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La consécration du 'détective' belge du verre de Murano

'Pianta grassa' (plante grasse), Napoleone Martinuzzi. Venini, Murano, vers 1929. ©DR

L'Anversois Marc Heiremans est l'un des rares à avoir accès aux archives des ateliers de verrerie d'art de Murano. Le week-end prochain, après dix ans de patience, il fera enfin ses débuts à la Tefaf de Maastricht. "Je le fais pour le savoir, pas pour l'argent."

Neuf ans. C'est le temps que Marc Heiremans a passé dans l'antichambre de la Tefaf, le plus important salon d'art et d'antiquités du monde. Pourtant, il avait des atouts: sa candidature avait été proposée par le Belge Philippe Denys, le père spirituel de la section design de la Tefaf. Hélas, ce légendaire marchand de design décède en 2010. En 2012, une nouvelle opportunité se présente: Franco Deboni, son concurrent direct, quitte le célèbre salon de Maastricht. Mais les choix de la Tefaf s'avèrent impénétrables, surtout depuis l'année dernière: la liste d'attente est supprimée. Chaque exposant doit désormais présenter sa candidature et son projet chaque année. Cette mesure est destinée à ce que le salon garde son potentiel de surprises et, surtout, à éliminer les habitués ronronnants qui ne correspondent plus au niveau requis.

Marc Heiremans présentera à la Tefaf soixante pièces historiques, réalisées entre 1932 et 1972. ©Frank Michta

Pour le Belge, qui dirige une galerie au Sablon, cela signifie la réalisation de ses rêves les plus chers et une percée longtemps attendue. "Honnêtement, j'y comptais depuis quelques années: j'ai une série de collections thématiques de verrerie et de poterie qui me permettraient de me distinguer à Maastricht. Chacune de ces collections représente des années de travail."

À partir du week-end prochain, il y présentera une soixantaine de pièces historiques de la Biennale de Venise, réalisées entre 1932 et 1972. "Quand les verriers de Murano ont eu leur pavillon à la Biennale de Venise, en 1932, cela leur a donné envie d'innover. Les ateliers y ont donc présenté leurs dernières innovations, qui seraient ensuite produites en série. Ce ne sont pas des pièces uniques, mais, même produites en série, elles restaient limitées à 500 pièces des différents modèles. Dans les ateliers de Murano, sur les dix souffleurs de verre, il n'y avait qu'un seul maître capable de créer pour la Biennale. Les ateliers ont dû investir beaucoup de temps et d'argent, avec le risque que personne n'apprécie ou ne commande ces pièces de la Biennale."

Les recherches du spécialiste belge l'ont amené à réécrire parfois plusieurs livres sur la verrerie d'art de Murano. ©DR

Salles d'archives
La sélection pour la Tefaf de Marc Heiremans n'est pas non plus un choix purement commercial. "Je tiens à présenter un concept historiquement cohérent, avec des pièces entre 7.000 et 95.000 euros." C'est cette philosophie qui lui a valu de décrocher son stand: rares sont ceux qui, actuellement, peuvent composer des présentations historiques de cette qualité. Et encore moins de les documenter comme il le fait. En effet, peu de marchands ont accès aux archives des verreries vénitiennes.

Il est même le seul à pouvoir numériser ou photographier ces dizaines de milliers de documents sur place. "Quand on me remet la clé d'une de ces archives, dans laquelle jamais personne n'est venu mettre de l'ordre, c'est un cadeau. Pour chacun des modèles fabriqués, il existe, dans le meilleur des cas, des plans de conception, des factures, des bons de commande, des croquis d'atelier ou du courrier, même si beaucoup de pièces ont été perdues au fil du temps. Pour moi, répertorier ces documents est un réel plaisir. Je scanne tout sur place et je remets chaque chose là où je l'ai trouvée. Je fais environ 450 scans par jour, non-stop, du matin au soir. Et je travaille seul. Ensuite, je traite toutes ces informations dans des fichiers Excel. Ces analyses révèlent la cohérence historique, les lacunes ou les erreurs."

Les contrefaçons sont un problème majeur car, aujourd'hui, 60% de la verrerie d'art est fausse.

Dans les archives du verrier Seguso Vetri d'Arte, le terme 'lacune' peut d'ailleurs être compris au sens propre. Heiremans nous montre des fragments de factures pratiquement désagrégées suite à des dégâts des eaux. "J'ai trouvé les archives de ce verrier dans une fabrique en ruine, après deux ans de recherches. Quand j'ai enfin eu l'autorisation de les consulter, quelqu'un les avait jetées dans l'eau. J'ai repêché et séché les dessins, un à un. Vous allez me prendre pour un fou, mais ces documents étaient trop précieux pour être jetés. C'est précisément grâce à ce travail de bénédictin sur le terrain que personne ne peut rivaliser avec moi en la matière. Ce travail, je le fais pour le savoir, pas pour l'argent. J'aurais pu être beaucoup plus riche et moins stressé, mais l'oeuvre de ma vie n'aurait jamais été achevée."

