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Jérémie et Yannick Renier: 'Carnivores'

©Fabrice Debatty

Le cinéma belge avait déjà les frères Dardenne. Dorénavant, il devra compter sur les frères Renier. Jérémie et Yannick Renier sortent, le mois prochain, leur tout premier film en tant que réalisateurs. "Explorer nos pulsions les plus noires dans une fiction a un côté très cathartique. Dans beaucoup de fratries, il y a l’envie d’évincer l’autre."

Deux heures d’avion et quelques vingt-cinq degrés de plus séparent Bruxelles la grise de Valence, l’ensoleillée. Jérémie, qui vit depuis deux ans à Valence, nous a donné rendez-vous dans l’un des plus beaux golfs d’Espagne, le Parador de El Saler, à quelques minutes des salines du Parc Naturel de l’Albufera. Le premier des deux frères porte une casquette, le second un chapeau de paille. L’un comme l’autre sont décontractés et plutôt enthousiastes à l’idée de porter des vêtements pour Sabato. Jérémie aime quand la mode donne le ton de la folie. Il dit qu’un acteur devient son personnage dès le moment où il endosse son costume. Yannick affirme que, comme la plupart des comédiens, il aime se déguiser. Mais tous deux savent parfaitement le vêtement qui ira à l’autre, d’un coup d’œil. Jusqu’à veiller fraternellement l’un sur l’autre, toute la journée, par de petits gestes, comme celui de remettre droit un col.

“Deux sœurs, un frère et ensuite un frère d’un autre lit comme on dit”. Deux comédiens, au parcours en parallèle, aussi différents que l’un est blond, l’autre brun.

Jérémie et Yannick Renier sont comédiens, et il ne nous faudra pas cinq minutes pour se rendre compte qu’ils sont drôles. Pourtant, leurs filmographies respectives comptent plus de drames ou de films de genre que de feelgood movies. Jérémie, le cadet, est révélé par ‘La Promesse’ des frères Dardenne, en 1996. Il n’avait que quinze ans. Avec cet (autre) emblématique duo de frères, il tourne régulièrement. Et on ne pouvait pas le rater dans ‘L’Enfant’ qui décroche la Palme d’Or en 2005. Jérémie n’est pas seulement l’un des acteurs-fétiches des Dardenne; il a brillamment incarné ‘Cloclo’, le chanteur Claude François dans un biopic en 2012, et Pierre Bergé dans ‘Saint Laurent’, deux ans plus tard. L’an dernier, Jérémie incarnait magnifiquement un double rôle dans ‘L’Amant double’ de François Ozon, qui a également fait partie de la sélection cannoise.

©Fabrice Debatty

Yannick, qui a six ans de plus que son frangin, a, quant à lui, démarré en 1996 dans la série télé ‘Les Steenfort, maîtres de l’orge’. Ensemble, les frères ont joué dans ‘Nue-propriété’ de Joachim Lafosse aux côtés d’Isabelle Huppert en 2006. Depuis, Yannick joue régulièrement sous la direction de Lafosse. Mais l’aîné des Renier est très attaché au théâtre. L’an dernier, il a remporté le Prix du meilleur comédien pour ‘Les Enfants du Soleil’, une pièce de Maxime Gorki.
Jérémie a, par contre, filé très jeune, à dix-sept ans, à Paris pour lancer sa carrière. Il fait partie de ces Belges comme Benoît Poelvoorde ou Cécile de France qui ont contribué à modifier le regard que les Français portaient sur leurs voisins du Nord. À l’instar de Poelvoorde, Jérémie n’a pas suivi un cursus théâtral académique. Un peu de théâtre, une école du cirque et beaucoup d’auto-apprentissage. De son côté, Yannick est resté en Belgique. Il se sent bien à Bruxelles où il peut mener sa vie d’acteur, de mari et de père en toute tranquillité. Leurs parcours sont, on le voit, fort différents. Aussi différents que l’un est blond, l’autre brun.

