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L'origami, la nouvelle tendance mindfulness

©Charles Kaisin

Une feuille de papier, une ou deux mains et une certaine dose de concentration: voilà ce qu’il faut pour commencer à pratiquer l’origami, un passe-temps qui se veut aujourd’hui tendancissime. Designers, artistes, ingénieurs: tout le monde s’y plie. Même le chef étoilé David Martin a fait réaliser une installation de colombes en origami pour son restaurant La Paix par le designer Charles Kaisin. "Avec un morceau de papier, tout est possible."

L’origami est délicat. Non seulement parce qu’il est réalisé avec du papier, léger ou non, mais aussi parce que, depuis l’avènement d’Internet, il est devenu un petit univers raffiné dans lequel maîtres et styles rivalisent. "Certains de mes grands héros de l’origami ne sont pas sur Internet. Pas de photos, pas de page Facebook et encore moins de tutos", déclare Octa, fondateur de Belgorigami, un mouvement destiné à promouvoir l’art de l’origami dans notre pays.

Manifestement, de nombreux grands maîtres de l’origami préfèrent rester à l’écart du numérique, ce qui correspond parfaitement à l’esprit de cette pratique. L’inverse est également vrai: le nombre de tutos en ligne qui y sont consacrés augmente constamment; la conférence Ted Talk donnée par Robert Lang, un scientifique adepte de l’origami, a déjà été visionnée 2 millions de fois. Depuis deux ans, le Sud-Africain Ross Symons plie chaque jour une nouvelle figure: licornes, libellules, lapins, girafes et étoiles de mer pullulent ainsi sur son compte Instagram. Le passionné avoue: "Plus j’ai de discipline et de patience, plus je plie vite." Et l’essence de l’origami réside justement dans cet attrait: l’exercice est mental, pas physique.

13.500 chevaux en origami forment une chèvre: Hypen, une oeuvre monumentale de Charles Kaisin à Hong Kong. ©Charles Kaisin

"C’est comme résoudre une énigme", explique Octa. "Quand vous avez enfin trouvé la solution, c’est extraordinaire. C’est un excellent moyen d’apprendre à se concentrer et à développer une conscience mathématique et spatiale", affirme-t-il, lui qui a fondé Belgorigami alors qu’il ne trouvait personne avec qui partager sa passion ici. "La Belgique est l’un des derniers pays à lui prêter un grand intérêt, et donc le nombre de passionnés est très limité", explique-t-il. "Dans d’autres parties du monde, l’intérêt est nettement plus vif. L’origami se cultive comme activité autour de centaines voir de milliers de membres participants à des conventions, des animations, des réunions, et des ateliers en tout genre ainsi que des expositions mondialement connues. En Asie, bien sûr, mais aussi en Amérique du Sud, où des millions de personnes pratiquent l’origami."

Colle et crayons interdits
L’origine de l’origami n’est pas claire. Comme le papier est un matériau particulièrement périssable, il ne reste rien des pliages des siècles passés. Les historiens supposent que l’origami est né autour du VIIème siècle après J.-C. Le papier appelle le pliage, mais comme c’était au départ un matériau très précieux, l’origami était réservé à des fins cérémonielles. D’ailleurs origami est la contraction du japonais ‘oru’ (plier) et ‘kami’ (papier). Précisons que l’authentique origami proscrit l’usage de la colle, des crayons et des ciseaux.

"Mathématiquement, tout est possible avec un carré de papier", explique Octa. "Chaque figure peut être ramenée à un carré de papier. Si le papier est plus petit, il est beaucoup plus difficile de plier des détails fins. A contrario, on peut pratiquer l’origami avec des morceaux de papier de quatre mètres carrés."

Avec Belgorigami, Octa a convaincu près de 8.000 personnes de se lancer. Il constate que son hobby bénéficie d’une attention croissante. Il a également collaboré à des campagnes publicitaires origami pour des marques de luxe.

©Jun Mitani

Origami d’argent
Et cela fait des envieux. Sur Amazon, les livres sur l’origami, quelque peu commerciaux et surfant sur la tendance, fleurissent. Si l’année dernière a redonné envie aux adultes de pratiquer le coloriage, cette année c’est au tour de l’origami d’être la nouvelle tendance ‘mindfulness’. En effet, cette pratique demande un calme et une concentration extrêmes au début, ce qui est peut être difficile à trouver pour beaucoup.

