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Le vélo sur mesure, le nouveau luxe

Un vélo sur mesure revient dans les 3.000 euros, même si chez Jaegher ils en ont déjà fabriqué un à 15.000 avec un logo en diamants noirs. ©Jaegher

Aujourd'hui, pour se démarquer, on fait mesurer son entrejambe et la largeur de ses épaules afin d'avoir une bicyclette unique, sur mesure et entièrement à son goût. Du travail manuel associé à un certain délai d'attente et, surtout, à un prix conséquent.

Dans un atelier de Gistel éclairé aux lampes TL, des chiens qui aboient, la radio en fond sonore et le crissement acide d'une scie à métaux. Si on regarde uniquement les vieilles machines, le sol usé et le désordre de l'atelier où Jan Dejonckheere est en train de souder, impossible de deviner qu'ici, on fabrique de coûteux gadgets, en l'occurrence des cadres de vélos sur mesure. "Même les gens du milieu du cyclisme sont souvent surpris qu'en Belgique, on fabrique encore à la main des cadres de vélo", déclare Dejonckheere en nous faisant visiter son atelier. "Oui, il y a réellement une grande différence entre les cadres que nous faisons ici et ceux qui sont produits à la chaîne en Chine."

Dejonckheere est l'un des rares cadreurs à travailler encore entièrement sur mesure. ©Thomas De Bruyne

Dejonckheere est l'un des rares cadreurs à travailler encore entièrement sur mesure. Pourtant, le métier n'a pas totalement disparu. Au contraire, il bénéficie même ces derniers temps d'un nouvel élan, grâce aux amateurs de cyclisme qui sont de plus en plus nombreux à ne plus se satisfaire d'un vélo en fibre de carbone, même équipé des meilleurs gadgets et pièces. Non, les connaisseurs veulent quelque chose d'unique: un cadre en acier sur mesure.

"Un cadre moyen nécessite environ 10 à 12 heures de travail", explique Dejonckheere. "Nous achetons nos tubes d'acier chez le fabricant Columbus, en Italie, après quoi nous les raccourcissons, fraisons et soudons dans les bons angles, entièrement à la main. Ce genre de cadre requiert facilement un mois de travail." Résultat: un cadre moyen (et nous parlons seulement du cadre en acier, sans les roues) peut facilement coûter un petit millier d'euros. Ajoutez encore la peinture dans la couleur et le motif de votre choix, des détails personnalisés ainsi que les meilleures pièces de vélo, et le prix grimpe au moins à 2.000 ou 3.000 euros.

"En fait, ces prix sont encore raisonnables", affirme Eddy Martens, qui fabrique sur commande des cadres de vélo de course en acier dans sa petite entreprise Martelly. "En effet, les cadres que nous fabriquons ici durent toute une vie, et même davantage." En plus de 30 ans, il a vu les tendances aller et venir. Son grand-père a commencé avec de l'acier, puis ce fut l'aluminium et le carbone, qui est toujours en vogue. Pourtant, comme la plupart des cadreurs, il fabrique exclusivement des cadres en acier. "Les gens achètent des vélos en carbone de 6.000 euros parce que c'est ce qu'utilisent les coureurs, mais nos vélos maison en acier résistent mieux aux chocs et durent plus longtemps", explique-t-il. "De plus, les vélos en carbone sont proposés dans des tailles standard, comme les vêtements: small, medium, large et extra large. Ça marche peut-être pour les vêtements, mais pas pour un vélo."

Ceux qui ne voient que les vieilles machines, le sol sale et le bazar qui traine sont à mille lieues de s’imaginer que de l’atelier de Jan Dejonckheere sortent des vélos d’une telle qualité. ©Thomas De Bruyne

Ostéopathes
La fibre de carbone a beau être légère et bénéficier de la préférence absolue des coureurs, les cadreurs affirment qu'elle est moins élastique. "L'acier a gagné ses galons", déclare-t-on chez Dejonckheere. "L'aluminium est plus facile à travailler, mais l'acier est plus élastique." Plus important encore, l'acier se prête mieux au travail sur mesure. Ce dernier est non seulement un chouette concept et quelque chose d'unique dont on peut se réjouir en société ou sur les pavés, mais c'est aussi meilleur pour le dos et la nuque. "La plupart des gens sont assis trop bas sur leur vélo", souligne le spécialiste. "Cela conduit souvent à des problèmes de dos ou de nuque. L'angle correct des tubes de vélo est extrêmement important. Votre cadre doit être ajusté non seulement à votre taille, mais aussi à votre poids. Un vélo doit être stable. Autrement dit, dans une descente, il doit rouler tout droit. Pour cela, nous devons, par exemple, agrandir la section du tube afin d'absorber les forces latérales." C'est pourquoi les producteurs mesurent la longueur du bras et du tronc, la largeur des épaules, l'entrejambe et même la pointure. On vérifie quel type de chaussures sera porté (avec ou sans système de fixation). Et, sur cette base, on détermine à quelle hauteur doivent être placées les pédales.

Pour la prise de ces mesures, n'allez pas vous imaginer un homme à fine moustache armé d'un mètre ruban. Les constructeurs de cadres utilisent des outils spéciaux ou même des chaises pour prendre correctement les mesures, mais certains fans de cyclisme veulent des mesures d'une précision telle qu'ils se rendent chez un 'bike fitter' professionnel. Ce sont généralement des ostéopathes qui effectuent des scans de l'ensemble du corps dans un centre médical spécialisé, puis calculent au millimètre près à combien de degrés doivent être positionnées la selle et les pédales. En Belgique, pour ce genre de 'test de positionnement', vous pouvez vous adresser à la Bakala Academy, un centre de recherche et de test né d'une collaboration entre ZB Sports Development et l'Université de Louvain, ou Energy Lab. Coût moyen? 300 à 400 euros.

