100 000 euros pour un luminaire | Rencontrez le "M57" de Jules Wabbes

Cinquante ans après la mort du designer belge Jules Wabbes, l’entreprise Général Décoration lance le "M57", un luminaire dont il n’existait que des photos d’archives.

Inédit, tel est le terme qui caractérise le luminaire "M57" signé Jules Wabbes. Cette semaine, ce modèle sera présenté en première mondiale chez Général Décoration. "L’original a été vu pour la dernière fois en 1957 à la Triennale de Milan, où Wabbes avait remporté la médaille d’argent pour ce modèle. Cependant, il ne l’a jamais mis en production, car la source lumineuse surchauffait la structure métallique", explique Vincent Colet, expert en design et copropriétaire de Général Décoration depuis 2014. "Depuis, ce luminaire avait disparu sans laisser de trace. Nous n’avons pas retrouvé les plans d’origine: les seuls documents en notre possession sont des photos d’archives du stand belge de cette Triennale."

Outre ce luminaire, Jules Wabbes (1919-1974) y avait exposé trois tables, trois bibliothèques et un bureau. Le sculpteur Olivier Strebelle y avait également exposé son célèbre "Cheval Bayard", qui se trouve aujourd’hui en bord de Meuse à Namur. Sur l’une des photos d’archives, le photographe italien avait noté: "La lampe à 100.000 lires". Il semble qu’il y ait eu deux prototypes: le premier est probablement resté à Milan et le second, dans l’atelier du ferronnier d’art Antoine Callebaut. Cependant, ces deux exemplaires ont disparu sans laisser de trace.

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Ce luminaire sculptural fait exception dans le travail de Wabbes, tant pour la taille que pour la fabrication.
©Nicolas Schimp

Un Géant de 1,93 mètre

Le designer Jules Wabbes a fondé Général Décoration en 1969, pour regrouper la production de tous les objets et luminaires qu’il avait conçus depuis le début de sa carrière. C’était cinq ans avant sa mort, en 1974, il y a exactement 50 ans. C’est pour cette raison que Vincent Colet et son épouse Caroline lancent aujourd’hui la réédition du "M57".

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C’est aussi la toute première fois qu’un objet de Wabbes est réédité en l’absence de l’original et du plan d’origine. "Nous avons consacré trois ans à ce projet. Nous avons collaboré avec Duplex Studio, basé à Bruxelles, pour élaborer les dessins techniques et les maquettes. La technologie LED nous permet désormais de produire le luminaire sans surchauffe excessive. Même si nous ne sommes pas totalement certains de la finition choisie par Wabbes à l’époque, car les photos d’archives ne le révèlent pas clairement, il est en laiton façonné à la main. Ce qui est visible, c’est sa taille imposante: nous possédons une photo de Jules Wabbes, qui mesurait 1,93 mètre, posant à côté de sa création."

Cette photo vous est peut-être familière: c’était l’affiche de l’exposition Jules Wabbes à Bozar en 2012. "Bien sûr, le luminaire n’y était pas exposé, mais nous espérions secrètement que l’original ressurgirait grâce à cette affiche. Malheureusement, ce ne fut pas le cas."

Le showroom de la place Brugmann à ixelles présente l’ensemble de la collection GéDé. 
©Nicolas Schimp
"Nous considérons ce luminaire, qui sera édité à 10 exemplaires, comme une œuvre d’art plutôt que comme un simple élément d’éclairage."
Caroline Colet
Copropriétaire de Général Décoration

Œuvre d’art ou luminaire

Tant par sa taille que par son design, ce luminaire est unique dans l’œuvre du designer belge. Alors que d’autres meubles ou objets de Wabbes s’inscrivent dans des familles stylistiques, ce sculptural lampadaire constitue un cas unique. "Le pied est lourdement renforcé afin qu’il reste stable dans deux positions distinctes", précise Vincent Colet.

"Les ailettes nickelées sont mobiles et filtrent la lumière différemment en fonction de l’angle. À ma connaissance, Wabbes n’a intégré ce principe dans aucune autre de ses créations. Le lampadaire a été conçu pour être placé à côté d’une table ou d’un canapé et nous n’envisageons pas d’en faire une version à poser sur un bureau. La philosophie de GéDé est la suivante: recréer les œuvres de Wabbes telles qu’il les aconçues. Et, bien sûr, rien ne se fait sans l’accord de sa veuve et de sa fille."