Produit par les frères Dardenne
Les Renier sont issus d’une famille recomposée et grandissent ensemble. "Trois enfants, deux sœurs et un frère, et, ensuite, un frère d’un deuxième lit - comme on dit", ajoute Jérémie. Ils ont le même père, mais pas la même mère. Avec un parcours en parallèle, ils en arrivent à régulièrement évoquer, depuis bientôt 7 ans, le projet d’un film qu’ils écriraient et réaliseraient ensemble. Une histoire de liens du sang qui ressemblerait, mais pas tout à fait, à la leur. Une histoire dont personne d’autre n’aurait pu se charger, d’autant qu’ils avaient la maturité suffisante pour lui donner vie. Et l’appétit, plus fort que l’envie, de passer à la réalisation. Jamais, ils n’ont pensé que travailler en famille pourrait être source de problèmes. Au contraire. Leur film est une affaire de famille. Mais pas que.

Pourquoi cela a-t-il mis sept ans pour concrétiser ce projet ensemble?
Jérémie Renier: On a très vite eu une première version du scénario, mais, ce qui a pris du temps, c’est coordonner nos agendas respectifs. Il y a trois ans, on s’est mis d’accord pour travailler au quotidien sur ce projet en collaboration avec la scénariste Bulle Decarpentries. Et c’est à partir de ce moment-là qu’on a bien avancé. Après, il a fallu tenir compte des réalités de financement et de disponibilité des actrices ou des nôtres.

Est-ce que cela fait peur de réaliser un film à deux?
Yannick Renier: Moi, cela me faisait peur de réaliser un film, mais pas à deux. J’avais envie d’écrire, mais j’étais inquiet quant à la réalisation.
Vous avez eu la chance d’être produits par Jean-Pierre et Luc Dardenne qui, d’une certaine façon, sont les parrains de cinéma de Jérémie.
Jérémie: Je trouvais joli que ce film réalisé par deux frères soit également produits par deux frères. Et les Dardenne ont toujours été un exemple pour moi. C’est une chance formidable, ils ont été très présents. On a aussi développé ce film avec le producteur français qui nous a suivis tout au long de l’aventure.
Yannick: J’avais entendu dire qu’ils ne prenaient pas les choses à la légère quand ils acceptaient de produire un film. Leur accompagnement a été très intéressant.

©Fabrice Debatty

Une histoire de frères et de sœurs
‘Carnivores’, c’est le titre de leur film, est l’histoire de deux sœurs. "L’idée partait d’un postulat: celui de deux frères qui font le même métier mais qui ont de grandes différences. Pour s’éloigner un peu du sujet qui nous collait trop à la peau, on a choisi de raconter les choses par le biais de deux sœurs. On avait besoin de recul pour plonger plus loin dans le fantasme. On ne voulait pas raconter nos vies, mais faire quelque chose de plus universel. On a voulu y mettre du genre et du thriller", explique Jérémie.
De l’aveu de Yannick, comme il s’agit de leur premier film en tant que réalisateurs, ils y ont mis tout ce qu’ils aiment. Pas seulement du genre et du thriller mais aussi de l’épouvante et du road movie comme ce ‘Y Tu Mama Tanbiem’ du Mexicain Alfonso Cuaron qui les a inspirés.
Dans ‘Carnivores’, les deux sœurs font du cinéma. La plus âgée reste dans l’ombre de la plus jeune qui est une star. "On voulait aussi parler de la façon dont était perçue la réussite, de l’extérieur. Et comment cela a des répercussions sur nos complexes et notre confiance en soi. C’est cela qui, pensons-nous, peut toucher beaucoup de gens", note Yannick.
On comprend que leur tandem ressemble un peu à celui de leurs personnages. Dans leur fratrie, l’un est depuis toujours plus dans la lumière et c’est justement le plus jeune, Jérémie. Mais cela ne semble pas bouleverser leur équilibre. Et, comme le rappelle, gentiment le plus âgé, Yannick, en aïkido, il est ceinture noire tandis que Jérémie est ceinture verte... Réaliser ce film ensemble était leur manière de se dire qu’ils s’aiment, qu’il n’y a pas -ou plus- de rivalité entre eux et prouver qu’ils pouvait emmener leur destin plus loin.