Pièce unique
Mais ce n'est que le début. Une fois le cadre terminé, le vélo doit être personnalisé: les câbles seront-ils placés sur ou dans les tubes? Avec ou sans porte-bagages? Un ou deux porte-bidon? Ensuite, le cadre doit être peint (six couches) avec une couleur, un motif et une inscription au choix. "On demande beaucoup le logo de l'entreprise ou son nom", explique Dejonckheere. "Un client allemand a même voulu faire souder un logo en acier qu'il avait conçu lui-même et demandé une fourche arrière en acier inoxydable. Beaucoup de travail et un prix à l'avenant, mais il y a des gens qui veulent quelque chose de tout à fait unique."

Le grand-père d'Eddy Martens, une légende du cyclisme, a participé au premier Tour des Flandres avant de fabriquer des cadres de vélos en acier pour les premiers coureurs cyclistes. Eddy Martens a repris l'affaire à l’âge de 21 ans. ©Martelly

Étonnamment, ce sont souvent des jeunes qui reprennent ce métier ancien avec passion, comme le jeune informaticien, Nicolas Noblet, qui a troqué l'univers bancaire pour l'atelier de vélo et suivi une formation pour fonder Noble Cycles. Le Wallon est l'un des rares cadreurs en Belgique à travailler entièrement sur mesure. Bien qu'à Anvers, Rijwielen Smets et qu'à Zellik, Cycles Eddy Merckx construisent aussi des cadres sur mesure, la majorité des cadreurs de Belgique sont à une demi-heure de route les uns des autres, dans l'ouest du pays.

Premiers coureurs cyclistes
En France, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie, on trouve également beaucoup de petits constructeurs de cadres, souvent avec une production très limitée et des listes d'attente de plusieurs mois. Comme July Racing à Paris. "Cet atelier fabrique un seul cadre par mois", explique Dejonckheere. "Ces petits bijoux sont si beaux qu'on pourrait les accrocher au mur. Reste à savoir si on va oser les utiliser!" Dejonckheere s'est spécialisé dans le travail sur mesure par nécessité. "Nous ne pouvions pas rivaliser avec la production bon marché du Vietnam et de Taiwan", explique-t-il. "Beaucoup de grossistes achetaient leurs cadres en Asie. Nous avons donc dû nous spécialiser dans le travail sur mesure, seule façon de faire face à la concurrence." Aujourd'hui, outre des vélos de course en acier, il fabrique également des deux ou trois-roues spéciaux, des tandems aux tricycles pour parapentes.

Une trentaine de kilomètres plus loin sont fabriqués les vélos Achielle. La célèbre marque travaille sur commande, mais uniquement avec des mesures standard. L'entreprise porte le nom du grand-père, Achiel, qui fabriquait déjà des vélos en 1946. L'entreprise de cadres de vélo Martelly d'Eddy Martens est également un héritage familial. Le grand-père de Martens, une légende du cyclisme, avait participé au premier Tour des Flandres avant de fabriquer des cadres de vélos en acier pour les premiers coureurs cyclistes. Un jeune homme de la région, Etienne Vaneenooghe, l'a rejoint et a fondé plus tard sa propre entreprise. Celle-ci est dirigée par son petit-fils Diel qui, avec deux partenaires, a repris la petite entreprise de vélos familiale sous le nom de Jaegher (prononcer Jèger).

Dans l'atelier de Ruiselede, Diel fabrique des vélos avec son père et un employé à temps plein. Chez Jaegher, vous pouvez non seulement choisir votre propre cadre et le faire fabriquer sur mesure, mais aussi faire entièrement personnaliser la peinture (Jaegher encourage à placer une citation personnelle sur son vélo). Depuis que, il y a quelques années, le photographe Kurt Stallaert est descendu chez Vaneenooghe pour faire monter son propre vélo, Jaegher voit son chiffre d'affaires augmenter: un vélo coûte en moyenne 3.500 euros, les plus chers pouvant atteindre 15.000 euros. Ce qui, bien sûr, est le cas s'il s'agit d'un modèle avec logo en diamants noirs.

"Les fans de cyclisme viennent du Canada ou des États-Unis pour faire monter leur vélo sur mesure. Parfois, ils font coïncider leur visite dans notre atelier avec le Tour des Flandres ou Paris-Roubaix." ©Jaegher

Fans de cyclisme
Vaneenooghe refuse d'en révéler davantage au sujet des propriétaires de ces vélos. En ce qui concerne le client type du fabricant de vélos belge, on peut d'ores et déjà affirmer qu'il s'agit principalement d'hommes obsédés par le vélo et disposant du budget nécessaire. Et ce ne sont pas nécessairement des Belges: souvent, des clients étrangers font la route jusqu'en Flandre-Occidentale pour faire fabriquer leur pièce unique.

Vaneenoghe indique une grande boîte UPS. "Ce vélo partira chez un client autrichien qui est venu jusqu'ici pour discuter de tous les détails. Nous avons même déjà accueilli des Japonais." Ce qui n'est pas exceptionnel. "Pour les fans de cyclisme, c'est tout à fait normal. Ils en font même un but de voyage. Parfois, ils font coïncider leur visite dans notre atelier avec le Tour des Flandres ou le Paris-Roubaix." Un peu comme un pèlerinage au berceau de la course cycliste.

Les Canadiens, les Américains et les Chinois sont fascinés par l'histoire de la région en matière de course cycliste. "Les Australiens, par exemple, adorent l'histoire du cyclisme flamand. Plus les gens viennent de loin, plus ils adorent nos vélos."

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