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Pieter De Bruyne: l’autre père du postmodernisme

Pieter De Bruyne a créé le mobilier de la maison où Stoffel Van Schuylenbergh a grandi, dont La table de la salle à manger sur roulettes. ©Tim Van de Velde

Lors du dernier salon du design PAD de Paris, Peter Marino a acheté la table ‘Chanel’ du belge Pieter De Bruyne (1931 - 1987). Ce nom ne vous dit probablement pas grand-chose, et, pourtant, le chef-d’œuvre d’architecture postmoderniste, la Maison Van Schuylenbergh, a été classé l’automne dernier. Pourquoi ce natif d’Alost n’est-il pas aussi célèbre que son maître de stage Gio Ponti? Sabato mène l’enquête.

Difficile d’imaginer une maison classée derrière cette façade sobre en briques blanches d’une ruelle d’Alost. Un garage bleu ciel et une longue fenêtre verticale, bleue, elle aussi,, animent la façade. Quand on entre dans le hall, une lumière bleue filtre à travers les vitres teintées, comme une transition plus douce entre la rue et la maison. Depuis octobre dernier, la maison Van Schuylenbergh est classée, ce qui en fait l’un des premiers bâtiments postmodernistes du pays à être protégé. "J’ai toujours su que ce n’était pas une maison ordinaire", confie Stoffel Van Schuylenbergh, ingénieur et propriétaire de la maison. "J’avais 8 ans quand mes parents l’ont fait construire par Pieter De Bruyne, un ami de mon père, Lucas. Après toutes ces années, elle me surprend toujours!"

Lucas Van Schuylenbergh, artiste-peintre, rencontre le designer et architecte d’intérieur Pieter de Bruyne (1931-1987) lors d’une de ses expositions à Gand, à la fin des années 60. C’est alors qu’il découvre son mobilier et devient l’un de ses principaux clients et amis. Après avoir acheté plusieurs de ses pièces pour son appartement, il décide de lui commander sa nouvelle maison à Alost, en 1979, un chantier qui s’étire jusqu’en 1986. Comme il était architecte d’intérieur, il a dû s’associer avec un architecte pour la construction, le moderniste Achiel Hutsebaut (1936-2020). "La collaboration n’a pas toujours été facile", se souvient Van Schuylenbergh.

La maison Van Schuylenbergh à Alost est l’une des premières habitations privées postmodernistes de Belgique à être classée. ©Tim Van de Velde

La maison est aujourd’hui considérée comme la construction la plus aboutie de De Bruyne. Pour la première et dernière fois de sa carrière, il a eu l’occasion de réunir sa vision du mobilier et de l’architecture dans une nouvelle construction. "La maison a conservé 95% de ses dispositions d’origine. Je ne vis plus ici; ma mère y vit seule depuis le décès de mon père, en 2013", poursuit-il.

Jeu de formes géométriques

En entrant dans le salon, on est frappé par un étonnant puits de lumière en verre, de forme pyramidale. "Au départ, ce devait être un cylindre, mais cela a changé au cours de la construction. Voilà une solution esthétique et audacieuse pour apporter de la lumière et isoler le rez-de-chaussée du froid et du bruit" explique Stoffel Van Schuylenbergh. Et comme De Bruyne se passionnait pour l’Égypte, la pyramide est apparue comme une évidence. "Il s’agit d’une demi-pyramide, mais l’illusion de la forme complète est apportée grâce à des miroirs, comme aimait le faire De Bruyne."

La grande baie vitrée du salon en L très spacieux donne sur le jardin. Dans cette pièce se trouvent des meubles conçus par De Bruyne. "Outre leur aspect fonctionnel, ils sont comme des sculptures autonomes. Ils ne sont pas placés contre les murs, mais en retrait pour que l’on puisse en faire le tour: chaque face est différente", explique-t-il. "Mon père en avait probablement déjà six ou sept avant de faire construire la maison. De Bruyne l’a conçue spécialement pour pouvoir y installer sa collection. Ensuite, il a dessiné d’autres éléments sur mesure, comme la table de la salle à manger sur roulettes, qui a accueilli nos dîners de famille. Cette géométrie raffinée des espaces est typique de De Bruyne, on y retrouve toutes les formes qui lui étaient chères: le cube, le cylindre et la pyramide."

Pieter De Bruyne, artiste, designer et architecte d’intérieur, est le pionnier du postmodernisme en Belgique.

Au premier étage, les chambres à coucher.  "La mienne était jaune et celle de ma sœur, rose. Il fallait aimer la couleur!", sourit le propriétaire. "Il y a beaucoup de symbolique chez De Bruyne." Il nous montre le meuble ‘The Night’ (1984) entièrement noir, qui contraste avec la chambre parentale d’un blanc éclatant: "Tout était blanc: les meubles en bois laqué, la moquette, les rideaux et même le projecteur pour regarder des diapositives."

"Le meuble ‘Bénarès’, qui se trouve dans le bureau de mon père, a été créé par De Bruyne suite à une visite de cette ville indienne, où les corps des défunts sont brûlés en plein air, comme le veut le rite hindou, et que l’on surnomme ‘la ville de la mort’. Elle lui a fait une forte impression, au point qu’il a dessiné ce meuble dont les couleurs -bleu, noir, blanc et orange- symbolisent le ciel, la mort, la vie et le feu. Il l’a placé un socle, comme il le faisait souvent: ici, il est en béton."

