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"Les arbres que je recherche ont parfois quatre fois mon âge"

Le chasseur d'arbres de Liaigre, n'aime pas couper les arbres car, pour celui qui s'estime plutôt un "cueilleur d'arbres", chacun d'eux est une mémoire de l'humanité. ©Charly Gosp

Chaque jour, certains d'entre nous s'installent dans un bureau. Lui a pour univers la forêt. Il arpente les forêts de France et du monde entier à la recherche des essences les plus rares. Ces spécimens connaissent alors une seconde vie dans les luxueux intérieurs imaginés par la maison Liaigre.

Quelque soit la saison, il quadrille la forêt, son univers de travail. Cet amoureux des bois ou amoureux du bois est capable de parcourir 300 kilomètres pour voir, et peut-être acheter, un spécimen rare. Mais cela débute généralement par un simple coup de téléphone.

Le luxe, c'est de s'approprier l'identité de l'arbre, d'avoir la sensibilité de comprendre que l'objet en bois rare raconte une histoire.

Christophe (qui préfère que l'on ne mentionne pas son nom de famille) se déplace souvent seul sur le terrain, pour un seul arbre, même si celui-ci n'en vaut pas la peine. Ainsi, il parcourt la France, des forêts du Lubéron jusqu'aux domaines de chasse de Sologne, en passant par les châteaux de Bretagne.

L'homme qui murmure à l'oreille des arbres parle peu, certes, mais c'est un contemplatif dont la fascination pour la nature et les arbres l'a amené à en faire un métier de conviction, dans l'observation et l'inlassable quête.

Ainsi, le surnom de "chasseur d'arbres" n'est pas usurpé, même si le terme de "cueilleur d'arbres" est certainement plus approprié. "Les arbres que je choisis ont parfois 200 ans, soit quatre fois mon âge. Chacun d'eux est une pièce d'archéologie qui traverse le temps. Une mémoire de l'humanité. Ils sont imprégnés de leur vécu et je n'aime pas les couper", explique celui dont le savoir-faire est encore trop méconnu.

Pourtant, c'est un geste sacrificiel auquel il se résout, quand le début de la fin est avéré. "Lorsqu'un arbre est parvenu à maturité, je le cueille ou le prélève. Je tente d'en transcender la sagesse, la poésie. Mais il reste essentiel de privilégier la repousse, pour régénérer la forêt et préserver cette matière première unique menacée de pénurie. Aussi, l'industrie formate la forêt. Et en France, elle n'est pas aussi bien protégée qu'aux États-Unis ou en Asie."

"Pour moi, le bois est bien plus qu'une matière; il est vivant, il porte une identité", avoue Christophe. ©Charly Gosp

Parfum de cèdre

Et la plus belle marque de respect n'est autre que d'offrir une seconde vie à ces arbres, afin d'en perpétrer la noblesse. C'est aussi là le premier maillon, essentiel, d'une longue chaîne qui part du bois pour aboutir à la création d'un meuble.

©Charly Gosp

Qu'il s'agisse de cèdres, de chênes ou d'une autre essence, Christophe traque l'exception, notamment pour la maison française Liaigre, qui utilise cette matière première pour ses projets de décoration, de l'habillage en bois du sauna d'un yacht de luxe aux Açores ou de meubles réalisés sur mesure pour une maison de méditation au Japon, par exemple.

"Le luxe, c'est de s'approprier l'identité de l'arbre, d'avoir la sensibilité de comprendre que l'objet en bois rare raconte une histoire", poursuit Christophe. "Pour moi, le bois est bien plus qu'une matière; il est vivant, il porte une identité."

Jusqu'il y a peu, le secteur du mobilier ne s'intéressait guère au bois de cèdre. Aujourd'hui, il fait partie des essences préférées de Liaigre. C'est un changement venu également par la main de Christophe. "Le cèdre est naturellement parfumé mais souvent inexploité. Mais on ne sait jamais comment un arbre va s'ouvrir."

C'est ici que sa connaissance des arbres, qui n'a d'égale que sa sensibilité, vient à point nommé pour répondre aux exigences des créateurs de Liaigre. Avec talent, il repère les plus beaux arbres dont les parties nobles ou atypiques seront ensuite sublimées par les ébénistes et les artisans. Il décrypte ce qui se cache sous l'écorce, capable d'en déceler toutes les singularités, toutes les beautés.

©Charly Gosp

Révélateur de beauté

"Pour chacun des projets, nous recherchons le bois idéal ", explique Frauke Meyer, directrice de création de Liaigre depuis 2017. Elle est également en charge de la conception des intérieurs personnalisés et des meubles fabriqués sur mesure.

