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Norman Foster: "Je suis comme un hamster dans sa roue"

L'exposition Cartier scénarisée par Norman Foster sera consacrée au célèbre pilote Alberto Santos-Dumont. ©Albrecht Fuchs

Le starchitecte Norman Foster est toujours aussi actif malgré ses 81 printemps: expositions, projets architecturaux et conférences. Poussé par son fils, il est désormais présent sur Instagram.

Pour découvrir la vie de Norman Foster, jetez un oeil sur son compte Instagram. Il descend en vélo la passerelle le long de la coupole de verre qu'il a créée pour le Reichstag à Berlin. Il présente un projet d'aéroport au président du Mexique. Ou, pour titiller la sous-performance dont ses 40.000 followers doivent sûrement souffrir, il participe à un marathon de ski de fond dans les Alpes (légendé d'un fier "45 minutes de moins que l'année dernière!"). On dirait que l'architecture, ça conserve.

Pour Cartier, Norman Foster remonte le temps au Design Museum de Londres ©Emmanuel Schmitt / Cartier

C'est le fils de l'architecte, Eduardo, âgé de 15 ans, qui l'a poussé à rejoindre les médias sociaux. "Il a souligné que, de toute façon, il y avait tellement de personnes qui s'y faisaient passer pour moi que je devais le faire", explique Norman Foster, 81 ans. "Pour ces trucs, j'avoue être de la vieille école, mais je suis fasciné en les découvrant." L'usurpation d'identité cybernétique est l'un des corollaires les plus curieux de sa vie de superstar de l'architecture et le Britannique se réjouit d'avoir des enfants adolescents pour le guider à travers les méandres des médias sociaux (il a aussi une fille de 18 ans, Paola, qu'il a eue avec sa troisième épouse, la curatrice d'art espagnole Elena Ochoa-Foster, épousée en 1996).

"Je me sens plus à l'aise en regardant vers l'avenir."
Norman Foster

On ne peut pas dire de Foster qu'il soit 'old school': du travail généré par ses activités, qui lui a récemment valu un prix pour un projet d'habitations en 3D sur Mars décerné par la NASA, jusqu'à son mode de vie éprouvant et qui fait qu'il passe rarement plus de deux ou trois jours au même endroit, son énergie est, dit-il, dirigée vers le futur. En permanence.

Élégamment vêtu de l'uniforme international des architectes, pantalon et polo noirs, et s'agitant dans son fauteuil tant il se passionne pour son sujet, il ne fait pas son (grand) âge. Après avoir surmonté un cancer de l'intestin et une crise cardiaque, il fait preuve d'une remarquable énergie. "Je suis comme un hamster dans sa roue", affirme-t-il gaiement. "Je suis toujours en mouvement, je ne m'arrête jamais."

Norman Foster, l'esprit créatif à qui l'on doit des monuments britanniques aussi mythiques que le Gherkin, le Sage Gateshead et le Millenium Bridge, a laissé une empreinte sans précédent dans le monde, ponctuée de succès: le majestueux Viaduc de Millau dans le sud de la France, l'éruption géométrique de la Hearst Tower à New York et l'aéroport de Hong Kong, un projet qui a demandé l'aplatissement d'une montagne et la création d'une île artificielle plus grande qu'Heathrow.

Le viaduc de Millau, France. ©Getty Images

Tourbillon créatif

Il semble penser, vivre et travailler à l'échelle de tous les superlatifs. Les concepts et les visions (sur l'infrastructure, la planification des densités, la transformation du remblai en énergie) coulent de son esprit comme d'un robinet; interrogez-le au sujet de son lunch et, en un rien de temps, il vous parlera du potentiel de propagation de la richesse grâce à l'extension de la connectivité.

Même son titre, Baron Foster of Thames Bank, a un sens de la largeur qui semble faire écho à la vue sur la Tamise dont jouissent les immenses bureaux de son entreprise à Battersea. Lorsque nous l'y rencontrons, c'est pour discuter de quelque chose qui, pour une fois, implique une création à plus petite échelle: une exposition qui met en lumière l'évolution des designs iconiques des montres-bracelets Cartier, que Foster a conçue en tant que commissaire, et qui sera inaugurée jeudi au Design Museum de Londres.

Cela peut sembler une digression improbable: c'est d'ailleurs ce qu'a pensé l'architecte quand Cartier l'a approché, jusqu'à ce que ses recherches l'entraînent dans des directions intrigantes. Contre toute attente, il s'est passionné pour le tourbillon créatif du Paris début XXème, d'où ont émergé les créations originales et révolutionnaires du grand joaillier parisien. C'était alors un monde peuplé par le genre de visionnaires que Foster adule: Gustave Eiffel, Louis Cartier et Alberto Santos-Dumont, pionnier de l'aviation pour lequel Cartier a créé la première montre-bracelet du monde en 1907.

