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Des systèmes audio aussi chers que des voitures de sport

©Karel Duerinckx

Lorsque la recherche d'un meilleur son se mue en quête de l'expérience musicale ultime, certains dépensent des fortunes. Ou se lancent eux-mêmes dans la construction de haut-parleurs. Bienvenue dans le monde de l'audio high-end. Vous n'en croirez pas vos oreilles. "N'écrivez rien à propos de la qualité: vous allez vous faire des ennemis."

"Vous avez entendu ce magnifique triangle?" demande Michel Warlop. "À chaque fois, vous entendez parfaitement avec quelle force et où il est frappé. À la fin, vous l'entendez résonner plusieurs secondes et puis mourir dans l'église, jusqu'à ce que l'enregistrement s'arrête. Comme si vous étiez vraiment présent au concert."

Dans une lumière d'ambiance minimaliste, nous venons d'entendre 'Schlage doch, gewünschte Stunde', une cantate de Jean-Sébastien Bach interprétée par l'Ensemble 415 sous la direction de Chiara Banchini et chantée par le Gantois René Jacobs. Un enregistrement du label Harmonia Mundi.

©Karel Duerinckx

Le but ultime de Warlop: écouter de la musique le plus fidèlement possible. Et pour cela, il a construit -selon ses propres dires- une des meilleures salles d'écoute du Benelux. De fait, elle offre un look et un son assez impressionnants.

À sa demande, j'ai apporté mon CD préféré. Warlop lève les yeux au ciel en écoutant The Smiths. "Un son tout sauf naturel", déclare-t-il après un seul titre. "Tout ce qui pourrait donner de la couleur à la musique a été coupé dans une cabine insonorisée. Les échos et les voix ont été rajoutés plus tard, artificiellement. Et ces voix sont si stridentes!"

Verdict: sur une bonne installation, les mauvais enregistrements sont encore plus mauvais. Ce qu'il remarque, mais pas moi. "Je n'ai pas une ouïe hors du commun, mais je suis entraîné" ajoute-t-il. "Je vais régulièrement à des concerts et je chante dans un choeur. C'est pourquoi je suis encore plus critique. Mais bon, tout le monde ne doit pas être aussi maniaque."

Cependant, il a raison. 'Private Investiga-tions' de l'album live de Dire Straits 'On the Night' donne une impression radicalement différente: le titre vit, avec des bruits de fond, des cris et des applaudissements. Je suis aspiré dans le concert. Warlop revient ensuite à Bach. "Le Concerto pour orgue BWV 594 est le plus psychédélique qu'il ait jamais écrit -ne réfléchissez pas!", déclare-t-il. "Laissez-vous tout simplement emporter." L'oeuvre m'envahit entièrement. "L'organiste Simon Preston est un athlète olympique!"

Audiophile, Michel Warlop aime écouter de la musique le plus fidèlement possible. Et pour cela, il a construit -selon ses propres dires- une des meilleures salles d'écoute du Benelux. ©Karel Duerinckx

Sanctuaire sur un autel
La salle d'écoute de Michel Warlop est située dans son sous-sol. Impeccable, elle mesure 4,20 mètres de large sur 5,40 de long et 2,45 de haut, sur lesquels le revêtement acoustique grignote dix à cinquante centimètres. Ce revêtement est principalement constitué de panneaux de fibres pourvus de nombreux ornements et de découpes de diverses formes qui confèrent à la pièce un aspect spacy. Un canapé fait face à l'installation, déposée tel un sanctuaire sur un autel bas et baignée d'une douce lumière ambiante. Sur les côtés, les deux enceintes trônent comme des colonnes.

"Je passe tous les jours une heure en moyenne ici", explique Warlop. "Pour écouter un opéra, par exemple. Lorsque nous avons construit la maison, je voulais absolument une salle comme celle-ci. J'ai d'abord fait appel à un consultant acoustique. Cela m'a coûté beaucoup d'argent, mais le résultat n'était pas convaincant. J'ai alors moi-même suivi un cours d'acoustique à la Vlaamse Ingenieurskamer. Mon hobby a pris des proportions inattendues: depuis fin 2014, je travaille en tant que consultant acoustique à titre complémentaire. Et je distribue également des produits haut de gamme."

"L'acoustique est responsable au moins pour moitié de ce que vous entendez", explique Warlop. "Pour approcher la réalité d'un concert, il faut traiter la salle." Les innombrables coins, bords, courbes et découpes présents sur et dans les murs et le plafond sont les diffuseurs: ils envoient dans toutes les directions l'énergie des signaux sonores qui viennent les heurter. "C'est comme les nombreux ornements, sculptures et balcons dans une excellente salle de concert. Le résultat est une expérience sonore plus riche."

