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Victor Polster, le it-boy de 'Girl'

Sidi Larbi Cherkaoui a signé les chorégraphies de 'Girl', c'est ce qui a donné envie à Victor Polster de jouer dans le film. ©rv

Il n'a que seize ans. Il a appris à marcher, à danser et à parler comme une fille pour être Lara, l'héroïne de 'Girl' , le film-événement de Lukas Dhont. Chez lui, à Bruxelles, Victor Polster nous a reçus pour un tête-à-tête sans cinéma...

C'est un quartier ravissant de Schaerbeek, près du Parc Josaphat. Avec des maisonnettes et des jardins. Et des enfants qui jouent dans la rue. Dans une de ces maisons vit Victor Polster. La révélation du cinéma belge de l'année. Un teenager pas comme les autres. Par exemple, on a passé une heure en sa compagnie et il n'a pas regardé une seule fois son smartphone. Enveloppé dans un ample sweat-shirt au logo de 'Girl', le film dont il tient le rôle principal, Victor s'installe dans un canapé. Il se massera plusieurs fois le bout des pieds durant l'interview. Ces pieds sont ceux d'un jeune danseur qui a commencé à l'âge de neuf ans. En les regardant, on se rappelle ces scènes du long-métrage du realisateur belge Lukas Dhont où son personnage doit travailler ses pointes: une fois retirés les chaussons de satin, on découvre ses doigts de pieds ensanglantés.

©Yann Rabanier / modds

'Girl', c'est ainsi l'histoire d'une double transformation: celle d'un garçon qui se sent être une fille -et entame un cheminement pour aller jusqu'à la métamorphose de son corps- et celle d'une future grande danseuse. Comment Victor a-t-il saisi la psychologie de son personnage? Et son histoire? "C'est une histoire de sacrifice et de discipline. Danser à ce stade, c'est travailler au minimum trois heures par jour, toute l'année. Et quand on s'arrête ne fut-ce qu'un peu, on régresse automatiquement. Et on régresse bien plus vite qu'on n'avance. Comme je suis danseur, je comprenais bien cette facette du personnage. Moi, je danse tous les jours de 13 à 18 heures".

Le domaine des rêves

Depuis mai 2018, le nom de Victor Polster est associé à 'Girl'. À Cannes, le film a été présenté dans la section 'Un Certain Regard' où il a obtenu la Caméra d'or, récompense du meilleur premier long métrage. Et le jeune acteur a décroché le Prix d'interprétation. S'y attendait-il? "C'est ce à quoi je m'attendais le moins. Dans la même catégorie, il y avait des acteurs très impressionnants. Et je n'avais pas vu le film terminé avant Cannes."

Le jeune danseur n'a que seize ans, mais il sait déjà très bien ce que représente la notion d'exigeance artistique. ©Yann Rabanier / modds

Cannes, l'adolescent a bien apprécié mais... "Il y a un côté pas très réel. Les fêtes, le tapis rouge, le glamour... Il y a des fêtes sur des toits, des fêtes sur des bateaux... Je pense que c'est bien que cela ne dure que deux semaines."
Victor Polster n'est pas le premier belge à avoir fait un début extraordinaire au Festival de Cannes. Son entrée par la grande porte dans le 7ème art nous rappelle celle d'Emilie Dequenne dans 'Rosetta' des Dardenne: elle avait 17 ans quand elle a remporté le Prix d'interprétation féminine, en 1999.

Pour Victor, le plus grand challenge était la crédibilité. Ou comme il le dit: "Que les gens puissent croire en ce que je faisais, parce que je n'avais jamais joué avant. Je craignais aussi qu'ils ne croient pas en ma performance de danseur. Parce que je devais danser sur les pointes et que je l'avais peu fait auparavant. Je voulais être crédible."

Après Cannes, Victor a enchaîné avec le Festival du Film de Toronto. Et peut-être ira-t-il jusqu'aux Oscars puisque 'Girl' est sélectionné pour représenter la Belgique dans la catégorie du meilleur film étranger... "Quand ont lieu les Oscars?", me demande le jeune homme. Le 24 février prochain. Le nom d'Hollywood ne lui fait pas particulièrement de l'effet, dirait-on. Un peu comme si c'était loin, du domaine des rêves qu'il n'a jamais caressés.

