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Ponti, Castiglioni et Aulenti: trois visites d'ateliers à Milan

L'atelier de Giò Ponti est toujours utilisé, avec son tout premier bureau, jusqu'au très récent ordinateur Apple. ©Romain Courtemanche

Depuis l'entre-deux-guerres, Milan est le berceau du design industriel. En 2018, les plus grands designers et architectes du XXème siècle ont toujours leur atelier-musée que l'on peut visiter. En voici trois.

1. Giò Ponti, slasher avant la lettre 

Gio Ponti. ©Getty Images


 

  • Qui?
    Architecte, créateur de meubles, éditeur et artiste: Giovanni 'Giò' Ponti (1891-1979). L'italien était actif dans de nombreux domaines, et il a eu une longue et très productive carrière. À partir des années 20, c'est en tant qu'architecte qu'il a, notamment, construit des bureaux pour Fiat ainsi que deux universités, dans lesquelles il a également peint lui-même des fresques à la main. Le point culminant de sa carrière revient au gratte-ciel Pirelli à Milan, bâti dans les années 50 et qui lui a valu des missions au Venezuela, à Bagdad, Hong Kong et Eindhoven. Dans cette dernière ville, le Bijenkorf (équivalent néerlandais de Galeria Inno) attire toujours autant les regards.
    C'est également à Ponti que l'on doit le premier hôtel design d'Italie, le Parco dei Principi à Sorrente, qui date du début des années 60, mais reste à ce jour un des meilleurs exemples du luxe riviera. En 1928, il a fondé Domus, un magazine d'architecture et de design, qui existe toujours. Il a aussi travaillé pour l'industrie du design, notamment pour Cassina, l'orfèvre Christofle, le verrier Venini, les labels de luminaires Artemide et FontanaArte, ainsi que beaucoup d'autres. Le signe particulier de Ponti est sa prédilection pour les couleurs vives.
  • Première impression
    Lorsque on aperçoit la façade, on sait que l'on est au bon endroit: impossible de passer à côté des à-plats de couleurs vives et de l'entrée ornée de différents marbres et d'un tapis de galets de forme ludique. Pour ceux qui, malgré tout, auraient des doutes, il y a une plaque portant son nom. On sonne à la porte jaune vif, juste en face de la conciergerie.
La 'Montecatini Chair', créée en 1935 pour le premier immeuble de bureaux de Montecatini à Milan. ©Romain Courtemanche

  • Dans le vif du sujet
    C'est en 1957 que Giò Ponti emménage dans cet immeuble: il vit au huitième étage et il travaille dans son petit studio au rez-de-chaussée. "Il avait aussi un grand atelier dans le jardin", détaille son petit-fils, Salvatore Licitra, qui gère les archives et qui, avec son épouse, nous accueille chaleureusement. "Il a pu acheter cet ancien entrepôt du grand magasin La Rinascente. Un lieu unique, aménagé en espace ouvert. Maintenant, c'est courant, mais, à l'époque, ça ne l'était pas du tout! C'est également ici que se trouvait la rédaction de Domus et son équipe d'architectes. Il y organisait des soirées et des expositions, notamment de son ami l'artiste Bruno Munari. Il lui avait également demandé d'aménager une piste cyclable dans son studio pour que ses collaborateurs puissent pédaler jusqu'à leur bureau!", s'exclame l'Italien en riant. À la mort de Ponti, tout a été divisé entre ses quatre enfants et ses huit petits-enfants. C'est Salvatore Licitra qui a reçu le studio. "En tant qu'artiste fraîchement diplômé, je faisais beaucoup de photographie. Pour moi, cet atelier était parfait! À l'époque, je ne m'intéressais pratiquement pas au travail de mon grand-père, mais j'avais tout gardé, par nostalgie. Aujourd'hui, je travaille à plein temps pour les archives." Qui sont nombreuses: outre les prototypes, croquis et livres, elles comptent d'innombrables photographies ainsi que près de 100.000 lettres, notamment des architectes Le Corbusier, Finn Juhl Finn et Frank Lloyd Wright. "Heureusement, mon grand-père était très organisé: tout est là." Le studio est resté un lieu vivant, où tous les meubles sont encore utilisés. Sur le premier bureau de Ponti trône le tout dernier ordinateur Apple. Sur le mur, on peut voir un dessin de la fille aînée de Ponti, Lisa (la mère de Salvatore), à côté d'un tableau qu'il a peint peu avant sa mort. Par contre, il ne reste rien de l'appartement. "C'est mon oncle qui en a hérité. Il l'a vendu à quelqu'un qui ne connaissait pas Ponti et qui l'a complètement dépouillé de son empreinte."
  • Entourage
    Bruno Munari était un ami de la maison. Le couple Eames et le designer finlandais Tapio Wirkkala venaient également ici, tout comme Carlo Mollino. "C'est lui qui m'a baptisé", ajoute le petit-fils du designer.
  • Adoptez-les
    Des dizaines de créations de Giò Ponti sont toujours éditées et en production, notamment chez Molteni, Cassina, Artemide, FontanaArte et Venini.
  • Créations phares
    Une des plus célèbres créations est la 'Superleggera', une chaise ultra-légère mais robuste que l'on soulève d'un doigt, chez Cassina. Le fauteuil 'D.153.1' pour Molteni&C. est également un succès classique.
  • Actualité
    Cet automne, Giò Ponti fera l'objet d'une grande rétrospective au Musée des Arts Décoratifs de Paris, qui présentera son travail: architecture, design, déco ainsi que d'autres projets comme Domus.
  • Salone
    Molteni & C. présente la réédition de la table 'D.859.1' et Gubi, celle du miroir 'F.A. 33' créé en 1933. Mamoli présente un robinet et Rapsel, un lavabo, tous deux signés Ponti. Caimi Brevetti lance une ligne de panneaux acoustiques décorés.
  • Visites?
    Pas de visites de manière régulière, mais on peut adresser sa demande à maurizio@gioponti.org. Via Giuseppe Dezza 49, Milan. www.gioponti.org
©Romain Courtemanche