Le film nous a permis d’aborder ensemble notre relation. Bien sûr, on a mis des choses de nous, mais c’est au spectateur de les interpréter.
Jérémie Renier

Une introspection donc?
Jérémie: Le fait de faire ce film nous a permis d’aborder ensemble notre relation et de voir comment l’autre la vivait. Bien sûr, on a mis des choses de nous, mais c’est au spectateur de les interpréter.
Yannick: Explorer nos pulsions les plus noires dans une fiction a un côté très cathartique. Jusqu’au bout, chez beaucoup de frères ou de sœurs, il y a l’envie d’évincer l’autre. C’est une chose qui passe avec l’enfance.
Pour incarner les sœurs, les Renier ont choisi Leïla Bekhti et Zita Hanrot. La première enchaîne les premiers rôles dans le cinéma hexagonal depuis quelques années et cette position privilégiée lui a valu de rejoindre la Dream Team des égéries L’Oréal. La seconde a obtenu le César du meilleur espoir féminin en 2016 pour ‘Fatima’.

Leïla interprète la sœur qui rame professionnellement et Zita celle qui est une star au cinéma. Dans la réalité, c’est Leïla qui est une star et Zita le talent en devenir. Cela vous branchait d’inverser les rôles?
Jérémie: Ce qui nous plaisait, c’était d’amener nos actrices ailleurs que leurs propres natures. Leïla est une femme très généreuse, blagueuse et accessible. On lui proposait un personnage qui n’allait pas dans ce sens-là. Et je sais qu’en tant qu’acteur, c’est ce qui m’intéresse. On allait pouvoir travailler avec elle la dureté, la distance, le mépris.
Yannick: Alors qu’à l’inverse, Zita devait pouvoir exprimer de l’exubérance, une sexualité exacerbée. Toutes choses qu’elle n’avait pu encore exploiter à l’écran. Et elle a eu envie d’essayer.
Jérémie: Elles ont fait de la composition, l’une comme l’autre.
Yannick: Et pour un acteur, cela peut être dangereux. Il faut vraiment avoir confiance dans la personne qui dirige.

©Fabrice Debatty

Qui dévore qui dans ‘Carnivores’?
Jérémie: Je pense que l’on passe un peu de l’une à l’autre. On a d’abord l’impression que c’est Samia, la plus jeune qui dévore Mona, la plus âgée. Et puis, il apparaît que celle qui est dans l’ombre est la plus vorace.

Vous avez choisi l’acteur flamand Johan Heldenbergh pour camper le réalisateur manipulateur. Parce que vous l’aviez aimé dans ‘The Broken Circle Breakdown’?
Yannick: Oui, aussi parce qu’il travaille pour le théâtre et qu’il n’est pas francophone. Il est très éclectique.
Jérémie: Il a un physique très impressionnant et, en même temps, c’est quelqu’un de fort doux.

‘Carnivores’ est aussi un film sur le cinéma, qui est devenu votre élément naturel.
Jérémie: C’est notre travail. Nos personnages étaient en rivalité. On s’est posé la question de savoir s’ils seraient sportifs ou avocats. En fait, le cinéma, c’est le seul milieu où tu es facilement remplaçable et où tu n’as pas besoin d’avoir un background professionnel pour réussir.
Yannick: Dans le milieu de la danse ou de la musique, il y a un rapport au travail et au mérite. Alors que chez les acteurs, cela peut être différent. La jeune sœur dans notre film a, par exemple, été découverte lors d’un casting sauvage. Le sentiment d’injustice ou de rivalité peut être exacerbé.

©Fabrice Debatty

Ça balance pas mal à Valence
C’est l’heure du déjeuner. Jérémie traduit pour nous la carte en espagnol, une langue qu’il parle couramment. Mais ses fils, Arthur et Oscar, qui fréquentent le lycée français de Valence, le reprennent. "Non, Papa, on ne dit pas ça comme ça", rient-il.