Beyoncé et Jay-Z

Après avoir étudié la danse dans une école de son quartier, puis à la Brussels International Ballet School, à Woluwé St Pierre, le garçon a été admis au Royal Ballet School d'Anvers où il étudie depuis quatre ans maintenant. "Il n'y a pas d'autre académie comparable en Belgique." Il y passe la semaine et revient à Bruxelles le week-end. Francophone de mère française, il est devenu parfaitement bilingue. C'est grâce à la Royal Ballet School d'Anvers que Victor a pu passer le casting pour 'Girl'. "Nous, les élèves, on ne savait pas vraiment de quoi parlait le film; nous étions surtout intéressés de pouvoir travailler avec le chorégraphe anversois Sidi Larbi Cherkaoui". Ce dernier est une référence internationale: il a décroché une foule de récompenses pour son travail, est directeur artistique du Royal Ballet Flanders depuis 2015 et a récemment signé la chorégraphie du clip de Beyoncé et Jay-Z au Musée du Louvre entre autres.

 

Le cinéma prend de plus en plus de place dans ma vie. J'espère que ce ne sera pas l'expérience d'une seule fois.
Victor Polster

Ses parents l'ont beaucoup soutenu dans ce nouveau challenge. Ils ont vu qu'il y avait quelque chose de spécial dans le script et se sont dit que c'était maintenant ou jamais. Ce sont également eux qui ont géré, en personne, le contrat de leur jeune artiste de fils. Lui-même se demandait s'il allait être payé pour le job. Mais il ne sait toujours pas ce que la production de 'Girl' lui a versé comme cachet. Du reste, Victor n'a pas vécu les choses comme un job d'été, plutôt comme une chose unique et très spéciale. Du coup, il a envie de plus.

Le cinéma aime Victor et, depuis peu, c'est réciproque. "Le cinéma prend de plus en plus de place dans ma vie. C'est avec 'Girl' que j'ai appris à connaître cet univers et j'ai envie de le connaître davantage. J'espère que ce ne sera pas l'expérience d'une seule fois. Pour l'instant, je n'ai rien eu comme autre proposition qui ait pu fonctionner. Et puis, on verra ce qui se passe après la sortie du film." Victor souhaite que le film marche comme à Cannes et surtout qu'il touche le public.

Bande-Annonce

La vie dans une bulle

Avant 'Girl', le jeune Bruxellois avait peu entendu parler de la thématique transgenre. "Ce qui m'a le plus impressionné, c'est la force qu'ont ces personnes et le courage de changer. On ne peut pas appeler cela un choix parce que c'est tellement fort que cela devient une sorte d'obligation. Savoir à douze ans qu'on vit dans un corps qui n'est pas le nôtre, c'est énorme. C'est compliqué physiquement et mentalement, ce changement. J'ai beaucoup d'admiration et de respect pour eux." Grâce au coach avec qui il a travaillé sa voix pour qu'elle se féminise, Victor a eu l'occasion de rencontrer de jeunes transgenres. Son travail d'acteur a été au-delà de l'imitation. Mais, depuis, il est revenu à sa vie et à ses propres exigences. "Dans ma vie quotidienne, les gens sont les mêmes. À l'école, aussi. Ce serait bizarre que les gens changent alors que je n'ai pas changé. Mais cela m'a ouvert au cinéma, à quelque chose de plus grand. Jusque-là, je n'étais pas intéressé par ça. Quand on se prépare au métier de la danse, on est entouré de gens qui ne parlent que de danse. On vit dans une bulle."

©Kris Dewitte

Parmi les figures de danse que Victor aime particulièrement réaliser, il y a les sauts, les jetés et les assemblés. "Tout ce qui est basique, mais compliqué à faire bien. Je dois beaucoup travailler la souplesse des pieds et améliorer les grands sauts", dit-il sans hésitation. Si la danse continue à être sa première passion, il rejoindra, d'ici quelques années, une de ces grandes compagnies qu'il vénère comme la Gothenburg Dance Opera Company, la Nederlands Dance Company ou la Batsheva Company à Tel Aviv. Surtout pour faire de la danse contemporaine car, il la sent dans une évolution infinie.

Et si le cinéma lui offre à nouveau un très beau rôle, ce ne sera en aucun cas quelque chose qui rappelle la Lara de 'Girl'. À seize ans, Victor Polster est parfaitement conscient de ce que signifie l'exigence artistique. Il est à la meilleure école pour ça. Celle de la danse. Là où, chaque jour, on répète les mêmes mouvements pour atteindre une certaine perfection. À la fin de cette heure d'entretien, on lui demande quelle est la chanson qui le booste. Il répond: 'Feeling Good' de Nina Simone. C'est pour ce genre de réponses, que l'on aime encore plus cet adolescent bien d'aujourd'hui.

'Girl', de Lukas Dhont, en salles le 17 octobre.

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