sabato

Un architecte pour sa maison c'est bien, un artiste c'est mieux

Nicolas Party, peintre et créateur d'installations suisse installé à Bruxelles, a créé les univers des dîners donnés par le galeriste bruxellois Xavier Hufkens. Pour sa première exposition, Party a peint les appartements privés de la galerie de Hufkens. ©Nicolas Party, Xavier Hufkens / Allard Bovenberg

Une sculpture dans le salon ou une peinture accrochée au mur, c'est dépassé! Aujourd'hui, les collectionneurs visionnaires demandent à un artiste de faire de leur maison (ou d'une partie de celle-ci) un lieu de vie exceptionnel. Et ils cuisinent dans leur oeuvre d'art ou y font même des longueurs.

"Là, j'abandonne", avait déclaré l'architecte lorsqu'il a appris que le sol de l'appartement devait être inégal. "Les ouvriers ne voulaient même pas installer le sol sans signer de décharge", explique l'artiste britannique Henry Krokatsis, qui a livré l'oeuvre in situ l'an dernier. "Ils avaient peur d'être traînés devant les tribunaux."

Pourtant, les sols inégaux, voilà exactement ce que fait Krokatsis. L'artiste britannique utilise du bois mis au rebut qu'il découpe en petits morceaux pour en faire un nouveau parquet, souvent inégal. Oui, le collectionneur privé anonyme a été ravi. Il n'avait encore jamais vu ça ailleurs, a-t-il confié.

De plus en plus de marchands d'art, galeristes, architectes et curateurs en ont assez des oeuvres et installations dans leur intérieur. Au lieu de cela, ils confient (une partie de) leur intérieur ou extérieur à des artistes. Parce qu'ils veulent quelque chose de radicalement différent. Et parce qu'ils savent que, contrairement aux designers d'intérieur et aux architectes, les artistes ne se tiennent à aucune règle. Ou aussi parce qu'ils veulent être entièrement absorbés par l'oeuvre, la toucher, marcher dessus, y dormir ou y nager.

Les exemples sont légion. Le célèbre artiste mexicain Gabriel Orozco a récemment réalisé une oeuvre jardin pour les visiteurs de la South London Gallery. À Bruxelles, Xavier Hufkens a fait aménager l'espace privé de sa galerie par l'artiste multimédia suisse Nicolas Party, qui l'a conçu comme une scène de théâtre. Et à la demande de l'architecte allemand Arno Brandlhuber, l'artiste sonore Gregor Hildebrandt a réalisé un tapis brillant en rubans de cassettes.

Le tapis de l'architecte allemand Arno Brandlhuber est composé de dalles faites en bandes de cassette. Il enroule les bandes en gros rouleaux qu'il coule dans de l'epoxy et découpe ensuite en dalles, ce qui crée un effet de bois. ©Arno Brandlhuber, Gregor Hildebrandt / Sergio Pirrone

Parquet en armoires Ikea
Sans l'avouer explicitement, aucun artiste ne veut passer pour un designer ordinaire. Krokatsis affirme également ne pas être intéressé par "la décoration sur les murs des riches". Mais alors, quelles missions accepte-t-il? Engager un dialogue avec l'espace architectural et des concepts comme la tradition et la réutilisation. Il réalise ainsi des sculptures suspendues avec des miroirs récupérés. "Ce qui me fascine, c'est que dans les années 30, avant d'être produits à l'échelle industrielle, les miroirs étaient extrêmement coûteux. Alors qu'aujourd'hui, on peut trouver de vieux miroirs pour une bouchée de pain sur les marchés aux puces." On retrouve également cette technique de récupération dans les sols de Krokatsis, dans lesquels il intègre des meubles Ikea et le bois de vieilles armoires de cuisine. L'artiste britannique scie le bois, lui donne une forme oblique et l'insère ensuite dans de nouveaux motifs inspirés par des parquets célèbres, comme ceux du château de Versailles.