Ce mois-ci, on pourra trouver en librairie un livre avec de belles illustrations de la Britannique Carolyn Scarce, ‘Zen Doodle Origami’, suivi par trois autres nouveautés internationales en avril: ‘Colour-gami: colour and Fold Your Way to Calm’, ‘The Book of Mindful Origami: Fold Paper, Unfold Your Mind’ et ‘Zen Origami: 20 Modular Forms for Meditation and Calm’. Rien qu’à leur titre, on note à quel point l’accent est mis sur la zénitude qu’apporte l’art du pliage. La plupart de ces livres joignent le papier nécessaire pour se lancer directement. Certains combinent même la tendance du coloriage et de l’origami, en fournissant du papier à colorier avant de plier. Un mélange à mille lieues du vrai origami donc.

À la fin de l’année paraîtra l’ouvrage de l’artiste Janessa Munt, ‘The Dollar Bill Origami Book’ sous-titré ‘30 origami qui transforment votre argent en art’. La discipline ‘Money Origami’ consiste à laisser un pourboire au restaurant sous forme d’origami, un tip qui pourra certainement marquer le personnel.

1.080 colombes en origami sont suspendues au plafond du restaurant étoilé La Paix. Nous avons choisi des colombes de même forme, mais de différentes tailles, ce qui rend l’installation très forte. Le papier doré reflète la lumière et lorsqu’un léger courant d’air passe, chaque colombe tourne sur elle-même.
Charles Kaisin

Origami de mode
Un grand nombre d’artistes et de designers s’inspirent également de l’origami. Dans la tendance actuelle de la “dénumérisation”, l’idée de créer quelque chose à partir de presque rien, un simple morceau de papier dans ce cas, séduit de plus en plus. Pourtant, l’origami n’échappe pas non plus à la technologie moderne.

Jun Mitani, ingénieur en informatique et adepte de l’origami, écrit des programmes informatiques qui convertissent de nouvelles figures en modèles d’origami, ce qui lui permet de transposer directement n’importe quelle idée en origami. Ce savoir-faire a fait de Mitani un collaborateur très prisé dans la maison de mode Issey Miyake. Miyake est connu pour son travail de pliage en 3D et ses collections qui font la part belle aux formes inspirées par l’origami. Ensemble ils ont réussi à faire des vêtements qui ne sont ni cousus ni coupés, juste pliés. Une véritable prouesse qui date d’il y a cinq ans.

Mais l’origami continue à fasciner la mode: pour sa dernière collection été, le label Akris a collaboré avec l’architecte Sou Fujimoto. Toutes les silhouettes sont basées sur ses réalisations, comme le Pavillon Serpentine à Londres et la House of Hongarian Music. La légèreté et la complexité mathématique de l’architecte sont fortement influencées par l’art de l’origami, ce qui a rendu palpable la référence au papier et au pliage sur le catwalk d’Akris.

©Kris jacobs / Belga Image

Chez nous, les amateurs d’origami peuvent en voir dans le restaurant bruxellois La Paix du chef David Martin. En effet, le designer Charles Kaisin y a réalisé une magnifique installation de colombes en origami, intitulée ‘Evionos’. "J’ai vécu un an au Japon", explique Kaisin. "J’ai étudié l’origami à l’Université de Kyoto. J’aime l’idée qu’il y a quelques siècles, c’était un jeu d’enfant. Jusqu’au milieu du XXème siècle, c’était même une matière scolaire au Japon."

En tant qu’architecte, Kaisin est passionné par la géométrie et les mathématiques: "Pour La Paix, la colombe s’est imposée comme une évidence. Nous avons choisi des colombes de même forme, mais de différentes tailles, ce qui rend l’installation très forte. Le papier doré reflète la lumière et lorsqu’un léger courant d’air passe, chaque colombe tourne sur elle-même."

Le chef étoilé David Martin ajoute: "Le restaurant avait une dimension dans l'assiette. Il n'avait pas de dimension entre le sol et le plafond quand on rentrait, même s'il avait déjà été repensé. Il y avait un vide, un manque. Et Charles a trouvé la solution. Aujourd'hui, les gens rentrent et lèvent la tête. Le lien entre cette nouvelle atmosphère et l'assiette existe désormais, la boucle est bouclée."

La dernière petite folie dans l’univers du papier nous est venue il y a quelques mois de Chine: le papier auto-pliant. Du papier qui, sous l’influence de la lumière et de la chaleur, se plie de lui-même. Le secret? Le graphène, une feuille de carbone ultra-mince. Bien sûr, ce n’est pas indispensable pour un maître de l’origami. Si nous nous dirigeons vers un monde où le papier se met à se plier de lui-même, calme et concentration nous glisseront entre les doigts…

©Francesco Guarnieri

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