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Le créateur Jean Paul Gaultier assure le show aux Folies Bergère

©Contour by Getty Images

Le croquis sur le dos d’une fille des Folies Bergère, vêtue de plumes d’autruche et de bas résille… c’est ainsi que tout a débuté pour le créateur français Jean Paul Gaultier. Dans quelques jours, le ‘Fashion Freak Show’ assurera le spectacle du cabaret parisien jusque fin décembre. Est-il toujours un enfant terrible, à 66 ans? "Encore maintenant? Je suis un vieillard terrible!"

La première chose que fait Jean Paul Gaultier lorsqu’il entre au Ristorante National à Paris, c’est se plaindre de la météo. "Il fait tellement chaud. Il doit faire assez humide, je pense, ce n’est pas une bonne chaleur sèche." Habillé décontracté, en chemise en jean et veste imprimée camouflage, il gagne sa table habituelle au fond du restaurant italien à la mode, dans l’Hôtel National des Arts et Métiers. "Ça fait longtemps que nous ne vous avons pas vu ici", remarque le serveur. "Je sais", répond le couturier en haussant les épaules, "boulot, boulot, boulot".

Et on peut le comprendre, le couturier vient de terminer les dernières répétitions du ‘Fashion Freak Show’, un spectacle autobiographique dont il en est à la fois l’auteur, le metteur en scène et le scénographe. Deux ans de "boulot, boulot, boulot". Débutant le 2 octobre au théâtre des Folies Bergère, le show revisite la vie de Gaultier et rend hommage à ceux qui l’ont inspiré au cinéma (Pedro Almodóvar, Luc Besson), dans la musique (Madonna, Kylie Minogue et Mylène Farmer) et dans la danse (Régine Chopinot et Angelin Preljocaj).

Le 2 octobre aura lieu la première, aux Folies Bergère, à Paris, de ‘Fashion Freak Show’ de Jean Paul Gaultier. "Ce sera amusant, on va parler de chirurgie esthétique et du narcissisme des réseaux sociaux." ©Luke Austin

Mais, chassez le naturel… Pour l’occasion, Jean Paul Gaultier a dessiné une dizaines de nouvelles tenues parmi plus de 200 costumes. Sur une musique originale de Nile Rodgers, il a aussi fait appel à Marion Mottin, la chorégraphe qui collabore notamment avec Christine and the Queens et Stromae. "Chut, je ne peux encore rien vous dire, mais ce sera amusant", chuchote Gaultier. "Dans le spectacle, je vais également aborder des sujets tels que la chirurgie esthétique ou le narcissisme des réseaux sociaux."

Demoiselle dénudée

Que Jean Paul Gaultier présente son ‘Fashion Freak Show’ aux Folies Bergère, est loin d’être une coïncidence. En réalité, il s’agit surtout d’un retour à là où tout a commencé. Enfant, il ne s’intéresse pas au foot et n’a jamais vraiment fait partie des bandes de garçons de l’école. Un incident a pourtant attiré l’attention de ses camarades de classe: sa grand-mère l’avait autorisé à regarder un show des Folies Bergère à la télévision, une revue extravagante de filles couvertes de cristaux Swarovski, de plumes d’autruche et de bas résille. "J’ai pensé, mon dieu, qu’est-ce que c’est que ça?"

Le lendemain, en classe, il fait un dessin de ce qu’il a vu. L’institutrice est “furieuse”, se souvient-il. Elle accroche son dessin dans son dos et le trimballe de classe en classe pour l’humilier. Mais ses camarades admirent le dessin et commencent à s’intéresser à lui. "Après, ça m’a permis de réaliser que mes dessins pouvaient être appréciés même si je n’étais pas le garçon modèle qui joue au foot."

©Luke Austin

Il se met alors à dessiner comme si sa vie en dépendait. Grâce au film ‘Falbalas’ (Jacques Becker, 1945), il découvre ce qu’est un défilé de mode. Il envoie ses croquis à différents couturiers et est repéré par Pierre Cardin, qui l’engage comme assistant de son studio de création le jour de ses 18 ans.

Cardin fait partie d’une génération de couturiers légendaires dont la maison de couture est bâtie autour du culte de sa personnalité -un phénomène qui est peut-être mieux représenté par Christian Dior ou Yves Saint Laurent. Admiratif, Gaultier cherchera à construire sa marque avec une stratégie similaire: un nom et une marque synonymes l’un de l’autre.

Il décide ainsi de lancer sa première collection haute couture en 1997, sans le financement d’un grand groupe. "Commencer sans argent, c’est bien parce que cela vous donne plus d’imagination. Quand vous réussissez, vous vous sentez plus fort parce que vous savez que si quelque chose arrive, vous pouvez vous en tirer avec rien. Pour la créativité, c’est ce qu’il y a de mieux je pense."

