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L'actrice Julianne Moore nous parle de la sexualité à 50 ans, de Vincent Van Duysen et du danger d'Internet

"J'espère que le changement s'opère dans le monde entier. Et pas uniquement à hollywood." ©Patrick McMullan via Getty Image

Elle est une des plus grandes à Hollywood. Elle passe avec une singulière aisance d'un film d'auteur à un blockbuster et d'une robe de grand couturier à un jean et des Birkenstock. L'actrice oscarisée Julianne Moore subjugue pour son rôle de quinquagénaire libre et indépendante. À Londres, elle nous a accordé un entretien au plus près de sa vérité.

Dans ce joli salon du Corinthia Hotel, où son publiciste nous a laissées ensemble pour un moment, la lumière est légèrement tamisée sans pour autant faire de l'ombre à son allure. Julianne Moore est arrivée de New York il y a deux jours à peine. Le jet-lag semble avoir glissé sur l'actrice américaine, élégante dans une robe Valentino aux motifs floraux terracotta.

En parlant de grands couturiers, on sait qu'elle est très proche de Tom Ford avec qui elle a tourné 'A Single Man'. Autre facette de la dame: activiste du mouvement Time's Up et militante de Everytown for Gun Safety qui lutte pour le contrôle de la vente des armes à feu, un engagement de mère responsable qu'elle a pris suite à la fusillade qui a décimé une école dans le Connecticut, en 2012.

On connaît mieux son palmarès d'actrice: un Oscar pour 'Still Alice', un Prix d'interprétation à Cannes pour 'Maps To The Stars', un Golden Globe pour 'Still Alice', un Prix d'interprétation à Venise pour 'Far From Heaven' et un Prix d'interprétation à Berlin pour 'The Hours'. Cela s'explique sans doute par un goût du risque et un sens infaillible pour dénicher les meilleurs rôles.

Un personnage spécial

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Dans son dernier film, 'Gloria Bell', elle transcende son personnage de femme de cinquante ans, divorcée, qui se lance dans une nouvelle aventure sentimentale. Ce film d'auteur a réussi à dépasser les cinq millions de dollars au box-office américain en à peine un mois. Remake de 'Gloria', du même réalisateur chilien, Sebastian Lelio, met en scène une quinqua sensuelle qui aime la vie, le sexe, ses enfants, ses copines de bureau, danser en boîte et chanter à tue-tête des hits des eighties. Et, devinez, Julianne Moore, 58 ans, fait aussi certaines de ces choses.

L'actrice ne pense pas que la sexualité des femmes de cinquante ans (et plus) soit un tabou; elle est même catégorique à ce sujet. Pourtant, il faut bien admettre que des Gloria Bell aussi vivantes et épanouies, on n'en voit pas souvent au cinéma. "Je pense que tout ce qui touche à l'intimité dans des vies considérées comme ordinaires est rarement abordé au cinéma. Et quand ça l'est, qu'il s'agisse de relations sentimentales ou familiales, vous vous dites "Oh, c'est comme ce qui m'arrive!""

Elle poursuit: "En ce moment, le focus, au cinéma, est mis sur le fantasme plutôt que sur la réalité. Par contre, ce film s'attache méticuleusement à la réalité. Et c'est ce que je trouve particulièrement irrésistible dans l'oeuvre de Sebastian Lelio, pas seulement pour ce que cela signifie mais par le regard qu'il apporte.

Je me suis libérée de choses qui m'empêchaient d'être moins concentrée sur le présent.

Dans 'A Fantastic Woman', un de ses précédents films (Oscar du meilleur film étranger en 2018, NDLR), il y a une scène qui m'a très impressionné, où l'on voit Daniela Vega, l'actrice principale, prendre son petit déjeuner en famille. Parce que c'était naturel, sans artifices. Et c'est tellement rare de voir ça, à l'exception, bien sûr, des documentaires. Je suis très intéressée par ce qui a trait au comportement humain et aux gens. J'aime quand le cinéma se connecte instantanément à ma propre vie. Quand c'est fake, je me ferme automatiquement."

Si je suis son raisonnement, Julianne Moore est en quête de vérité et de réalité. "Oui, je me sens plus attirée par ça. Même s'il y a une dimension théâtrale, elle doit comporter des éléments en lesquels je peux croire. Si non, il n'y a pas d'effet durable, pas d'impact", me dit-elle.