Le prix du "M57" est, lui aussi, sans précédent: le lampadaire coûtera plus de 100.000 euros, un prix nettement plus élevé que celui des pièces fabriquées à la main les plus onéreuses de la collection de Général Décoration et même plus élevé que la pièce vintage de Wabbes la plus chère, un lustre en nid d’abeille vendu pour près de 100.000 euros à New York.

Appliques en bronze de jules Wabbes (1969). 
©Bdkz.net

"C’est une question de positionnement", explique Caroline Colet en évoquant cette stratégie tarifaire. "Nous considérons ce luminaire, qui sera édité à 10 exemplaires, comme une œuvre d’art plutôt que comme un simple élément d’éclairage. D’où notre intention de l’exposer dans des galeries de design internationales et, bien entendu, dans notre showroom GéDé de la place Brugmann à Ixelles. Nous voulons donner à Wabbes la reconnaissance qu’il mérite sur le marché international: il fut notre plus éminent designer et architecte d’intérieur de l’après-guerre."

Jules Wabbes commence sa carrière dans les années 30 en tant que photographe, antiquaire et restaurateur de mobilier. Régulièrement sollicité par ses clients pour des conseils en aménagement d’intérieur, il lui arrive aussi de concevoir des meubles. En 1951, il ouvre un bureau d’architecture d’intérieur en partenariat avec l’architecte André Jacqmain. Sous cette enseigne, il aménage des résidences privées, des ambassades, des immeubles de bureaux et même des bateaux. Et en 1957, il fonde sa propre marque de design, Mobilier Universel. Cependant, l’entreprise connaît des difficultés, car il perd ses droits d’auteur et se voit finalement évincé de la société par son associé.

En 1957, année où Jules Wabbes est sélectionné pour la Triennale de Milan, il est déjà un nom établi dans le monde du design et de l’architecture belges. Cependant, ses projets d’intérieur les plus emblématiques, comme les sièges de la Société Générale de Belgique, de Glaverbel et de la CBR, ne viendront que plus tard.

En 1969, il fonde Général Décoration afin de centraliser tous les objets d’intérieur qu’il a conçus: poignées de porte, appliques, porte-manteaux, chenets, réalisés dans des matériaux nobles tels que le bronze, les bois tropicaux et le laiton.

En 1974, il décède d’un cancer à l’âge de 55 ans et Général Décoration sombre progressivement dans l’oubli. En 2012, Vincent et Caroline Colet rachètent à la veuve de Jules Wabbes les droits du label endormi. Grâce à Marie, leur fille, les Colet ont accès aux archives et aux prototypes du designer belge. La collection GéDé se compose actuellement de 50 pièces, avec en figure de proue le "M57", remarquable tant par sa taille que par son prix.

Bienvenue dans la Villa Ooievaar, à Ostende
L’original du "M57" a été vu pour la dernière fois à la Triennale de Milan en 1957. Jules Wabbes a remporté la médaille d’argent avec ce luminaire, mais ne l’a jamais produit.

Encore plus de nouveautés

Dans le courant de l’année, Général Décoration présentera d’autres nouveautés signées Jules Wabbes. La lampe de bureau "Tulipe" sera réintroduite pour la première fois dans la collection. "Il n’en existe qu’un seul exemplaire, également un prototype", explique Colet.

Général Décoration reprendra également la production des canapés de Bulo. "Nous allons les rééditer dans une version fidèle à la finition luxueuse d’origine", détaille Colet. "Il sera fidèle à l’esprit de Wabbes et sera entièrement fabriqué en Belgique. Et nous espérons en vendre dans le monde entier, jusqu’au Japon, en Inde et en Nouvelle-Zélande même si Wabbes n’y est pas encore aussi connu qu’en Amérique. Nous sommes heureux de constater que de plus en plus de jeunes commandent nos produits. Ils économisent pour acquérir une pièce intemporelle fabriquée à la main."

Général Décoration

Place Brugmann 5, 1050 Bruxelles
Sur rendez-vous
www.jules-wabbes.com

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