, il était malade la dernière année de sa vie, mais il n’était pas séropositif: il avait un cancer de l’oreille." 

Le couturier n’a jamais évoqué sa maladie, sans doute pour ne pas inquiéter ses collaborateurs. Pendant un an, seuls quelques membres de sa famille et ses amis proches étaient au courant. Donatella, qui était déjà sa muse lorsqu’ils étaient enfants, se rendait chaque jour au bureau pour voir les collections et consulter Gianni. "Ça fait bizarre d’y repenser", sourit-elle. "J’avais l’impression qu’il m’apprenait le métier." Six mois avant le meurtre, les médecins l’avaient déclaré guéri. "Ni l’un ni l’autre ne buvions d’alcool, mais là, nous avons fêté ça avec une coupe de champagne. Nous étions si heureux!"

Dans le rôle de Donatella, l’actrice Penélope Cruz. ©Jeff Daly/FX

Breaking news
Donatella Versace, son ex-mari, Paul Beck, et leurs enfants, Allegra (alors âgée de onze ans) et Daniel (six ans à l’époque), se trouvaient à Rome pour un défilé lorsqu’ils ont appris l’horrible nouvelle. Comme toutes les dynasties italiennes, ils formaient un véritable clan. Gianni considérait Allegra plus comme sa fille que sa nièce au point de lui léguer la moitié de son entreprise, où elle travaille aujourd’hui. Daniel a, lui, hérité de sa collection d’art, qui vaut bien plus que les 42 millions d’euros estimés à l’époque. "Nous hésitions à l’annoncer aux enfants", se souvient Donatella. "Ils étaient avec nous dans la suite, en train de regarder des dessins animés à la télévision. Mais, quand j’ai ouvert leur porte, ils avaient déjà vu les ‘breaking news’: leur oncle étendu dans la rue, tué... et tout ce sang..."

Après le choc, il faut aller de l’avant, même (et surtout) si on s’appelle Versace. Donatella devient la designer des nouvelles collections. Elles sont en général de grande qualité, mais moins ingénieuses que celle de son frère, un peu plus sobres et donc, plus faciles à porter.

"Ces premières années, j’écoutais l’avis de presque tout le monde jusqu’à ce que je me rende compte que mon frère n’avait qu’une seule caisse de résonance: moi. Je travaillais avec lui tous les jours, j’étais bien plus que sa muse. Ses collections étaient le fruit d’un dialogue permanent entre nous: nous discutions de tout. Pendant longtemps, j’ai ressenti la mort de mon frère comme un traumatisme, mais, aujourd’hui, j’ai l’impression que sa disparition m’a rendue plus forte. Je devrais peut-être suivre davantage mon instinct plutôt que d’essayer d’être Gianni."

Edgar Ramirez et Ricky Martin. ©Pari Dukovic/FX

Totem féministe
Les collections Versace dessinées par Donatella ont beau être appréciées, l’entreprise est sous le choc. C’est à cette époque également que l’ensemble du secteur subit une évolution à marche forcée sous l’impulsion de grands groupes de luxe comme LVMH et Kering, qui rachètent des entreprises familiales pour y injecter des fortunes. Versace s’accroche mais vacille: le concept glamour cultivé par Gianni avec un aréopage de tops stars pendant des années a pris un coup de vieux. L’époque est aux visages doux et anonymes qui passent, impassibles et mutiques, comme sur une bande transporteuse. "Les visages ne pouvaient plus exprimer quoi que ce soit, c’était très difficile", se souvient Donatella.