Jérémie, pourquoi avoir choisi de vous installer à Valence?
Jérémie: J’avais envie de ciel, de soleil, d’une autre culture, d’une autre langue. J’avais envie que mes enfants grandissent dans un autre pays. Les amis qui ont fait ce même choix, vivre ailleurs, sont des gens très ouverts. Je partage ma vie entre Valence, Paris et Bruxelles. Cela fait partie du fantasme de disparaître aussi.
Yannick: Cela me fait penser à ‘L’Oncle Vania’ de Tchékov, que j’ai joué au théâtre. À la fin de la pièce, Vania imagine recommencer sa vie ailleurs. Moi, j’ai une vie assez heureuse mais il arrive qu’il y ait des moments plus durs. Avoir la force de faire tout péter et de recommencer ailleurs, c’est impressionnant. Si je devais choisir un autre endroit où vivre, ce serait en Asie ou en Amérique du Sud. Je le ferai bien quand les enfants seront grands.

Le cinéma, c’est le seul milieu où tu es facilement remplaçable et où tu n’as pas besoin d’avoir un background professionnel pour réussir.
Jérémie Renier

On sent que les deux frères sont souvent sur la même longueur d’ondes. S’ils ne se ressemblent pas physiquement, le ton de leurs voix est proche. Et quand l’un esquisse deux pas de danse, l’autre le suit illico. Les frères nous offrent même une splendide chorégraphie totalement improvisée dans le parking de la Cité des Arts et des Sciences, signée Santiago Calatrava et qui fête ses 20 ans cette année. La musique, on peut dire qu’ils l’aiment aussi. Jérémie a d’ailleurs, joué dans un clip du groupe rock anglais Foals et Yannick dans un clip du groupe bruxellois Les Vedettes.

Un jour, Jérémie, vous avez confié avoir eu envie d’être un beau brun ténébreux.
Jérémie: Je le suis à travers Yannick. On veut toujours être ce qu’on n’est pas.

Et vous, Yannick, vous auriez aimé être un beau blond?
Yannick: Il y a plein de qualités de Jérémie que j’aurais aimé posséder. Chez lui, je perçois une grande sincérité. Et aussi un rapport très direct entre son instinct et ce qu’il va dire et vivre.

Jérémie, quelles sont les qualités de Yannick que vous auriez aimé avoir?
Jérémie: Enfant, Yannick m’impressionnait beaucoup parce qu’il avait la faculté d’être très généreux sans retenue. Il était comique et se déguisait tout le temps. C’était, pour moi, un exemple de liberté. Il est très agréable à vivre.
Yannick: Moi ce que j’aime également chez Jérémie, c’est l’intérêt qu’il porte aux autres. Il est passionné par la vie des gens. Il les observe. Le plaisir des rencontres, c’est une chose que j’ai apprise à son contact. Et durant le tournage, j’ai été impressionné par son sens du détail et son aisance.
Jérémie: Durant le tournage, j’avais vraiment le sentiment d’être à ma place, ce que je n’ai pas toujours lorsque je suis acteur. Et ne pas être juste le fantasme d’un réalisateur, c’est un bonheur, même si j’adore être acteur.

©Fabrice Debatty

Plage déserte
En reprenant le fil de notre road movie à nous, nous embarquons pour les salines. Une barque les attend. Ils acceptent d’enlever leurs lunettes de soleil et de se laisser photographier par un drone. En vrais pros, ils sont toujours prêts à refaire deux ou trois fois la scène...
Les dernières images, nous les prendrons sur une plage quasi sauvage, juste avant le coucher de soleil, à l’heure où la lumière est la plus douce. On les regarde marcher ensemble sur le sable et on est frappé par leur synchronicité, leur complicité. Le soir, Jérémie reprend son rôle de guide et nous fait visiter un quartier encore méconnu de Valence. "Ça ressemble à La Havane. Il y a, ici, un bar à tapas formidable." Dans quelques temps, il pense y ouvrir un hôtel conçu par son amoureuse, Laura. La ravissante Française a, du reste, signé les décors de ‘Carnivores’. Mais, avant cela, ils agrandiront la famille. Une petite fille naîtra cet été. "Je veux avoir plein d’enfants", me confie-t-il. Ah, et combien? "Six!".
‘Carnivores’, de Yannick et Jérémie Renier, dans les salles à partir du 11 avril.

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