L'artiste Richard Woods, également britannique, recouvre quant à lui des pièces, des meubles et même des maisons entières avec un motif de style Pop art. À la demande du marchand d'art britannique Michael Hue-Williams, Woods a appliqué un faux motif de bois dans des couleurs vives sur un pavillon de tennis et une piscine. Adam Lindemann Woods, célèbre marchand et collectionneur d'art américain a, par contre, demandé de transformer sa maison de style Tudor en une maison de style... super Tudor. "Au Royaume-Uni, beaucoup de gens ordinaires font peindre leur maison avec de riches motifs Tudor, histoire de faire impression", explique Woods. "Le fait qu'un collectionneur dépense beaucoup d'argent pour quelque chose que des milliers de personnes font pour rien ou presque, je trouve ça fascinant. Cela fait de cette habitation un 'Gesamtkunstwerk'." Pour info: Wood demande 44.000 euros par projet, sans compter les matériaux et les coûts de la rénovation.

L'artiste britannique Richard Woods joue avec verve l'équilibriste entre art, design et pastiche. Concrètement, il recouvre des piscines, des maisons, des sols et des meubles avec des motifs pop art qui représentent du bois, des pierres ou des briques. ©Richard Woods Studio / Albion Barn, Mike Dear

Cuisiner dans une oeuvre d'art
Quand une oeuvre cesse-t-elle d'être de l'art? Les philosophes et critiques d'art se penchent sur cette question depuis des décennies. Les lampes, meubles et sculptures de Jorge Pardo figurent aujourd'hui dans la collection du MoMA à New York, mais vous pouvez également appeler l'artiste américano-cubain si vous voulez qu'il prenne en main votre maison, voilier, bar ou mini-village. "Je pense que l'art n'est pas fonctionnel", déclarait-il au W Magazine américain. "Pourtant, une peinture a aussi une fonction, non? Les gens l'accrochent au mur ou la négocient. Mais, apparemment, la tradition déclare que les peintures ne sont pas fonctionnelles."

Dans les oeuvres d'art de Pardo, vous pouvez cuisiner, nager et même dormir. Il n'a pas peur non plus de créer des meubles ou des lampes et de s'aventurer sur le terrain du design. Ce qu'Alex Coles, critique d'art londonien et expert de Pardo, qualifie de 'transdisciplinarité'. Il considère celle-ci comme un nouveau courant. "Les artistes et les designers ne sont plus condamnés à une seule discipline, mais sont actifs aussi bien dans le domaine de l'architecture que de l'art et du design."

Pour l'entrepreneur Christian Mys, Matthieu Ronsse a peint directement sur les murs. L'artiste a campé huit mois pour terminer la chambre. L'oeuvre raconte l'histoire fictive de la ballerine parisienne pour qui la maison a été construite en 1938. ©Alexander Popelier

Peinture bouleversée
Des traces de ce courant sont également présentes en Belgique. L'artiste Matthieu Ronsse bouleverse les traditions de la peinture en créant des installations totales et des chambres d'art éclectiques. Lors de la rénovation de la maison du début du XXème siècle du collectionneur d'art Christian Mys, Ronsse a campé huit mois dans ce qui allait devenir une 'Wunderkammer'. Dans la maison de Mys, il a peint les murs comme des fresques. "J'ai toujours été intéressé par le travail in situ", déclare Ronsse. "En ce moment, je travaille à une sculpture immobilière/auberge."

Pour Jean-Baptiste Bernadet, par contre, il était inhabituel de peindre une structure complète - dans ce cas, la grange d'une maison d'été sur Shelter Island (New York). Le Français, qui a son atelier à Bruxelles, est principalement connu pour ses grandes toiles colorées rappelant les Nymphéas d'Édouard Manet ou les explosions de couleurs de Georges Seurat. Ce qu'on sait moins, c'est qu'il fait surtout du travail conceptuel et étudie la manière dont ses tableaux sont en relation mutuelle et avec l'histoire de l'art. En ce sens, la "sculpture grange' (dans laquelle les outils de jardin sont conservés) est une expérience sur le pouvoir de la peinture. L'oeuvre d'art n'est pas sacrée. Au fur et à mesure que le temps passe, la couleur de la peinture acrylique sur le vieux bois s'estompe. Des clématites et des rosiers grimpent le long des murs. "C'est beau", estime Bernadet. "Les plantes font lentement disparaître mon travail. Je trouve ça parfait."

Jean-Baptiste Bernadet a peint la grange d'un ami dans les environs de New York. "J'ai tellement adoré mon séjour à Shelter Island que j'ai voulu y laisser quelque chose." L'artiste a utilisé de l'acrylique très diluée pour vaporiser le vieux bois délavé de la grange, pour un effet arc-en-ciel. ©Almine Rech

Lire également

Publicité
Publicité