sabato

"Très tôt je me suis dit que je n'étais pas quelqu'un d'exceptionnel"

©Fred Meylan

D’animatrice de télé à actrice reconnue... Virginie Efira a reçu le Magritte de la Meilleure Actrice et est nominée aux Césars pour "Victoria" et "Elle".

Années 80-90. L'adolescente bruxelloise porte des mini-jupes et beaucoup (trop) de maquillage. Son papa, oncologue, se fait des cheveux blancs: que peut devenir tant de légèreté? Années 90-2000. La jeune femme blonde, jolie sans chichis, présente des télécrochets, d'abord en Belgique ('Star Academy', 'À la recherche de la Nouvelle Star' sur RTL-TVi) puis en France ('Nouvelle Star' sur M6). Son physique de 'girl next door' qui plaît tant aux filles qu'aux garçons, aux belles-mamans et aux beaux-papas, fait merveille. Son côté frais, décalé, second degré séduit les Français.

Années 2010. Elle s'essaie au cinéma. Sa blondeur solaire et son humour effronté la conduisent tout droit aux romcoms à la française. 'L'amour c'est mieux à deux' (2010) est son premier succès avec plus d'un million d'entrées. Elle enchaîne avec 'La chance de ma vie' (2011), 'Mon pire cauchemar' (2011), etc. Si elle passe par la case "films à zapper", elle confirme ses aptitudes avec le plus futé '20 ans d'écart ' (2013) et 'Dead Man Talking' (2013), réalisé par un Belge qu'elle connaît bien, Patrick Ridremont.

©Fred Meylan

Consécration

 2016. Virginie Efira fête ses 39 ans avec quatre films à l'affiche. Deux comédies romantiques de plus, à peine sorties déjà oubliées. Mais aussi, et c'est nouveau, deux films d'auteur qui resteront, eux, dans les annales. Le premier est 'Elle', un film événement signé Paul Verhoeven (qui avait fait de Sharon Stone une star grâce à 'Basic Insinct', 1992), où le réalisateur néerlandais offre à Efira un second rôle à contre-emploi, sobre, presque effacée en voisine profondément pieuse. Un rôle clé dans sa carrière d'autant que 'Elle' fait un parcours remarqué: sacré meilleur film étranger aux Golden Globes, il est aussi nommé aux César. Le second, 'Victoria' de Justine Triet, est également nommé aux César: elle y joue le premier rôle, un personnage complexe d'avocate au bout du rouleau, fantasque et déprimée.

On pensait à tout ça pendant les 8 minutes 25' d'attente au téléphone sur fond de Grease, ce qui n'était pas désagréable. En pleine préparation du prochain film de Gilles Lellouche, Virginie Efira n'a pas une minute à elle. Et, de toute façon, elle est toujours en retard. L'étiquette qui lui va le mieux c'est l'adverbe "enfin!". Enfin, elle répond! Enfin, elle se révèle au cinéma!

Elle. ©Elle

Club fermé

"Très tôt, je me suis dit que je n'étais pas quelqu'un d'exceptionnel. Et, le cinéma, c'était un désir d'enfant, donc c'était sacralisé. Si, moi, j'y entrais, alors ça ne valait plus rien. C'est comme cette phrase au début de 'Annie Hall', de Woody Allen: "On n'a pas envie d'appartenir à un club qui veut de nous". Le cinéma, c'était un désir, mais aussi la peur de s'y confronter. Si j'y vais et que c'est un échec, qu'est-ce que je deviens, moi qui n'ai rêvé que de ça?" Alors, consciemment ou inconsciemment -on ne va pas faire de la psychologie de comptoir- elle louvoie. Elle abandonne deux écoles d'art dramatique, l'Insas trop cruelle et le Conservatoire de Bruxelles trop classique. Si elle n'est plus étudiante, elle ne travaille pas pour autant. Elle n'entre dans aucune case et ça ne réjouit pas trop son papa. À 21 ans, elle participe à un casting pour l'émission pour ados 'Mégamix'. Tresses, tenues fluos, elle est la rigolote survitaminée de service. L'histoire ne dit pas si son papa est rassuré, mais toujours est-il que la carrière, non planifiée, de la Bruxelloise commence par cette première interprétation.

