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Les architectes belges Geers et Van Severen signent une maison circulaire en Espagne

Il y a cinq ans, quand Kersten Geers et David Van Severen ont découvert le terrain sur lequel devait s'ériger leur 'Solo House', il y avait un nid d'abeilles en plein milieu du plateau: c'est ça qui leur a donné l'idée de dessiner une villa en forme d'anneau. ©Solo Houses

Office Kersten Geers David Van Severen a imaginé une villa de vacances dans le nord de l'Espagne. La 'Solo House' est une proposition hédoniste très originale. Suivez le guide.

Gerrit Rietveld n'a construit qu'une seule usine dans sa vie: l'atelier de tissage De Ploeg, à Bergeijk, près de Eindhoven, aux Pays-Bas. L'architecte-designer néerlandais souhaitait implanter le bâtiment à l'avant de la parcelle, entre les arbres, mais la paysagiste Mien Ruys s'y est opposée. "Tu ne vas tout de même pas construire sur le plus bel endroit du terrain, là où ton bâtiment gâchera la vue alors que, justement, tu souhaites pouvoir admirer l'environnement", lui a-t-elle rétorqué.

Qui a raison? L'architecte ou l'architecte paysagiste? Qu'est-ce qui compte le plus? Le paysage ou l'architecture? Elle a obtenu gain de cause et, en 1958, Rietveld a implanté l'usine à l'arrière du terrain. Depuis le hall central de l'usine, la vue sur le jardin est magnifique. Un win-win.

Nous sommes en Espagne, à la frontière entre la Catalogne et l'Aragon, à Cretas. Le studio belge d'architecture OFFICE Kersten Geers David Van Severen affronte le même dilemme. Où et comment construire la villa de vacances idéale au milieu d'une nature sauvage? "C'est une question difficile: que pourrait-on ajouter à un lieu aussi admirable?", reconnaît David Van Severen. Nous sommes en train de contempler le paysage vallonné de Matarraña depuis la 'Solo House', la villa en forme de cercle que le studio vient de terminer pour la collection architecturale 'Solo Houses' de l'entrepreneur français Christian Bourdais. "L'environnement. Voilà ce qui nous a donné l'idée de construire une maison aussi étroite que possible inscrite dans un cercle. Comme si elle était en quête de contours."

La villa fait partie du projet 'Solo Houses', une collection de demeures d'architectes sous la houlette de l'entrepreneur français Christian Bourdais. ©Bas Princen

Nid d'abeilles
L'architecte Kersten Geers nous rejoint. Il vient de passer sa première nuit dans la maison et se réjouit du ciel étoilé. Pour la petite histoire, sachez qu'il y a cinq ans, quand les deux architectes sont venus voir le terrain de leur future 'Solo House', ils ont découvert un nid d'abeilles au beau milieu de leur parcelle. C'est cela qui leur a donné l'idée d'utiliser la forme d'un essaim. "Nous avons imaginé cette forme en anneau, mais, même sans les abeilles, nous y serions arrivés", souligne l'architecte. "Comme nous nous trouvons sur un plateau, si on veut avoir une forme géométrique, on arrive forcément à un cercle. Surtout si, comme nous, on dispose d'un 'vocabulaire géométrique' relativement limité. David et moi trouvions que c'était banal de construire la maison au beau milieu du terrain. Et puis, tout le monde est naturellement attiré vers le bord du plateau. C'est donc là que nous avons concrétisé notre projet, qui colle aussi peu que possible à la définition de ce qu'est la 'maison'."

Le cercle est soutenu par une structure carrée de colonnes d'acier. Quatre pièces en forme de lune -un séjour, une chambre, une chambre d'amis et une pool house- se trouvent à la rencontre de ces deux formes géométriques. À l'intérieur, certains espaces peuvent être isolés par des rideaux et des portes en inox réfléchissant et, à l'extérieur, par des murs coulissants en aluminium perforé et des parois en polycarbonate. "C'est une villa sans murs", explique-t-il. "On ne sait jamais trop si on est à l'intérieur ou à l'extérieur. Nous jouons avec cette confusion, notamment grâce à l'inox dans lequel se reflète le paysage. Ces façades coulissantes, installées par l'entreprise belge De Clercq, permettent de s'abriter du vent ou de la pluie et des regards indiscrets." Trois des quatre quartiers de ce cercle peuvent être totalement ouverts ou fermés. L'effet est saisissant, dans le sens positif du terme. Les murs et les rideaux définissent la scénographie d'ouverture et de fermeture, d'intérieur et d'extérieur, de confort et d'intimité et de découverte de l'environnement.