Sebastian Lelio, le réalisateur, a misé sur le talent et le charisme de l'Américaine pour apporter de l'épaisseur à son personnage. Aussi, demander à la principale intéressée ce qu'elle a de commun avec la Gloria du film n'est pas vain. "Nous sommes des femmes du même âge, nous avons toutes deux des enfants, nous nous soucions de nos amis. Ce que je trouve remarquable chez elle, c'est qu'elle se déploie sans aucune forme de défense. Elle est incroyablement vulnérable. Je crois que je me protège plus qu'elle. Elle m'inspire beaucoup. Elle n'essaie même pas d'éviter les conflits."

Précisant sa pensée, elle ajoute: "Pourtant, elle n'est pas particulièrement agressive non plus. Je trouve ça fort d'être capable de dire à quelqu'un d'autre: "Tu m'as vraiment blessée", et d'être à même de s'en sortir. C'est vraiment un personnage spécial, Gloria. J'ai été inspirée par sa façon d'interagir aux autres sans trop de filtre. Elle est également très impulsive et téméraire. Parfois, on a envie de lui dire: "Non, ne fais pas ça, s'il te plaît!" (Rires). En revanche, elle est très présente, très active et très engagée."

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Évidemment, on lui demande si, à l'instar de Gloria, elle sort en boîte pour danser. "Non, je ne danse pas, même si j'ai suivi des cours de danse spécialement pour ce film. Ce qui me plaît dans sa façon de faire, c'est qu'elle considère la danse comme une expression de la joie de vivre qu'elle ne veut pas perdre."

'Gloria Bell' est-il un film féministe? "Pour moi, la définition du féminisme, ce sont des femmes et des hommes qui croient en l'égalité de leurs droits sociaux, économiques et politiques. C'est une croyance en la parité pour tous. Donc, oui, ce film l'est."

Prétendre n'est pas mentir

Cette actrice qui ne se prend pas pour une star -rappelons que Julianne Moore se trouve sur la prestigieuse A-list d'Hollywood- pense que les gens vont au cinéma pour s'y voir, comme dans un miroir. Alors que nous savons que beaucoup y vont pour la voir, elle, lui dit-on... "Oh merci!", répond-t-elle avec un large sourire.

"Les réalisateurs assurent parfois que les films sont des rêves qu'ils ont faits. On se dit: "Oh j'aime ça! Cela sonne vrai!"; et cela vous permet de rêver à vous-même et à votre propre vie. Je me souviens que ma mère disait, en voyant une série télé: "Oh, je n'aime pas ça. Cette actrice est fausse!" et ça me faisait rire parce que, bon, il s'agissait d'une sitcom. En fait, ce qu'elle voulait dire, c'est qu'il n'y avait pas de connexion avec sa vie à elle."

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Si elle ne tombe pas amoureuse de ses personnages, et on la suit quand elle avoue que certains n'étaient guère aimables, Julianne prend pourtant le parti de les comprendre et d'éprouver pour eux de l'empathie. En aucun cas, elle n'estime que l'art (et encore plus l'art dramatique) soit un mensonge. "Je crois que prétendre n'est pas mentir. Prétendre, c'est imaginer une histoire."

Quand a-t-elle acquis cette ouverture d'esprit qui caractérise son jeu d'actrice? "Je ne savais pas si je pouvais devenir actrice. Je savais que j'aimais lire, et lire me permettait de découvrir des scénarios. Cela m'a amené à suivre des études d'art dramatique à l'Université de Boston. Une fois diplômée, j'ai travaillé dans des séries télé et au théâtre. J'étais consciente de pouvoir faire ce travail d'interprétation en étant proche du sujet.

J'ai travaillé sur 'Vanya, 42e rue', c'était en 1988 je crois: ce workshop a duré plusieurs années, il n'avait pour ainsi dire pas de fin. Cela m'a beaucoup appris sur le métier d'actrice. On ne construisait pas une série d'événements, on réagissait plutôt sur ce qui se produisait. Faire cela face à une caméra est vraiment intéressant."

On la sent toujours terriblement intéressée par son travail. Elle avoue même faire encore plus de recherches sur ses rôles que par le passé. Et l'on repense à ce qu'elle a dit, un jour, avant d'imaginer devenir actrice, elle avait envisagé des études de médecine!