Quatre ans plus tard, elle présente le prime pour la 'Star Academy' et 'À la recherche de la Nouvelle Star' sur RTL-TVi. En 2003, elle est repérée par la chaîne française M6 à l'occasion d'un casting pour la météo. Deux semaines après, la chaîne lui confie un 'prime time'. Encore un. En 2006, elle remplace Benjamin Castaldi à la barre de la 'Nouvelle Star'. Parallèlement, elle s'introduit "en stoemelings" sur les plateaux de tournage. D'abord via les studios de doublage ('Garfield, le film', 'Robots', 'Le chat potté'). Après un petit passage par Canal+, une expérience qui n'est pas couronnée de succès, elle se consacre au cinéma.

Victoria. ©Audoin Desforges

On est en 2010. Il lui faudra donc six ans pour sortir des rôles qui collent à son physique consensuel et à sa mine espiègle. Enfermée là-dedans, mais par qui, finalement? Par le regard que l'on porte sur elle ou bien par elle-même? "Il y a toujours un lien. Les gens projettent des choses sur toi, mais je pense qu'il y va aussi de la responsabilité de l'acteur. On ne me voyait pas dans des rôles plus sombres parce que, moi-même, je n'avais pas dépassé l'obstacle de la légitimité, parce que je me dissimulais derrière les sourires. Et puis, avec l'âge ou les désillusions, on se laisse plus traverser par ce que l'on est vraiment."

Ose-t-elle, enfin? "Non, j'ai le goût du risque, mais dans d'autres domaines. Beaucoup moins avec le cinéma ou le jeu. J'étais très tendue là-dessus, mais, du coup, j'étais très détendue sur le reste. Une émission de télévision, même en direct devant six millions de personne, j'étais tranquille. Je me disais: "Qu'est-ce qu'il peut bien m'arriver? Si je me plante, est-ce que ma mère va me renier? Non. Alors, je n'ai pas le trac, on s'en fout, on y va!" De toute façon, ce que je voulais faire, c'est du cinéma, alors si je me plante à la télé, c'est pas grave. Et puis, quand j'ai commencé à faire du cinéma, je me suis dit "De toute façon, ça ne va rien valoir". Ça m'a pris du temps de faire les choses que j'aimais, mais j'ai un tempérament qui me pousse à aller vers l'inconnu, la découverte. Je suis une grande curieuse. Je l'ai fait dans mes histoires d'amour, dans mes projets de travail, etc. Je trouve qu'il y a toujours quelque chose à découvrir de soi ou du monde."

©Ralph Wenig

De Schaerbeek à Paris

 Virginie Efira avoue aussi avoir dû lutter contre son 'complexe du peu d'études'. "Mais après, tu travailles, tu peux récupérer ton retard, même ton retard culturel. Et d'ailleurs, ce complexe t'y aide. C'est bateau à dire, mais il faut avoir envie et travailler."
À force d'oser, de persévérer, Virginie Efira s'est fait une place en France. Au sens figuré, comme au sens propre d'ailleurs, puisqu'elle habite à Paris depuis 12 ans maintenant, avec sa fille Ali, 3 ans. À tel point qu'elle a obtenu la nationalité française depuis l'automne 2016 (en plus de la belge). "Pour pouvoir voter." Juste pour ça?, glisse-t-on. La réponse fuse: "Et comment! Si on ne s'occupe pas de politique, la politique s'occupe de nous. Dans le contexte des crispations identitaires et économiques que l'on connaît, il est essentiel d'avoir un idéal, de le défendre et de chercher à agir." L'actrice, qui a vécu entre Schaerbeek et Molenbeek, ne vote plus en Belgique où elle revient une fois par mois. Elle précise: "J'avoue que là je ne suis plus rien."

Une reconnaissance qui tombe pile l'année de ses 40 ans. Notre question de savoir si cette nouvelle dizaine la réjouit ou l'inquiète fait un flop. "Ni l'un ni l'autre. Ça fait deux ans que je dis à tout le monde que j'ai 40 ans. 38 ans, 39 ans, c'est 40. Donc pour moi, je les ai déjà." Virginie Efira a depuis longtemps choisi d'avancer plutôt que de se regarder le nombril. Le manque d'assurance qu'elle dissimulait s'est mué en confiance intérieure au point de passer à la case suivante: initier des projets. Elle a produit un film, est allée voir des réalisateurs, des producteurs, a acheté les droits d'un livre. "Avoir des envies de cinéma et les faire exister", résume-t-elle. On n'en saura pas plus, rien n'est encore officiel. Son papa peut être rassuré. Il a, de toute façon, le coeur bien accroché, la fratrie n'ayant pas choisi la facilité: un de ses frères est artiste peintre, l'autre fait des cabanes dans les arbres en Amérique du Sud, sa soeur joue au football américain. Vu comme ça, faire du cinéma paraît presque conventionnel...

Lire également

Publicité
Publicité