sabato

One to watch: architecte Joseph Dirand

Chouchou du Tout-Paris: Joseph Dirand (40) est l’architecte du moment. ©Adrien Dirand

Ses concepts luxueux et raffinés en ont fait le chouchou de la ville lumière.  Pourtant, la société belge Obumex a réussi à convaincre l’architecte Joseph Dirand de dessiner la cuisine qui doit succéder à celle que John Pawson avait signée pour le label.

Il a le look d'une star du cinéma, le carnet d'adresses d'un socialite parisien et les goûts d'un dandy : Joseph Dirand (40) est l’architecte du moment. Barbe de hipster, skinny jeans gris et T-shirt noir, il fait un peu banal pour un architecte de riches. Pourtant, il a déjà collaboré avec Balenciaga, Balmain, Givenchy, Pucci et Chloé. Et son restaurant au Palais de Tokyo, Monsieur Bleu, est une des adresses en vue de Paris. Il préfère ne pas nous révéler le nom de ses clients privés, mais les réalisations présentées sur son site sont éloquentes : de gigantesques appartements haussmanniens, un penthouse sur la 5e Avenue, du marbre, du sur mesure et du design mid-century. 

Apéro entre amis
Dans le tout nouveau showroom parisien d’Obumex, où nous rencontrons Dirand, sa signature saute aux yeux. Début septembre, Obumex a ouvert, avec le producteur de LED haut de gamme KKDC, un luxueux showroom dans un passage XIXe à Saint-Germain-des-Prés. La pièce maîtresse est la cuisine : un gigantesque îlot composé de trois plaques de marbre superposées. Les placards jouissent d’une finition en bronze patiné et Mortex, une sorte de tadelakt : "Cette cuisine résume à la perfection mon goût et mon style de vie. J'adore cuisiner et inviter des amis. Certaines cuisines ressemblent à un local technique. Je souhaite que la cuisine soit fonctionnelle, mais il faut qu’il soit agréable de s’y asseoir. Cette cuisine est vraiment une extension de la maison", explique le designer en déambulant fièrement autour du meuble, avant de s'asseoir en toute décontraction sur le coin. "Regardez, c'est un endroit idéal pour prendre un verre et bavarder avec le cuisinier. Ou prendre l’apéritif entre amis, avant de passer à table. Pour la conception du projet, je me suis basé sur le corps humain en position debout et assise. C’est donc le corps humain qui a dicté les hauteurs. De nombreux projets n’étaient pas adaptés. La fonction définit la forme. Il ne faut pas beaucoup de talent pour ça." 

La cuisine que Joseph Dirand a conçue pour Obumex est un gigantesque îlot composé de trois plaques de marbre superposées. ©RV

Parisien jusqu’au bout des doigts
Joseph Dirand a non seulement dessiné la cuisine, mais aussi le reste du showroom, conçu comme un mini loft, avec coin salon et bureau. Une condition sine qua non. " L'idée que mon projet soit vendu séparément et se retrouve à un endroit que je n'ai pas dessiné me dérange. Régulièrement, des fabricants me demandent de dessiner quelque chose pour eux, mais je refuse." Pourquoi avoir accepté la proposition d’Obumex ? Une société belge, qui plus est. "Je suis français, français, français. Parisien, parisien, parisien", déclarait-il lors d’une récente interview. "Je n’aurais jamais pu travailler avec personne d’autre que Obumex. Il y a près de vingt ans, j'ai découvert cette entreprise via la cuisine que John Pawson a conçue pour eux. Il a réinventé la cuisine. D’un espace fonctionnel, il a fait une quasi-œuvre d'art ". 

En effet, la cuisine minimaliste avec portes blanches sans poignées, plan de travail de l’épaisseur d’un poing et évier carré était une révolution. "Pawson l’a dessinée en 1996", explique le CEO, Geert Ostyn. "C'était la première fois que l’architecte concevait un produit. Et un revirement pour nous, car nous avons pu nous profiler au niveau international. Pawson nous a accordé un label de qualité. La rencontre était parfaite : nos valeurs sont identiques - sobriété, simplicité et intemporalité. Après toutes ces années, cette cuisine est toujours un succès. J'ai vendu au photographe d'art Andreas Gursky sa troisième cuisine Pawson : cette fois-ci, pour sa nouvelle maison à Ibiza. Mais la licence expire dans deux ans et  nous en profitons pour passer à autre chose." 

'Le marbre c'est comme des Converse, intemporel,' dit Dirand. ©RV

"La cuisine contemporaine n’est plus la même qu'il y a vingt ans. Elle est davantage devenue un espace de vie. C’est le concept de la cuisine de Joseph. Et c’est aussi un projet plus flexible. La forme de la partie centrale et les poignées sont fixées, mais on peut jouer avec les dimensions, les couleurs et les matériaux. Le marbre, du calacatta avec fond ocre, est son préféré." Sourire aux lèvres, le Parisien déclare : "Le marbre de Carrare, tout le monde en a déjà. Je préfère un marbre avec plus de caractère. Le fait que le marbre soit omniprésent ne me dérange pas. Je vois les choses ainsi : il y a l'original, et le reste. En outre, le marbre est un classique, au même titre qu’une Converse." La cuisine en calacatta est deux fois plus chère que celle de Pawson, il faut compter un premier prix autour des 80.000 euros. 