Premier transgenre

Aujourd’hui, Jean Paul Gaultier a 66 ans et 40 ans de carrière de provocateur. Il s’est fait un nom en détournant les concepts traditionnels de masculinité et de féminité par des exhibitions kitch et des créations invraisemblables. Dans les années 1980, il a habillé les hommes en jupe; une décennie plus tard, il dessine pour Madonna le soutien-gorge conique en satin rose devenu culte, un modèle qui l’a fait connaître aux quatre coins de le planète.

"Hubert de Givenchy avait Audrey Hepburn, Nicolas Ghesquière chez Vuitton avait Charlotte Gainsbourg et Gaultier avait… Nana, son ours en peluche." ©Emil Larsson

Hubert de Givenchy avait Audrey Hepburn, Nicolas Ghesquière chez Vuitton avait Charlotte Gainsbourg et Gaultier avait… Nana, son ours en peluche. Si Madonna a propulsé son corset sous les projecteurs, c’est Nana l’ours qui a été le premier à le porter, comme beaucoup d’autres créations d’enfance du couturier. "C’était mon nounours, le premier nounours transgenre. Je crois que j’avais six ans. Je voulais une poupée, mais mes parents n’étaient pas d’accord. Alors, j’ai procédé à une petite opération sur mon ours. Dans les journaux, il y avait des publicités pour des petits soutiens-gorge pointus, alors, j’ai découpé du papier et j’en ai confectionné un, avec des épingles. Je voulais une poupée -donc, voilà, j’avais un ours-poupée", avoue sérieusement le créateur.

"Je crois qu’à l’époque, c’était sympa d’être jugé comme un “enfant terrible”" dit-il. "Ça prouvait que je faisais des trucs qui n’étaient peut-être pas dans les clous, ce qui est une bonne chose selon moi. Je voulais montrer que les femmes pouvaient être à la fois fortes et féminines. Et que les hommes ne sont pas tous comme John Wayne. Ils peuvent être coquets, ils peuvent aussi être beaux et stupides."

La première collection Homme de Gaultier, en 1984, ne porte pas un nom anodin: “Homme-objet”. "J’ai vu, à travers les vêtements, que nous vivions dans une phallocratie où les hommes avaient le pouvoir: ça me choquait."

La liberté du kilt

Le corset du ‘Blonde Ambition Tour’ de Madonna, en 1990. ©Emil Larsson

Jean Paul Gaultier raconte ses anecdotes avec beaucoup de gestes et, s’il est bien Français, il avoue tout de même préférer Londres à Paris. Il adore le sens de la dérision et l’humour britanniques, "que nous, ici, n’avons pas du tout". Il évoque ses visites au Loch Ness, à Édimbourg et les rues de briques rouges de South Kensington, où il a habité pendant un temps.

Les tartans et les kilts qui apparaissent si souvent dans ses collections ont été inspirés par un film de 1954, “Brigadoon”, où Gene Kelly joue un Américain perdu dans les forêts écossaises durant une partie de chasse. "J’aime les tartans classiques. Je préfère ceux qui sont clichés, les plus connus et les plus populaires. Ils m’ont marqué, graphiquement, et cette sensation de porter une jupe plissée avec rien dessous…"

Il se met à rire en évoquant son voyage dans les Highlands en 2000, qui lui a offert cette révélation cruciale. Il assistait au mariage de Madonna et Guy Ritchie: le marié portait un kilt. "Je lui ai demandé si c’était vrai qu’il ne faut rien porter dessous. Il m’a répondu: “naturellement!”" Gaultier mime Guy Ritchie en train de soulever son kilt. "Et voilà!"

Il y a quelque chose à voir avec une impression de liberté, je remarque. "Exactement! Le vent qui souffle à travers… C’est quelque chose… Vous savez, c’est comme nager sans maillot: une sensation fabuleuse de liberté. Je suppose que pour une femme, avoir les seins qui flottent est assez… C’est se détendre complètement." J’acquiesce avec sincérité. "Même chose pour les testicules. Parfait. Vive la liberté."

Scandaleux

Il y a sept ans, Gaultier cède en partie sa marque à l’une des plus grandes maisons du monde, l’Espagnole Puig, propriétaire de Paco Rabanne et Carolina Herrera, mais aussi des parfums Comme des Garçons et Prada. Mais la pression commerciale oblige Gaultier à se retirer partiellement de la confection des collections. Avec Puig, ils décident d’arrêter ses lignes prêt-à-porter homme et femme, qui perdaient de l’argent, en évoquant “les contraintes commerciales” et “le rythme frénétique des collections”.