"Nous nous laissons toujours guider par la situation géographique du projet. Par exemple, pour un chalet à Saint-Moritz, nous essayerons de trouver du bois résineux, tandis que pour un projet en Allemagne, nous tâcherons d'utiliser du bois d'un mélèze autochtone. Pour nous, Christophe cherche surtout du bois de cèdre et de chêne en France. Même si, au final, c'est le client qui a le dernier mot sur l'essence: s'il préfère du bois exotique, nous n'aurons aucune objection."

©Charly Gosp

Dans l'univers des intérieurs personnalisés, les matières naturelles magnifiées créent la surprise. "Tout commence par une pièce de bois exceptionnelle", détaille Meyer. "Ensuite, nous nous posons la question: que pouvons-nous réaliser avec elle, en architecture d'intérieure ou en mobilier?" Elle compare le bois au marbre ou à l'onyx de carrière. "Ils ne révèlent leur beauté qu'après avoir été découpés. J'aime toujours cette surprise. You've got to take it as it is."

C'est grâce à cette mentalité que le mentor de Frauke Meyer, Christian Liaigre, est remarqué à Paris dans les années 80. Après des études à l'École nationale supérieure des Arts Décoratifs, il a le projet de devenir éleveur de chevaux, comme son grand-père.

Finalement, il opte pour une carrière dans le monde de la décoration. Et, dès 1981, il signe sa première collection de mobilier pour l'enseigne parisienne Nobilis. Trois ans plus tard, il fonde son studio, suivi par l'ouverture d'un espace d'exposition rue de Varenne, au coeur de la capitale.

Sa marque de fabrique: travailler le meilleur cuir et le meilleur bois. Rapidement, il devient le chouchou du Tout-Paris. Sa vision du luxe discret, sa palette de beige, grège et écru, sa préférence marquée pour les matières naturelles font mouche. En parallèle, il réintroduit le wengé, un bois d'Afrique.

Le secteur hôtelier -avec comme principaux protagonistes le Montalembert à Paris et The Mercer à New York- ne reste pas longtemps insensible à son chic intemporel, comme les propriétaires de yachts et de maisons. On pouvait compter parmi ses clients fidèles le regretté Karl Lagerfeld qui avait, dans les années 90, troqué son intérieur de précieuses antiquités pour une décoration signée par Christian Liaigre. Conquis également, l'artiste Marina Abramovic, les stylistes Calvin Klein et Marc Jacobs, le magnat de la presse Rupert Murdoch: tous ne jurent que par 'ce new look' de Paris.

Travail minutieux

"Aujourd'hui, on peut faire davantage de choses avec le bois qu'il y a vingt ans", explique Meyer, qui travaille depuis 1998 pour la maison de décoration et qui, après le départ à la retraite de Christian Liaigre en 2017, a pris le relai des commandes. "Avant, le bois était tout au plus verni. Aujourd'hui, on peut le brosser, le sabler, le blanchir ou le teinter pour mettre sa structure en valeur."

Il suffit de passer les portes de l'espace Liaigre, réparti sur quatre étages sur le prestigieux Faubourg Saint-Honoré à Paris, pour comprendre le minutieux travail autour de ces essences de bois exceptionnelles. Et là, le travail de Christophe est omniprésent.

©Charly Gosp

"Dans cet espace d'exposition, nous souhaitons montrer l'ensemble du processus de création, du travail sur mesure en architecture intérieure à notre collection de mobilier", précise Meyer. "Comme la plupart des intérieurs créés par Liaigre sont privés, vous ne pourrez malheureusement pas les voir."

Nous posons la question pour savoir si son travail a modifié la manière dont elle voit les forêts: est-ce seulement une source de bois pour ses meubles ou est-ce un lieu pour s'y promener? La directrice de création, qui possède une maison en bordure de la forêt de Fontainebleau, nous confie que son regard n'a pas changé: "Dans une forêt centenaire, je ressens surtout l'histoire et la grandeur de la nature. C'est tellement fascinant de penser que ces arbres n'étaient au départ qu'une graine. Leur raréfaction les rend encore plus impressionnants."

Une raison de plus de leur accorder la plus grande attention. "C'est pour cela qu'il est primordial de travailler avec des personnes telles que Christophe, qui partagent la même philosophie", poursuit-elle. "Christophe évolue dans une chasse aux trésors perpétuelle. Nous pouvons trouver des essences de qualité sur des arbres encore debout ou déjà tombés, mais aussi dans le bois initialement destiné à fabriquer des tonneaux et non des meubles." Mais dès qu'un bois est parti, il est parti. "Le suivant sera différent et vous ne pourrez jamais plus reproduire le même meuble."

Liaigre, boulevard de Waterloo 57 à 1000 Bruxelles. 





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