Il y a aussi ce qu'on appelle les résonateurs. Warlop montre quelques larges fentes dans le mur. "Les Grecs anciens positionnaient déjà des amphores à des endroits stratégiques dans les amphithéâtres: les ouvertures restituaient les basses fréquences de manière équilibrée, faisant ainsi office de caisse de résonance."

Les installations de son, c'est comme les voitures: Vous commencez petit puis vous upgradez... c'est parfois toute une vie d'économies pour ensuite y aller à fond.

Prix d'une voiture de sport
Si l'acoustique est responsable pour moitié de ce que l'on entend, l'autre moitié réside dans le système de son. Ici, un lecteur de CD de la marque japonaise CEC; un serveur musical avancé 432EVO Aeon+ prototype; un convertisseur numérique-analogique (DAC) de la marque chypriote Aries Cerat, modèle Kassandra; de la même marque, un pré-amplificateur, l'Impera II, et deux amplificateurs mono, modèle Concero65. Et enfin, les deux enceintes de Warlop, de la marque suisse Stenheim, modèle Alumine Cinq. Cette installation représente le prix d'une voiture de sport, dont 55.000 euros pour les enceintes. "Fabriquer un haut-parleur, c'est extrêmement facile, mais en fabriquer un bon, c'est une autre paire de manches" explique-t-il. "Ce qui fait la qualité d'un haut-parleur n'est pas la même chose pour tout le monde. Mais n'écrivez rien à propos de la qualité: vous allez vous faire des ennemis", recommande-t-il.

On trouve de tout dans le monde du high-end. "On y consacre beaucoup d'argent, mais les acheteurs ne sont pas toujours très fortunés", explique Warlop. "Un peu comme quelqu'un qui vit dans une simple maison et qui s'achète une Porsche. Les installations de son, c'est comme les voitures: vous commencez petit puis vous upgradez... C'est parfois toute une vie d'économies pour ensuite y aller à fond. J'ai un client prépensionné qui investit dans un système de son dont seulement 1% des audiophiles peuvent rêver. Il y consacrera plus de 100.000 euros. Pourquoi? C'est une faim d'émotions que seule la musique peut assouvir."

Gigantesque combiné
La satisfaction de cette faim ou l'effet thérapeutique: c'est là-dessus que tablent les marques haut de gamme comme Magellan, Bowers & Wilkins ou Sonus Faber, mais nombre de ces fabricants sont en difficulté. Aujourd'hui, le marché est sous pression. De plus en plus de petits acteurs viennent s'ajouter, dont des Belges.

Le pionnier fut Ivan Schellekens de Floating Systems: il a construit le Synthese au début des années 80. À l'époque, il s'agissait d'un 'haut-parleur pour l'an 2000' en forme de gigantesque combiné. Le Synthese coûtait 4.000 euros et a été vendu à des milliers d'exemplaires. Aujourd'hui, c'est un 'vintage cult speaker' qui se négocie facilement de 1.000 à 5.000 euros sur le marché de l'occasion. Schellekens en vend encore régulièrement un exemplaire neuf pour 12.000 euros. Le Synthese 2, plus petit, est déjà disponible au prix de 6.800 euros.

À Brasschaat, Koen Vaessen construit depuis 1998 ses propres haut-parleurs high-end, qui coûtent entre 5.000 et 36.000 euros la paire. "C'est comme la cuisine", explique Vaesen. "Tout le monde sait cuire un steak, mais créer de l'harmonie afin de détacher le son des haut-parleurs et d'entendre la musique comme une image sonore en 3D dans la pièce, c'est difficile."

Vaessen a étudié le graphisme avant de reprendre l'imprimerie de ses parents. "Mais j'ai toujours été un mélomane", explique-t-il. "Quand le secteur de l'imprimerie s'est effondré, je me suis demandé ce que j'allais faire de ma vie. Et ça a été ça: créer le haut-parleur parfait. Les caisses carrées sont faciles à produire, mais la caisse parfaite doit être arrondie. Cela permet d'obtenir un contrôle idéal sur les ondes sonores, sans résonance de caisse. Ces dernières années, la tendance est aux formes plus organiques, j'ai donc étiré ma sphère en forme ovale. Pour ce faire, je travaille avec une usine de polyester et un bon carrossier pour la peinture. Au cours d'une bonne année, j'en vends six ou sept paires."

