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Mode, design et beauté: le champignon est le nouveau 'cuir'

©Phil Ross

Les champignons sont omniprésents dans l'univers food, mais aussi en beauté, en mode et même en design. Les créateurs se sont intéressés à ses propriétés plastiques et écologiques. Le champignon va-t-il sauver la planète?

Cela n'en finissait pas. Photo après photo, visages heureux et poses forcées se succédaient entre de gigantesques amanites tue-mouches accrochées à l'envers au plafond, telles des chauves-souris vénéneuses. Non, les Instagrameurs n'étaient pas avec 'Alice au pays des merveilles', mais à Milan, à la Fondazione Prada où l'artiste préféré de Miuccia Prada, Carsten Höller, a installé son oeuvre d'art 'Atlas', il y a quelques mois. Höller, un ancien scientifique, est notamment fasciné par l'extraordinaire apparence des champignons.

Et il n'est pas le seul: aujourd'hui, les champignons sont omniprésents dans l'univers des foodies, de la mode et du design. Ce come-back dans le cercle hipster a des précédents: les Incas connaissaient déjà les effets hallucinogènes des champignons. Le botaniste du XVIème siècle, Charles de L'Écluse, décrivait le "champignon pernicieux" utilisé dans les philtres d'amour; les hippies recouraient aux champignons magiques dans les sixties psychédéliques.

Le mycélium permet également de fabriquer du tissu. ©Maurizio Montalti

Limonade au ganoderme luisant

S'il y a une responsable de cette 'fungi fever', c'est Faye McLeod, visual creative director du groupe de luxe LVMH: elle a créé quelques installations pour l'impressionnante exposition multi-sensorielle 'The Flipside', organisée au printemps dernier pour le grand magasin de luxe londonien Selfridges. Sur un étage désaffecté, elle a installé de féeriques îlots suspendus remplis de champignons sauvages peints. Une installation qui lui a été inspirée lors d'un récent voyage en Californie, où elle a bu des 'mushroom latte' et assisté à une conférence donnée par Paul Stamets, un mycologue qui vante les pouvoirs thérapeutiques des champignons.

Mushroom-latte' et 'pouvoirs thérapeutiques': aux États-Unis, les hipsters sont convaincus que la poudre de champignon est le nouveau superaliment.

Oui, vous avez bien lu: 'mushroom-latte' et 'pouvoirs thérapeutiques'. À Venice Beach, une station balnéaire bohème chic près de Los Angeles, The Shroom Room propose une limonade au ganoderme luisant, des lattes au cordyceps et une boisson à la poudre d'hydne hérisson. Hallucinant. Le distributeur Whole Foods avait vu juste: dans son rapport annuel de tendances, il prévoit que 2018 sera l'année du champignon.

Dans le monde de la beauté, le champignon fait aussi une entrée fracassante, suivant l'allégation suivante: si les champignons sont utilisés dans la médecine traditionnelle chinoise depuis des siècles, c'est qu'ils sont bons pour la santé. En effet, les partisans de la médecine chinoise croient que les champignons comestibles ont un effet purifiant sur le foie et sur les reins. Ils prétendent même qu'ils renforcent le système immunitaire et soignent le stress.

Rien ne le prouve vraiment, mais cela n'empêche pas l'entrepreneur Timothy Ferriss, auteur de 'The 4-Hour Workweek' et partenaire de l'entreprise Four Sigmatic Mushroom Coffee, de prétendre qu'il doit son endurance mentale, sa concentration et son énergie à sa dose quotidienne de poudre de champignon. Four Sigmatic Mushroom Coffee a triplé sa croissance annuelle et vend des boissons et des poudres dans plus d'un millier de magasins dans le monde, dont la boutique Free People. Selon le cabinet de conseil Grand View Research, les extraits de champignon représenteront un marché de 43 milliards d'euros d'ici 2022.

Dans les bars trendy de Los Angeles, on sert une limonade au ganoderme luisant, un latte aux cordyceps et une boisson à la poudre d'hydne hérisson. ©tobylewisthomas

La tendance a aussi fait son chemin en l'Europe. La fondatrice du health bar londonien London Juice Company, Charisse Baker, propose différents 'mushroom latte' et du lait chocolaté à l'extrait de champignon, bien qu'il soit sans doute aussi sain et moins coûteux de mettre régulièrement au menu un peu plus de shiitake ou de champignons de Paris, qui contiennent beaucoup de minéraux et de vitamine B (un grand nombre de champignons "branchés" ne peuvent pas être mangés crus).