Le Millenium Bridge, Londres. ©Getty Images

"Ce genre de période de transition me fascine et j'ai vraiment apprécié cette opportunité de plonger dans l'histoire", explique-t-il en portant le regard sur un diagramme détaillé du design du XXème siècle qu'il a constitué pour sa mission; les montres sont devenues un nouveau point de départ pour exercer sa curiosité débridée.

"Il y a des chapitres consacrés à l'influence de la ville, la noblesse de la fabrication et de l'artisanat. Pour moi, descendre à l'échelle d'une montre n'est pas un problème: je suis tout aussi passionné par une poignée de porte que par un espace intérieur ou un bâtiment. C'est la curiosité de savoir comment quelque chose fonctionne."

Esprit curieux

C'est au cours d'une autre période de transition, celle de la Grande-Bretagne de l'après-guerre, que l'esprit curieux de Norman Foster a été électrisé pour la première fois, à Manchester. Son père travaillait pour l'entreprise d'ingénierie électrique locale, Metropolitan-Vickers. Fasciné par l'architecture dès son plus jeune âge, le jeune Norman Foster emprunte des livres qui lui sont consacrés à la bibliothèque de son école et, depuis lors, on ne l'a plus jamais vu sans son carnet de croquis.

À 16 ans, il quitte l'école et occupe un poste de greffier à l'hôtel de ville de Manchester. Il en profite pour sillonner la ville à vélo pendant ses heures de liberté. "J'ai absorbé l'architecture pendant mes pauses de midi, en me baladant à Manchester", explique-t-il en citant un de ses lieux favoris de l'époque, le Kendals, un grand magasin de style moderniste, aujourd'hui devenu House of Fraser.

La Gherkin Tower, Londres. ©UIG via Getty Images

"C'était une époque stimulante. Une période d'austérité, mais aussi de réalisations et d'un optimisme extraordinaire. C'était les premiers vols de l'avion à réaction, la Comète, et du bombardier Vulcan, la transition du moteur à vapeur au diesel, le premier Festival of Britain qui s'est déroulé en 1951,..."

Pendant son service militaire, Foster est technicien radar à la RAF. Ensuite, il obtient un diplôme d'architecture, financé 'par une combinaison de travaux manuels et de bourses d'étude'. Qu'aurait pensé le jeune mancunien s'il avait su quelle carrière serait la sienne? La dernière distinction qu'il a eue, ce sont les Clés de la ville de Londres, remises le mois dernier lors d'une cérémonie privée. Il hésite. "Il est très difficile pour moi de me tourner vers le passé", affirme-t-il. "Je me sens plus à l'aise en regardant vers l'avenir." À cette fin, il a créé une fondation à but non lucratif basée à Madrid, la Fondation Norman Foster. "Sa mission est d'anticiper l'avenir et d'abattre les barrières entre les disciplines pour améliorer les modes de vie", explique-t-il.

Anticiper l'avenir

Nulle part dans le travail de Foster, cette noble ambition n'est plus visible que dans l'un des nouveaux bâtiments les plus importants du monde: le fantastique nouvel espace de travail d'Apple, qui a ouvert ses portes au printemps à Cupertino, en Californie. Dans son bureau, une maquette détaillée du nouvel Apple Park s'étale sur plusieurs tables. En son centre se dresse l'énorme vaisseau circulaire d'un bâtiment de seulement quatre étages, qui abritera 16.000 employés en leur offrant une vue magnifique sur le paysage californien.

L'Apple Park, Cupertino, USA. ©Foster + Partners

Construit pour un coût que l'on chuchote avoisiner les 5 milliards de dollars, il pourrait être considéré comme le couronnement de la carrière du Britannique (et de son idéal selon lequel 'un espace de travail doit évoquer un mode de vie, pas le travail') si ce n'était son insistance sur le fait que c'était davantage l'idée de Steve Jobs que la sienne.

"Un espace de travail doit évoquer un mode de vie, pas le travail."
Norman Foster

"C'est une sorte d'utopie", déclare Foster à propos de ce parc de plaisance de faible hauteur (sic), où se fondent extérieur et intérieur. "Steve disait qu'une réunion devait être une promenade, c'est pourquoi il y a cinq miles de sentiers pédestres et cyclables. Cela nous ramène à Capability Brown et au paysage californien du passé que Steve appelait 'la coupe de fruits de sa jeunesse'."

Même l'exposition Cartier lui a inspiré une aventure en matière d'innovation et de design: en adaptant les salles de réunion du Design Museum en espace d'exposition, il a suscité l'invention d'un nouveau style de présentation modulaire autonome, que l'on peut assembler partout. "Il est totalement autonome, flexible et illimité dans ses possibilités", déclare-t-il, rayonnant. Des qualificatifs qui pourraient décrire n'importe lequel de ses projets bien mieux qu'une vitrine pour présenter une montre.

'Cartier in Motion' jusqu'au 28 juillet au Design Museum de Londres. www.designmuseum.org

La Hearst Tower, New York. ©Corbis via Getty Images

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