Bien sûr que nous savions ce qu’on disait de nous. Je pense qu’on a bien écrit 250 livres sur mon frère, y compris sur notre implication dans la mafia.
Donatella Versace

Autre problème: Versace a attendu beaucoup trop longtemps avant de proposer les indispensables it-bags et autres must-have shoes dans ses collections. Et même quand Donatella a remis de l’ordre dans sa vie privée, il aura fallu attendre 2015 pour que l’entreprise reprenne des couleurs avec un message puissant, un rayonnement spectaculaire, une allure brillante: c’est Gigi Hadid en robe marine courte et veste haute arpentant le catwalk sur les beats de DJ Violet. Revoilà le girl power dans toute sa splendeur: la it-girl est un totem féministe. À propos de féminisme, tiens: Donatella explique qu’elle suit avec intérêt l’évolution de l’écart salarial entre les hommes et les femmes dans de les entreprises européennes. Elle est une féministe de la première heure, évidemment. Déjà, à l’Université de Florence, où elle a étudié la littérature, elle a participé à tous les sit-in de la grande époque de ce mouvement. 

"Je n’accepterais jamais que les femmes soient moins bien payées que les hommes chez Versace, et tant pis si les comptables ne voient pas ça d’un bon œil. J’aimerais que les femmes travaillent un peu plus ensemble et qu’elles soient plus honnêtes les unes avec les autres. J’aimerais aussi que les femmes m’abordent, mais je les entends déjà “Oh, c’est Donatella Versace, elle ne peut pas comprendre les problèmes des vraies femmes”. C’est ridicule!"

En septembre dernier, Donatella Versace a rendu un réel hommage à son frère en invitant 5 de ses mannequins favoris pour la clôture du défilé: Carla Bruni, Claudia Schiffer, Naomi Camp­bell, Cindy Crawford et Helena Christensen. ©Getty Images / Jacopo Raule

Freedom! '90
En septembre dernier, vingt ans après la disparition de Gianni, Donatella s’est enfin sentie prête à rendre hommage à son frère: elle a dessiné une collection spéciale composée de pièces emblématiques. Pour la présenter, elle a fait appel à ses tops préférés, Claudia (Schiffer), Naomi (Campbell), Cindy (Crawford), Helena (Christensen) et Carla (Bruni). Elles sont apparues sur le catwalk dans un ensemble très “pour qui sonne le glam” sur ‘Freedom! ‘90’, la chanson de George Michael. L’apothéose du défilé.

La nouvelle collection a suscité l’admiration: Donatella a réinterprété des silhouettes datant de 25 à 30 ans sans qu’elles paraissent rétro.Cette collection prouve également que Donatella est de retour et qu’elle est enfin prise au sérieux par le monde de la mode. À la fin de l’année dernière, elle a remporté le Fashion Icon Award, une sorte de ‘lifetime achievement award’ décerné par le British Fashion Councel. Elle est aussi co-présidente de la grande exposition de l’année du Metropolitan Museum de New York, ‘Heavenly Bodies: Fashion and the Catholic Imagination’. Le nouveau CEO, Jonathan Akeroyd, qui a fait un travail fantastique chez Alexander McQueen, fait souffler un vent d’optimisme chez Versace, poussant l’entreprise vers un avenir plus assuré.

Quand elle porte un regard rétrospectif sur sa carrière, Donatella est fière de certaines choses. "Toujours aller de l’avant! Il faut s’ouvrir aux idées neuves et aux jeunes! Je suis une créatrice âgée qui a l’esprit jeune." Elle le prouve en faisant bosser chez Versus Christopher Kane et J. W. Anderson. Sa dernière découverte s’appelle Salehe Bembury: ce fanatique de sneakers crée des modèles ultra désirables pour Versace. Pourtant, Donatella est plutôt stilettos... "C’est vrai, mais j’en porte pour mon fitness quotidien et les randos avec ma fille." Ce qui sonne comme une métaphore pour cette femme qui n’a pas peur de déplacer les montagnes. 

Aujourd’hui, la famille Versace détient toujours 80% de l’entreprise. Malgré les rumeurs qui prétendent qu’elle sera remplacée par l’Italien Riccardo Tisci, qui a été pendant douze ans à la tête de Givenchy, elle ne compte pas mettre un terme à sa carrière. "Ces rumeurs sont infondées!", rétorque-t-elle avec fermeté. "C’est absolument faux. Je ne dis pas que ça n’arrivera jamais, mais maintenant, j’y suis, j’y reste." Chapeau bas, Donatella. 

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