2. Achille Castiglioni, trésors d'humours

Castiglioni collectionnait une multitude d'objets, même ceux du quotidien dans lesquels il voyait de la poésie, comme des jouets ou des moules à cake. Ici, dans la salle des prototypes, le lampadaire en aluminium Arco (à gauche). ©Romain Courtemanche


  • Qui?
    Diplômé du Politecnico, l'université technique de Milan, Achille Castiglioni (1918-2002) commence sa carrière dans le studio d'architecture de ses deux frères, Livio et Pier Giacomo. En 1952, Livio s'en va fonder le sien. Achille et Pier Giacomo continuent à travailler ensemble et forment un tandem particulièrement dynamique. Ils dessineront toutes leurs créations iconiques ensemble, jusqu'au décès de Pier Giacomo en 1968. Après le décès de son frère, Achille Castiglioni continuera seul. Bien que sérieux dans son intention de concevoir de bons produits, son travail est empreint d'humour, d'ironie et de légèreté. Il s'inspirait des objets du quotidien au point que ses créations font penser aux ready-made de Marcel Duchamp.
  • Première impression
    Le studio occupe le rez-de-chaussée d'un majestueux bâtiment avec vue sur le Parco Sempione et le château des Sforza. Une fois franchie la lourde porte en fer forgé, on pénètre dans un patio au sol en marbre bordeaux. Le studio se trouve directement sur la droite. Il suffit de sonner et la porte s'ouvre.
  • Dans le vif du sujet
    "Mon père pensait qu'il était éternel. Il ne s'arrêtait jamais au fait qu'il allait mourir un jour, ni à ce qu'il adviendrait de son atelier", témoigne sa fille Giovanna Castiglioni en nous accueillant. C'est sa mère, Irma, qui a décidé d'ouvrir au public le lieu de travail de son époux pour raconter l'histoire de ses créations. Une décision qui s'est concrétisée en 2006. Depuis lors, l'atelier attire 6.000 visiteurs par an. Mère et fille ont choisi de ne pas en faire un "musée sacré" dans lequel il faut 'toucher avec les yeux': c'est un endroit animé, où l'on peut sortir les objets de leur vitrine. La salle des prototypes regorge d'esquisses et d'essais. "Mon père y a travaillé de 1962 à 2002. C'est vraiment une salle aux trésors dans laquelle on découvre encore régulièrement de nouvelles choses!", explique en riant Giovanna. Elle est géologue, mais a mis un terme à sa carrière pour diriger la Fondazione. "Mon père avait une imagination incroyablement fertile. Ce qu'il préférait, c'était de créer des objets de tous les jours que chacun pouvait utiliser. Des jouets aux moules à cake, il collectionnait aussi des objets ordinaires qu'il trouvait poétiques. Regardez, ces trois vitrines en sont pleines! Mon père a enseigné au Politecnico pendant plus de 25 ans. Il s'y rendait avec une grande valise pleine d'objets déjantés à montrer à ses élèves, un peu comme Mary Poppins."
Achille Castiglioni. ©Contour by Getty Images

  • Entourage
    Castiglioni a reçu ici le couple de designers Charles et Ray Eames, l'architecte Marcel Breuer, l'artiste Enzo Mari, les designers Vico Magistretti, Giò Ponti et Franco Albini notamment. Cependant, il n'a travaillé avec aucun d'entre eux.
  • Nota bene
    "Au grand dam de mon père, presque tout le monde place sa célèbre lampe 'Arco' dans un coin salon, ce qui fait que l'on se cogne la tête quand on se lève de son fauteuil", explique Giovanna. "En fait, c'est une lampe de table. Et savez-vous à quoi sert ce trou dans le pied en marbre? À y insérer un manche à balai pour la déplacer! Mais il faut faire venir deux grands costauds: elle pèse 65 kilos..."
  • Créations phares
    Trop nombreuses pour être énumérées. Citons la lampe 'Arco' et le tabouret de tracteur 'Mezzadro,' qu'il a dessinés avec son frère Pier Giacomo.
Réédition de la lampe 'Ventosa', Flos.