Il a fallu dix ans au spécialiste pour gagner la confiance des Italiens. "Machiavel m'a aidé, et à plusieurs reprises!", s'amuse-t-il. "Dans ces fabriques, on pensait que je voulais seulement des documents relatifs aux pièces de ma propre collection alors que je voulais vraiment tout archiver. À l'atelier Barovier&Toso, on m'appelait "le détective" et à raison: le travail à moitié fait, ce n'est pas mon truc. Certaines personnes étaient méfiantes parce qu'elles pensaient que je voulais faire des faux verres de Murano en me basant des documents originaux. Les contrefaçons sont un problème majeur car, aujourd'hui, 60% de la verrerie d'art est fausse. Mes publications devraient permettre de faire plus facilement la distinction entre ces faux et les pièces authentiques.

Ce spécialiste de la verrerie et de la céramique ne protège pas ses connaissances. Il compile ses archives dans des livres (il en a déjà onze à son actif et le douzième sera publié dans le courant de l'année) consacrés à la production du XXème siècle dans différents ateliers de verrerie, comme Seguso Vetri d'Arte, Aureliano Toso et Fratelli Toso. "Chaque livre me prend cinq ans de travail en moyenne. Par contre, mon dernier catalogue raisonné sur Seguso m'a demandé douze ans!", explique-t-il en ouvrant le fichier Excel correspondant.

©DR

Situations cocasses
"Ces archives comptent environ 300.000 lignes. Tous les objets y ont été introduits à la main avec les renseignements suivants: date, numéro de modèle, nombre de commandes. Un travail de titan, que j'effectue fabrique par fabrique. Il me reste encore à ficher les petits ateliers qui n'ont connu que quelques années d'existence. Cela me fascine de voir émerger un schéma exhaustif. C'est cette exhaustivité qui m'importe, mais mon but ultime est d'écrire l'histoire exacte pour mettre un terme à l'ignorance. Mes recherches m'ont amené à réécrire beaucoup de livres existants sur Murano, car ils n'avaient pas été élaborés sur base d'analyses d'archives. Autrefois, on avait vite fait de dire que quelque chose était du 'Venini' ou du 'Martinuzzi', pour en augmenter la valeur. Ce n'est plus possible aujourd'hui: chaque pièce de verrerie de Murano du XXème siècle peut être documentée."

C'est pour cette raison que ce passionné est souvent sollicité par Sotheby's, Christie's ou Bonhams, même si cela conduit à des situations cocasses pendant les salons: son stand à Design Miami a été agréé par un spécialiste de la maison de ventes aux enchères Christie's.µ

L'expertise de Marc Heiremans est souvent sollicitée par les grandes maisons de ventes aux enchères comme Sotheby's, Christie's et Bonhams. ©DR

Expositions thématiques
Marc Heiremans a été professeur de dessin pendant deux ans, mais, dès l'âge de vingt ans, il collectionne la céramique et la verrerie d'art, principalement de la verrerie de la maison française Daum et de la céramique de l'atelier belge Amphora, le thème de sa prochaine exposition à la Tefaf.

"Si je suis sélectionné en 2019", précise-t-il. "Au milieu des années 80, je me suis retrouvé dans la verrerie italienne grâce au beau-père du célèbre marchand d'art Bruno Bischofberger, alors âgé de 75 ans, qui m'avait demandé de lui chiner de belles pièces de Murano. Cela a éveillé mon intérêt pour un domaine qui était alors nouveau pour moi: j'ai voulu m'y consacrer corps et âme. Très vite, j'ai appris à reconnaître la qualité. Le jour où j'ai dépensé 500.000 francs belges (plus de 12.000 euros, ndlr) pour un vase de l'atelier Venini lors d'une vente aux enchères, en 1981, c'était un record. Aujourd'hui, ce serait est un prix normal pour ce genre de pièce. Aujourd'hui, si je voulais le vendre, ce vase me rapporterait facilement 150.000 euros."

Pour sa galerie Novecento, fondée en 1986 à Gand, le collectionneur avait acheté une sélection pointue de pièces de verrerie et de céramique en vue de les présenter lors d'expositions thématiques. "J'avais constitué un stock dont je ne parlais à personne et que je ne vendais qu'au compte-gouttes. Ces expositions ont rapidement attiré un public international impatient d'assister aux vernissages. Quand je participe à un salon, je fais ce que je faisais autrefois dans ma galerie: je constitue une collection d'un seul et même ensemble. Je planifie mes expositions thématiques des années à l'avance, en fonction des quatre salons où je suis présent (Brafa, Tefaf, The Salon et Design Miami/Basel). Il m'arrive aussi de vendre une belle pièce pour avoir un peu de liberté financière. Le cercle fermé des collectionneurs de verre de Murano est composé d'un Canadien, un Allemand et un Français. Ces trois amateurs n'achètent plus que ce qui est rare, mais à des prix pouvant atteindre les 200.000 euros. Ils ne viennent pas à Bruxelles, alors j'espère bien les voir à la Tefaf!"

Tefaf, du 10 au 18 mars, MECC Maastricht. www.tefaf.com www.marcheiremans.com

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