À Brasschaat, Koen Vaessen construit ses propres haut-parleurs high-end. Prévoir un budget entre 5.000 et 36.000 euros la paire.

Audiophilia nervosa
Quand s'arrête la hi-fi et quand commence le high-end? "Lorsque le consommateur est prêt à accepter la loi de la plus-value décroissante et qu'il est donc prêt à payer beaucoup plus pour un son légèrement meilleur", répond Michel Warlop. Sur son blog hifi-opinions.com, Dries Van Hooydonck a écrit: "Quel sentiment merveilleux, non? Enfin trouver le son ultime, le nec plus ultra de la configuration audio haut de gamme pour lequel vous ne devez plus jamais vous demander s'il peut être encore meilleur. Enfin guérir de "l'audiophilia nervosa"!"

Dans la pratique, c'est différent. "Je connais de nombreux fous perfectionnistes", explique Van Hooydonck. "Et les audiophiles, j'en ai un peu assez: c'est une maladie. Ils n'entendent plus la musique, mais seulement les maillons faibles de leur système. Et le marché joue là-dessus."

"Le concept de l'audio high-end est assez vague", ajoute l'ingénieur du son bruxellois Bruno Putzeys. "Un haut-parleur de 2.000 euros peut parfaitement en surpasser un de 20.000 euros." Putzeys est surtout connu aux Pays-Bas et aux États-Unis. Après avoir déposé un certain nombre de brevets pour Philips, Grimm Audio et Hypex, il a fondé Kii Audio à Apeldoorn. Kii ne propose pas du haut de gamme absolu, mais des systèmes complets pour 10.000 euros. Cependant, ils sont qualitativement forts et vendent quelque 500 haut-parleurs par an.

"Un petit fabricant fait généralement la même chose pour un prix plus élevé, notamment parce qu'il achète beaucoup plus cher", explique-t-il. "Le client ne regarde souvent que le prix, mais, en général, la différence réside non pas dans le son, mais dans la belle finition, comme un meuble."

Wim Vanderstraeten, de Link Audio à Rotselaar, constitue une rare exception. Il ne travaille absolument pas de manière scientifique, mais il a tellement de patience et une si bonne oreille qu'il propose un excellent rapport qualité-prix. Vanderstraeten construit des haut-parleurs depuis 35 ans, principalement dans la gamme de 2.000 à 5.000 euros. Il est apprécié des professionnels et compte quelques musiciens classiques parmi ses fans.

'Un haut-parleur de 2.000 euros peut parfaitement en surpasser un de 20.000 euros'', avoue l'ingénieur de son Bruno Putzeys. ©Marco van Verseveld

Cerveau dupé
Des haut-parleurs de 5.000, 10.000, 50.000 ou 100.000 euros: vous entendez la différence? "50.000 euros, je trouve ça très difficile à justifier", répond Putzeys. "Dans la marque anglo-sud-africaine Vivid Audio, il y a tellement d'ingénierie que l'on peut encore le comprendre, mais, dans ce segment, la plupart des enceintes me déçoivent. On construit des haut-parleurs depuis déjà plus d'un siècle, sans grandes évolutions. La principale est le haut-parleur actif. Il a un amplificateur intégré, ce qui permet de le raccorder directement à votre lecteur de CD, TV, ordinateur portable, etc. Mais, en fait, il existe depuis les années 30. Un haut-parleur ne reproduit en aucune manière le son réel d'un concert. Le mouvement de l'onde dans l'air n'est pas le même que celui d'origine: nous dupons notre cerveau en permanence. Toutes les philosophies relatives au haut-parleur idéal oublient ce maillon important: le cerveau. Cela reste une illusion psycho-acoustique associée à des limites. Vous n'êtes jamais vraiment convaincu que le musicien se trouve dans la pièce. Mais nous pouvons minimiser le 'suspense of disbelief', notamment en restituant toutes les hauteurs avec la même sensibilité."

Pourtant, Putzeys a l'impression d'être assez proche du son ultime. "Mais je sais aussi qu'il y a un tas de "remèdes miracles", de "médecines alternatives" qui n'apportent rien et qui ont contaminé tout le marché. Par exemple, des câbles à 10.000 euros. Vous vous demandez comment c'est possible."

Écoute-t-il encore de la musique? Parvient-il encore à se laisser emporter? "Oui, mais je dois me déconnecter de l'écoute technique pour me fondre dans la musique. La meilleure façon, c'est d'écouter un album complet. Ce qui explique d'ailleurs la renaissance du vinyle: vous n'avez pas de commande à distance. Je me force à le faire."

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