  • Adoptez-les
    De nombreux objets de Castiglioni sont encore en production, notamment chez Flos, Alessi et De Padova. Et cela n'est pas près de changer, car l'avenir de la Fondation repose en grande partie sur les royalties.
  • Salone
    Zanotta présente 'Albero', un support pour pots de fleurs qui n'était plus produit depuis longtemps, ainsi qu'une nouvelle version plus haute de la table d'appoint 'Servomuto'. Flos propose également deux produits: la lampe à ventouse 'Ventosa', à placer sur n'importe quelle surface lisse, et 'Nasa', un gadget rigolo avec deux petites lampes que Castiglioni accrochait à ses lunettes ou se mettait dans le nez.
  • Actualité
    Quatre expositions seront organisées à l'occasion du centième anniversaire de la naissance d'Achille Castiglioni: deux à la Fondazione, une en Suisse et, à la rentrée, une grande rétrospective lors du Triennale Design Museum à Milan.
  • Visites
    Uniquement avec un guide, réservation à l'avance via fondazione@achillecastiglioni.it. Piazza Castello 27, Milan. www.fondazioneachillecastiglioni.it

3. Gae Aulenti, univers magique

©Getty Images

  • Qui?
    Gae Aulenti (1927-2012) a été l'une des premières femmes à faire sa place dans ce bastion masculin qu'est l'architecture au point d'avoir été choisie pour superviser la transformation de la gare d'Orsay à Paris en musée. Elle a aussi collaboré au célèbre magazine de décoration Casabella, dessiné du mobilier, des lampes, des objets, des décors de théâtre et a même mis en scène des opéras. Pour le compte de la famille Agnelli, l'architecte a aménagé une maison de campagne en Ombrie, assuré la rénovation du Palazzo Grassi à Venise et d'une résidence à Marrakech. En 2016, la Pinacothèque Giovanni et Marella Agnelli à Turin lui a rendu hommage en lui consacrant une exposition. À Milan, une piazza Gae Aulenti porte son nom, une reconnaissance ultime.
  • Première impression
    Près de la Pinacothèque de Brera, on entre dans le modeste patio et on avertit le concierge que l'on vient pour Gae Aulenti. Il mène au bâtiment arrière, on monte au premier étage et puis, on prend à gauche. La porte anonyme cache un univers magique où elle a vécu pendant plus de quarante ans.
Depuis le décès de Gae Aulenti, en 2012, son appartement n'a pas bougé, au point qu'on a l'impression qu'à tout moment la créatrice peut entrer dans la pièce. ©Leslie Williamson

  • Dans le vif du sujet
    Après sa mort, en 2012, son appartement est resté tel quel, avec tous les livres, meubles et souvenirs de voyage. Il est tellement vivant qu'on a l'impression qu'Aulenti va entrer à tout moment. Plus que son oeuvre, cet appartement présente son univers. On y voit quelques-unes de ses créations, mais aussi un fauteuil en rotin, un siège revêtu de suzani ainsi qu'un nombre incalculable de livres. "Il a fallu un an pour les répertorier tous", commente le gendre d'Aulenti, Odino Artioli, qui s'occupe de l'appartement avec sa fille Nina Artioli, également architecte. On y trouve aussi beaucoup d'oeuvres d'artistes italiens et internationaux comme Michelangelo Pistoletto, Alighiero Boetti, Christo, Andy Warhol, ainsi qu'une tapisserie de Roy Lichtenstein. "Elle avait un champ d'intérêts particulièrement large ainsi qu'un grand cercle d'amis, dont Umberto Eco et Robert Rauschenberg. Toute l'intelligentsia artistique venait ici." La terrasse sur le toit avec jardin d'hiver, à laquelle on accède par une passerelle, est très originale: on y trouve les meubles de jardin d'origine que la créatrice a dessinés pour le film 'La Piscine' avec Alain Delon et Romy Schneider. Récemment, la famille les a rachetés lors d'une vente aux enchères. L'appartement abrite également toutes les archives, dessins ou maquettes, partiellement numérisées. Son studio, juste à côté, est loué depuis son décès.
  • Salone
    "Je ne l'ai jamais entendue parler du Salone. Cette semaine-là, elle préférerait ne pas sortir de chez elle. Ce genre d'événements, ce n'était pas son truc! Elle préférait lire, travailler ou étudier", se souvient Artioli.
Le mobilier de jardin repris dans le film de Jacques Deray, 'La Piscine'.

  • Projets
    Après le décès de l'architecte, sa famille et ses collaborateurs ne désiraient plus poursuivre son travail. Il n'y a donc aucune chance que des créations encore inédites soient commercialisées, en dehors du mobilier outdoor jaune qu'elle a créé à la fin des années 1960 pour 'La Piscine'.
  • Créations phares
    La lampe 'Pipistrello' (chauve-souris ndlr) est toujours proposée par Martinelli Luce. La table basse en verre sur quatre grosses roues est aussi toujours produite par FontanaArte.
  • Visites
    Sur rendez-vous, via contact@archiviogaeaulenti.info. Via Fiori Oscuri 3, Milan. www.archiviogaeaulenti.info

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