Le projet a tout de même exigé cinq années de dur labeur et, d'après la rumeur mais personne n'a souhaité le confirmer, non rétribuées. Le bâtiment a coûté près de 900.000 euros, un budget relativement serré pour une villa de 550 m, avec un patio de 1.050 m. Les deux Belges sont fiers du travail accompli et se promènent sur le plateau en discutant avec leurs amis et la presse internationale à qui l'on fait découvrir la maison en avant-première.

"Nous sommes venus sur le chantier il y a deux ans, quand seuls étaient placés la dalle circulaire et le toit. Le gros oeuvre était captivant: de toutes parts, on voyait le paysage à travers la maison", se souvient David Van Severen. "Nous devions encore transformer cette structure en maison, tout en restant minimalistes. Je suis très satisfait du résultat. Les façades mobiles et les éléments réfléchissants la rendent très lumineuse. C'est la villa de vacances idéale."

C'est intéressant d'avoir carte blanche, mais, en réalité, nous avions des contraintes. Comment faire en sorte que notre architecture respecte ce paysage vierge?

Réservoirs d'artiste
C'est exactement pour cela que Christian Bourdais les a contactés: créer une seconde résidence parfaite, sans limites créatives. Quinze studios d'architecture, dont Sou Fujimoto, Didier Faustino, Johnston Marklee et Studio Mumbai ont mis leurs idées sur papier. "C'est intéressant d'avoir carte blanche, mais, en réalité, nous avions des contraintes. Comment faire en sorte que notre architecture respecte ce paysage vierge? Et si vous voulez vivre en autarcie, de quoi avez-vous besoin?", commente Kersten Geers. "Notre réponse a donc consisté en une maison sans murs, avec seulement un toit et quelques panneaux amovibles pour moduler l'espace. La demeure vit 'en solo' dans le paysage car elle est autosuffisante sur le plan énergétique. De plus, elle est tellement 'naturelle' que l'on en oublie son architecture."

Nous essayons d'oublier l'architecture, sans succès. Nous vivons la maison comme une centrifugeuse architecturale: comme des électrons, nous tournons constamment autour du noyau, le jardin intérieur et sa piscine. À souligner: personne ne traverse la maison, chacun respecte la promenade architecturale en suivant la circonférence. Mieux: l'habitation annulaire n'a pas de façade, seulement deux coques -une intérieure et une extérieure- séparées par une dalle en béton de 4,5 mètres. Quelque chose de bizarre se produit: l'intérieur est extraverti et l'extérieur, introverti, deux manières différentes de vivre cette maison.

Elle a aussi un côté très mécanique, en particulier à cause des installations techniques sur le toit. Deux d'entre elles ont été peintes par l'artiste Pierre Vermeersch, un ami de David Van Severen. "C'est la première fois que nous travaillons ensemble", explique Van Severen. Il a peint l'extérieur d'un des réservoirs d'eau cylindriques dans un dégradé de bleus, et celui-ci a l'air de déborder visuellement dans le ciel. L'autre réservoir est dans une gamme de marron, le négatif du bleu. "Les éléments techniques, souvent cachés, sont ici visibles", réplique Kersten Geers. "Tout comme le concept de construction d'une maison sans murs, le toit a été une étape importante de notre oeuvre. Nous avons transformé les infrastructures techniques en objets sculpturaux. Les machines nous apportent un certain confort, alors pourquoi les cacher? Notre architecture ose poser la question."