Je crois qu’à l’époque, c’était sympa d’être jugé comme un “enfant terrible”. Ça prouvait que je faisais des trucs qui n’étaient peut-être pas dans les clous.

Ce fut probablement douloureux, mais Gaultier, qui dessine toujours deux collections haute couture par an, ne semble pas amer. "Je refuse les choses que je ne sens pas", dit-il. "Quand je fais quelque chose, je suis vraiment enthousiaste. J’ai toujours essayé d’être libre."

Puig préfère se consacrer sur le plus grand atout de Gaultier: les parfums. La haute couture est peut-être le summum de la créativité, mais ce sont les parfums qui rapportent. À l’instar de ‘Classique’, lancé en 1993 et vendu dans un flacon en forme de buste, qui finance ses collections couture. Je lui demande si la haute couture est rentable. "Rentable?", répète-t-il. "Non. Disons que j’arrive à ne pas perdre d’argent. C’est un genre de publicité. Et j’aime faire des choses qui sont encore portées, même si j’ai arrêté le prêt-à-porter et si la clientèle haute couture n’est pas la même."

Il commente l’état actuel dans la mode. "Il y a trop de tout. Nous avons trop de gens et trop de vêtements. Quand vous regardez les grandes griffes comme Dior et Chanel, les gens n’achètent plus leurs habits. Parce que ceux qui ont l’argent pour les acheter les ont gratuitement, ou alors ils ont un contrat pour les porter. Vous imaginez? Je trouve ça scandaleux."

Nuage de fumée

La vie d’adulte de Jean Paul Gaultier semble se partager en deux moitiés: les années passées avec son compagnon et associé Francis Menuge, aujourd’hui décédé, et celles passées sans lui. Ils se sont rencontrés en 1975 et ils sont restés ensemble jusqu’à ce que la mort les sépare, en 1990. C’est lui qui a encouragé le couturier à faire sa première collection de prêt-à-porter, en 1976, à 24 ans. "Je sais que si je ne l’avais pas rencontré, je n’aurais pas débuté comme on l’a fait -seuls, sans argent. Il me faisait totalement confiance et, moi j’avais totalement confiance en lui. C’était bien, parce que je me sentais plus fort."

Corset ‘Barbarella’ porté par Kylie Minogue pour sa tournée, en 2009. ©Emil Larsson

Le talent d’un Yves Saint Laurent, on le sait, a été soutenu par le sens du business de son compagnon et associé, Pierre Bergé. Je demande à voix haute si Gaultier aurait eu plus de succès commercial si Menuge n’avait pas disparu si tôt. "Il voulait bâtir un empire. Moi, je m’en fichais. Très honnêtement, je n’y pense même pas, vous savez."

Avant que je puisse le faire parler plus sur ce sujet, le serveur revient avec le menu des desserts et ce moment de nostalgie pensive s’évapore aussi rapidement qu’il est né. "Le dessert, le dessert!", s’exclame Jean Paul Gaultier avec l’enthousiasme d’un enfant.

Il avoue qu’il a un penchant pour le sucre, qui lui vient, comme beaucoup de choses dans sa vie, de sa grand-mère. "Elle voulait toujours me faire plaisir, alors elle me faisait des tas de desserts et j’adorais ça. Il fallait absolument finir un repas sur une note sucrée, c’était la récompense ultime. Pour moi, c’était mieux que fumer une cigarette. Et je n’aimais pas qu’on soit obligé de fumer parce qu’on était un garçon. Alors c’était non, moi, je ne suis pas obligé de fumer. Je préfère un gâteau. Un peu de révolte", ajoute- t-il, espiègle.

On ne se défait pas facilement de ses vieilles habitudes, même quand on est un iconoclaste. Les autorités de la santé dans le monde entier vitupèrent contre le tabac, mais il occupait le centre de la scène lors de son dernier défilé haute couture, en juillet. Les mannequins jouaient avec des pipes, des porte-cigarettes et des cigarettes électroniques; elles portaient des bijoux inspirés par la cigarette et la robe vaporeuse en organza qui clôturait le défilé évoquait un nuage de fumée. Je lui demande si le label “enfant terrible” qu’il détient depuis les années 1980 s’applique toujours. "Encore maintenant?", s’étonne-t-il. "Je suis un vieillard terrible!" Et, en riant: "Celui qui est vieux et chauve."

“Fashion Freak Show”, du 2 octobre au 30 décembre aux Folies Bergère, Paris. www.jpgfashionfreakshow.com

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