Plus de respect

Comment vit-elle le changement qui s'opère à Hollywood depuis l'affaire Weinstein et le mouvement Time's Up? "J'espère que cela ne se limite pas à Hollywood; le monde entier est concerné. Sinon, je remarque qu'il y a vraiment eu un changement culturel depuis que l'on a dénoncé les comportements abjects de certains. J'observe, sur les tournages, qu'entre eux, les gens se comportent avec beaucoup plus de respect. Dans les échanges verbaux, mais physiques aussi. Et c'est formidable! Parce que, jusque-là, on acceptait beaucoup trop de choses en se disant: "Oui, c'est comme ça" ou "Oui, il est d'une autre époque"."

Une autre question agite l'industrie du cinéma depuis quelques temps: Netflix. À la question de savoir si elle voit la plateforme comme une menace pour le cinéma ou un nouveau domaine d'action pour l'actrice qu'elle est, Julianne Moore ne prend pas parti, se contentant du rôle d'observatrice: "Tout a changé, partout dans le monde, avec l'arrivée d'Internet. J'ai envoyé mon premier email en 2002, oui, c'est assez récent et, bien sûr, j'étais en retard par rapport à la plupart des gens. (Rires).

Quand j'ai reçu mon premier mail, j'ai demandé à mon mari: "Le sait-il que j'ai lu son message?" (Rires). Donc, ce qui se passe, aujourd'hui, pour l'industrie du cinéma, a eu lieu pour l'industrie de la musique quand le streaming est arrivé. Ce sont des choses qui fouettent."

Vie de famille tranquille

Pour extraordinaires que soient sa carrière et sa vie de star, Julianne Moore apprécie à l'infini la vie de tous les jours. "J'ai l'habitude de dire qu'une vie ordinaire, c'est vraiment du bonheur. Ce n'est pas que je n'apprécie pas les beaux hôtels et les jolis vêtements que l'on me prête. Je suis consciente de la valeur de ces choses-là aussi. Mais je serais vraiment malheureuse si je n'avais pas ma vie de famille. C'est ce dont j'ai toujours rêvé.

J'observe, sur les tournages, que les gens se comportent avec beaucoup plus de respect. Dans les échanges verbaux mais physiques aussi. Et c'est formidable! Parce que, jusque là, on acceptait beaucoup trop de choses.

Je suis très heureuse d'avoir deux enfants. Ils sont en bonne santé. J'ai un mari formidable (le réalisateur Bart Freundlich NDLR). Je me consacre beaucoup à ma maison, à sa décoration. Je me trouve chanceuse d'avoir le temps de penser à des choses assez banales. Mon fils a vingt et un ans, ma fille dix-sept et tous deux commencent à se demander ce qu'ils feront dans la vie. De mon côté, je les encourage toujours à faire ce qui les intéresse et à s'écouter. C'est plus parce que j'aimais lire que je suis devenue actrice que par goût de la performance."

Ainsi, dans sa vie personnelle, l'actrice cultive une passion pour le design. Avec une attention particulière pour le design belge. Elle me dit, vraiment emballée, qu'elle adore ce qui se fait chez nous en matière de design. "Le designer Vincent Van Duysen est un de mes amis et je suis très fan de son travail depuis que je l'ai découvert dans un magazine. J'ai eu la chance de le rencontrer lors d'une soirée. J'aime son style que je trouve moderne, chaleureux, propre et clair."

Pour sa maison new-yorkaise, dans le West Village, l'actrice s'est inspirée d'une idée du designer belge pour sa cuisine, où trône une imposante cuisinière à l'ancienne La Cornue. Sa couleur de prédilection pour les murs est, comme chez Van Duysen, le blanc cassé.

Revenons à son personnage de Gloria. "La vie passe comme un éclair" est une de ses répliques: qu'en pense-t-elle? Elle penche légèrement la tête en avant, prend une respiration, à moins que ce ne soit un soupir. "Je pense que ce n'est simple pour personne. J'essaie juste d'être présente. Et d'être engagée auprès de ceux qui comptent pour moi. Pour en revenir à Internet, je me suis rendue compte que même les titres du New York Times ressemblent à des pièges à clics. C'est une tendance qui s'enflamme. Et je me suis surprise, face à mon écran, à cliquer sur ceci et cela, comme si je suivais cet ordre. Puis, je me suis dit: "Calme-toi!

Ne va pas là où c'est peut-être un robot qui essaie de t'amener!" Donc, oui, Internet demande une vigilance de tous les instants." Alors, que faire? "Je suis retournée vers mes livres en papier -d'autant plus que je n'aime pas lire des romans sur une liseuse. C'est comme ça aussi que je me libérée des choses qui m'empêchaient d'être moins concentrée sur le présent."

'Gloria Bell', de Sebastian Lelio, en salles de cinéma en ce moment.

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