Le restaurant Monsieur Bleu du Palais de Tokyo est signé Joseph Dirand. C'est une des belles adresses de Paris. ©Adrien Dirand

Shopping inattendu
Joseph Dirand, le très hype successeur de Pawson, aujourd’hui à la retraite. Tout ça ressemble à un plan bien étudié, mais la réalité est toute autre. "Nous ne voulions pas faire dessiner une cuisine par un Français. Et encore moins ouvrir un showroom à Paris. C’est le hasard !", s’exclame en riant Thomas Ostyn, le fils de Geert, qui est dans l'entreprise depuis 2010. "Quand je fais du shopping avec mon épouse, elle regarde les vêtements et moi, l’aménagement. Comme cette fois, chez Balmain à Paris. C’était la première fois que j’y allais : j'ai été impressionné par le décor. J'ai demandé le nom du designer. Et nous n’en sommes pas repartis avec une nouvelle robe, mais avec la carte de visite de Joseph Dirand. Je n'avais encore jamais entendu parler de lui et ne savais absolument pas qu'il était aussi connu en France. Je l'ai appelé directement. Pas pour Obumex; pour moi. Nous avions un terrain à bâtir à Bruges et nous étions à la recherche d'un architecte. Joseph Dirand a été un peu surpris par mon approche directe, mais il a accepté un rendez-vous. Quand je suis arrivé à son bureau, j'y ai vu des catalogues Obumex et When Objects Work. Je lui ai dit : "Ça, c'est papa, et ça, c'est maman." (La mère de Thomas Ostyn, Béatrice de Lafontaine, a fondé en 2001 When Objects Work, un label qui demande à des architectes de concevoir des objets pour la maison, NDLR). La glace a été aussitôt rompue. Peu de temps après, il est venu passer un week-end en Belgique. Je lui ai montré nos ateliers à Staden, je l'ai emmené chez ma mère, chez notre fournisseur de marbre, etc. Il était super enthousiaste. Voilà comment tout a commencé." 

Fan d’esthétique belge
Joseph Dirand se souvient encore de la première réunion. "J'ai emmené Thomas à l'exposition L'art de Vivre avec l'art, organisée par le magazine AD à la maison de vente aux enchères Artcurial, à Paris, où j’avais réalisé une installation utopique, soit une cellule en béton noir avec une projection vidéo de nuages reflétés sur le meuble central en laiton poli. Ce meuble est la base de la cuisine Obumex. C'est exactement la même forme, également basée sur le corps humain." C'était en septembre 2011. Les années suivantes, Obumex et l’architecte d’intérieur ont construit plusieurs cuisines sur mesure, commandées par ce dernier. Et c’est sur base de ces cuisines qu’ils ont développé le concept actuel.

La cuisine du Dirand pour la société belge Obumex. ©RV

Joseph Dirand n’a pas encore signé de réalisation en Belgique. "Un étranger n’entre pas facilement dans les pays où il y a déjà beaucoup de talent", plaide-t-il. "La Belgique compte de nombreux leaders dans le domaine de l'architecture et du design d’intérieur, comme Vincent Van Duysen et Axel Vervoordt, dont j'apprécie énormément le travail. Dans mes intérieurs, j'utilise souvent des objets de Michael Verheyden. J'aime beaucoup l'esthétique belge, minimaliste sans être froide. " Malgré l’amour du Parisien pour le savoir-faire des artisans français, Obumex a pu impliquer de nombreux Belges dans cette collaboration. La cuisinière vient de De Puydt à Evergem; le marbre rare de Van Den Weghe à Zulte; les prises en marbre spéciales de Lapris, une société sœur de Van Den Weghe. 

Livre photographique
Joseph Dirand a grandi à Paris. Sa mère était créatrice de mode et son père photographe de décoration. "Le  soir, après le dîner, nous regardions les photos qu'il avait faites ce jour-là. Grâce à mes parents, je suis entré très jeune en contact avec l'art, le design et l'architecture. Je suis minimaliste depuis l’âge de six ans", affirme-t-il. À douze ans, il rédige un traité de cent pages sur Le Corbusier alors que son professeur n’en avait demandé que dix. Son frère cadet, Adrien, a suivi la route de leur père, Jacques. "Au début, mon père photographiait mes réalisations, mais quand Adrien s’est mis à la photographie, je lui ai demandé de s’en charger. Ce que mon père n’a pas apprécié : il était jaloux de son propre fils. Totalement à tort, bien sûr. Mon père était l’un des plus grands photographes d’intérieurs de l'histoire ! Adrien est mon photographe attitré. Demander à quelqu'un d'autre n'a jamais été une option. Nous avons grandi ensemble, regardé les mêmes photos de notre père et rencontré les mêmes personnes. Adrien est aussi incroyablement talentueux. Ses photographies m'apprennent beaucoup de choses sur mon travail. En ce moment, nous travaillons ensemble à un livre pour l'éditeur américain Rizzoli, un livre photographique sur mon travail. Pas un catalogue sec de mes réalisations. Ça ne m'intéresse pas. Nous prenons notre temps. Dans un an ou deux, il sera prêt." 

Un projet que Joseph Dirand a signé, sur la 5e Avenue, à New York. ©Adrien Dirand

Miami please
De 1994 à 1999, Joseph Dirand étudie l'architecture à l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Paris-Belleville. Avant même d'avoir son diplôme, il réalise des projets pour des amis : une maison à New Delhi, la boutique d'un designer ami de sa mère. Il créé son bureau à 26 ans, il emploie 17 architectes. " Nous travaillons sur l'Hôtel Four Seasons de Miami, le plus grand projet que j'aie jamais réalisé. En fait, ce sont dix projets en un : le lobby, le spa, le restaurant, le bar : tout doit être le meilleur et le plus beau de Miami, sans faire Disneyland. Bref, un travail colossal de 70.000 mètres carrés. La date d'ouverture prévue, juste avant Design Miami en décembre 2015, me semble hors de portée." Il y a de grandes chances que d'ici là, Joseph Dirand travaille déjà à sa prochaine collaboration belge. De source sûre, nous savons qu'il est en pourparlers avec When Objects Work.

Lire également

Publicité
Publicité