©Bas Princen

Villa à l'échelle des objets
Nous faisons le tour de la maison avec David Van Severen quand il commence à parler du confort, mais pas d'un point de vue technique, plutôt dans une perspective d'expérience ressentie par le corps humain. "Vu que cette maison n'est pas habitée en permanence, elle devient un autoportrait en se projetant sur ceux qui la louent. Elle devient une architecture solo que l'on intègre à soi et que l'on vit réellement dans tout son corps. On peut aussi être parfaitement hédoniste et en profiter sans vergogne. Après tout, cette villa peut devenir un cadre de vie spartiate. Les rares objets qui s'y trouvent sont là pour assurer confort et plaisir, juste assez nombreux pour survivre dans cet environnement merveilleux mais sauvage."

Il fait référence aux réservoirs et autres machines installés sur le toit, mais aussi aux meubles qu'Office KGDVS a dessinés pour le label bruxellois Maniera dont les Corner Chair et les Solo Chair jouent avec des formes rondes et carrées, comme celles de la villa, qui se met ainsi à l'échelle des objets. Mais le label design Muller Van Severen a également créé une série de mobilier. "Le plus beau mobilier de piscine que j'aie jamais vu", estime son frère aîné, Hannes Van Severen. Avec son épouse, Fien Muller, il a créé des sculptures en fil d'acier où l'on s'assied ou se couche et qui n'arrêtent pas le regard. Les meubles WireS sont à la fois présents et absents, ils s'intègrent dans l'environnement comme la villa dans le paysage. "Ici, le vrai luxe, ce sont les sensations ou, mieux encore, l'hallucination qui permet de ressentir la beauté de l'environnement sans bouger de la villa."

Les citernes sur le toit ont été peintes par l'artiste belge Pieter Vermeersch dans les dégradés de couleur qui font sa signature. ©Solo Houses

Réserve architecturale
Christian Bourdais définit la maison de 'projet qui marquera l'architecture du XXIe siècle'. En termes d'impact, elle pourrait faire partie du Case Study House, les 30 maisons qui ont été construites entre 1945 et 1966 par des architectes célèbres dans la région de Los Angeles. Le Français semble quelque peu avoir oublié à quel point ce projet a été difficile à concrétiser. Tout comme pour les panneaux, la date de livraison de la villa a été reportée à plusieurs reprises. Un architecte local, Diogo Porto, a supervisé les travaux de construction (complexes) avec les entrepreneurs locaux. Il est aujourd'hui soulagé de voir son devoir accompli: "L'architecture est un processus lent, surtout quand vous visez ce niveau de qualité. Nous n'avons pas voulu la sacrifier au profit des délais. C'est la deuxième 'Solo House' que Christian Bourdais fait construire, et j'ai aussi suivi la construction de la première, pour le studio d'architecture chilien Pezo von Ellrichshausen. Elle est à cinq minutes à pied d'ici, comme une sculpture en béton brut qui domine le paysage. Elle fait penser à un poste d'observation sur piédestal. L'ambiance est très différente, elle est plus contemplative que la maison interactive imaginée par Office KGDVS."

Au lieu de vendre les 'Solo Houses' comme résidences secondaires, l'entrepreneur a imaginé une nouvelle formule de location. "Chacune dispose d'une suite présidentielle à part. Je propose les 'Solo Houses' à la location pour l'expérience architecturale, mais je les vends aux particuliers qui sont intéressés par cette idée hôtelière du futur", explique-t-il. "Bientôt, il y aura un mariage ici et cent personnes dîneront dans la 'Solo' d'Office KGDVS. Quelques invités dormiront dans la 'Solo' de Pezo, qui a été vendue à un couple de Londoniens, mais ils sont totalement ouverts au concept de location. Avec les deux premières maisons, l'idée de collection fait lentement son chemin. Nous avons l'ambition de réaliser 15 projets contemporains en tout et de les proposer aussi à la location. En plus, il y aura un hôtel de 26 chambres conçu par Smiljan Radic. L'architecte paysagiste bruxellois Bas Smets fera de cette collection de 15 'Solo Houses' un jardin architectural. Le célèbre conservateur suisse Hans-Ulrich Obrist réfléchit à la manière d'intégrer des oeuvres d'art contemporain au domaine, qui deviendrait alors une destination artistique et design." Voilà une excellente manière de ne pas bronzer idiot...
La 'Solo House' OFFICE Kersten Geers David Van Severen se loue entre 600 et 850 euros la nuit selon la saison. Infos: contact@solohouses.com et www.solohouses.com

 

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