Grow it Yourself

Si les champignons sont bien au menu du nouveau restaurant Blue Park Kitchen à New York, on s'y concentre plutôt sur le poisson et les légumes. En effet, c'est plutôt sous les fesses de la clientèle venue de Wall Street que se trouvent les champignons: les tabourets du restaurant sont fabriqués avec du mycélium, l'appareil végétatif des champignons qui se présente comme un réseau de filaments. On vous rassure tout de suite, les clients ne sont pas assis sur des champignons vivants. Ecovative, l'entreprise new-yorkaise qui produit ces sièges, fait pousser pendant près d'une semaine, sur des sous-produits agricoles, les champignons contenus dans des moules. Ensuite, ils sont "cuits" dans un four de séchage avant d'être envoyés chez le client.

Le mycélium change la donne dans le monde du design, ce qui a des répercussions sur l'environnement. En effet, sa culture ne nécessite aucun engrais ni substance toxique, la fabrication de produits à base de mycélium n'emploie pratiquement pas d'eau, et c'est bon marché. C'est pourquoi il représente une alternative au plastique très crédible.
De plus en plus de designers et d'architectes en sont bien conscients. La designer new-yorkaise Danielle Trofe utilise le mycélium d'Ecovative pour être la première à lancer sur le marché une collection de lampes 'Grow it Yourself'. Quant au designer Jonas Edvard, il l'utilise pour fabriquer des chaises et des lampes.

La designer new-yorkaise Danielle Trofe a été la première à utiliser le mycélium pour une collection de lampes 'Grow it Yourself'. ©rv

Le cabinet d'architecture Living a fait ériger dans la cour du MoMA PS1 à New York une tour faite de briques de mycélium, qui sera présentée au Centre Pompidou à Paris en février. Une oeuvre d'art, mais aussi une expérience sur l'avenir de ce matériau extraordinaire.

En Belgique, dans le cadre de son doctorat à la VUB, l'Université néerlandophone de Bruxelles, l'ingénieur Elise Elsacker étudie les applications du mycélium en architecture à l'aide de l'impression 3D. Une technologie qui pourrait être utilisée pour construire rapidement des pavillons temporaires et des abris d'urgence, ainsi que comme matériau isolant.

Cuir de champignon

Le mycélium permet de tout faire, des chaises aux lampes en passant par les chaussures et les vêtements, au point qu'on l'envisage comme la matière du futur. ©Maurizio Montalti

Pour Maurizio Montalti, fondateur de l'entreprise de design Officina Corpuscoli qui étudie les matériaux à base de champignon en collaboration avec des artistes et des designers, le mycélium est aussi le matériau du futur. Il a commissionné l'exposition 'Fungal Futures', un aperçu poétique de projets actuels et à venir à base de mycélium, présentée jusqu'au 18 novembre à De Wereld van Kina, à Gand.

On peut y découvrir de la vaisselle conçue par Montalti ou une robe de la néerlandaise Aniela Hoitink, faite de fines tranches de mycélium cultivé en laboratoire - une belle expérience, mais qui oserait la porter? Jusqu'à récemment, les tentatives d'utilisation du mycélium dans la mode semblaient plus vivantes que trendy.

C'était sans compter avec la designer écolo Stella McCartney: au printemps dernier, elle a conçu un prototype de sac à main (Falabella 1) en cuir de mycélium, une collaboration avec Bolt Threads. Jusqu'à la fin du mois de janvier, il sera exposé au V&A Museum de Londres. La mise en production de ce sac n'est pas encore planifiée (tant la créatrice que le groupe Kering sont muets à ce sujet), mais, en septembre, Bold Threads a bel et bien lancé un sac de luxe en "cuir de champignon" via Kickstarter, en collaboration avec le label américain Chester.

Cette nouvelle matière a été développée par Bolt Threads, une start-up californienne qui vient de collecter 123 millions de dollars pour se lancer dans l'aventure. L'argument: le tannage du mycélium est moins polluant que celui du cuir car il demande moins de produits chimiques. Le plus: il ne demande la mise à mort d'aucun animal et est biodégradable. Autrement dit, quand on en a assez de son sac à main, on l'enterre dans le fond de son jardin pour en faire du compost.

'Fungal Futures', jusqu'au 18 novembre à De Wereld van Kina, Sint-Pietersplein 14 à 9000 Gand. www.dewereldvankina.be

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