Imagination débordante

Au deuxième étage, un hall lumineux donne accès à l’atelier en forme de cylindre. "C’est ici que mon père peignait", lance Van Schuylenbergh. "Il donne accès à une terrasse sur laquelle un escalier en colimaçon, de couleur bleue, mène sur le toit plat. Avec ma sœur, on aimait bien s’y cacher pour observer les maisons des alentours."

Les chantiers de De Bruyne étaient l’occasion de mettre son imagination débordante à l’épreuve et de tester de nouvelles idées. "Il improvisait beaucoup, il avait une idée à la minute. S’il y avait un problème sur un chantier, il trouvait toujours une solution innovante!", confie l’architecte Marc Van Schuylenbergh, frère de Lucas, grand collectionneur de design de De Bruyne, comme Lucas et son autre frère, André. Il a eu l’occasion de collaborer avec lui sur plusieurs chantiers. "Dans la maison de mon frère à Alost, un entrepreneur s’était trompé dans les proportions d’une rampe d’escalier en béton: elle était trop basse. Plutôt que de la faire démolir, cela lui a inspiré une nouvelle idée: la rehausser avec une main-courante en bois au profil de losange, très géométrique. Une finition bien plus réussie!"

L’architecte Marc Van Schuylenbergh, a collaboré à plusieurs reprises avec Pieter De Bruyne. il y a dans sa maison et son atelier beaucoup de mobilier conçu par ce dernier. ©Tim Van de Velde

Pionnier du Postmodernisme

Pieter De Bruyne est né à Alost en 1931. Il est souvent considéré comme le pionnier du design postmoderniste, 10 ans avant le groupe Memphis fondé par Sottsass en 1980. Il suit une formation d’architecte d’intérieur à Saint-Luc à Bruxelles, ce qui le mènera au design. Il a réalisé plus de 175 intérieurs et bâtiments, ainsi que 200 meubles et objets. Pourtant, cette personnalité hors du commun est peu connue, sauf par une poignée de connaisseurs. L’architecte Eva Storgaard, autrice avec Christian Kieckens de l’ouvrage en néerlandais "Pieter De Bruyne, Pionier van het postmoderne", témoigne: "Je suppose que son travail était difficile à comprendre et n’était probablement pas assez attrayant pour devenir célèbre. Il a introduit ce vocabulaire bien avant que le postmodernisme ne devienne un courant établi. Dans la culture du design en Belgique, il était plus ou moins un loup solitaire."

Dans les années 1970, De Bruyne se découvre une passion pour l’Égypte et plus spécialement pour la contribution égyptienne à l’histoire du mobilier. "C’est le résultat de recherches personnelles sur l’histoire du mobilier, ce que l’on voit de manière très nette dans ses projets" précise Eva Van Regenmortel, collaboratrice du Design Museum Gent, où sont conservés la majeure partie de ses meubles, dont le révolutionnaire cabinet ‘Chantilly’ (1975), une pièce maîtresse de l’importante exposition "Postmodernisme, style et subversion" du Victoria & Albert Museum de Londres en 2011.

"À partir des années 1970, ses meubles avaient souvent les mêmes dimensions et unités de mesure que celles utilisées dans l’Égypte ancienne. Il y a découvert des approches assez similaires à la sienne, ce qui l’a convaincu qu’il devait y avoir une sorte de conception universelle", commente Eva Storgaard. "Dans ses archives, nous avons retrouvé des milliers de diapositives d’architecture, d’intérieurs, de meubles et d’objets." Grand admirateur de l’Italie, pays qu’il a visité plus d’une centaine de fois, il fait un stage en 1957 chez le designer milanais Giò Ponti, avec qui il conçoit la célèbre tour Pirelli. De Bruyne a été invité par le groupe d’avant-garde italien Studio Alchimia pour collaborer avec son fondateur, Guerriero. "Nous supposons qu’il a refusé, car nous n’avons retrouvé aucune correspondance", ajoute Storgaard. Le postmodernisme italien est ludique, contrairement au travail de De Bruyne, beaucoup plus sérieux. "Il est bien plus réfléchi qu’une simple citation. Ses meubles étaient comme un projet scientifique et, chacun d’eux, était comme un univers en soi."

Les meubles de Pieter De Bruyne ne sont pas adossés aux murs, tels des sculptures. ©Tim Van de Velde

Artisanat

Si son œuvre est méconnue du grand public, c’est aussi parce que ses meubles étaient produits en série limitée, voire en un seul exemplaire. "Au début, il concevait des meubles sociaux, solides et abordables, inspirés par les idées du modernisme tardif. Déçu par l’industrie du mobilier, il s’est concentré sur des créations artisanales: elles sont devenues si sophistiquées qu’il était impossible de les copier ou de les reproduire" précise Eva Storgaard. Elles étaient produites dans l’atelier de menuiserie de son père, Emiel De Bruyne.

"Pieter et moi avons grandi dans l’atelier de mobilier de mon grand-père" confie Hans Le Compte, neveu de De Bruyne, architecte et enseignant à l’école Thomas More à Malines. "J’ai de bons souvenirs de cet atelier et de l’odeur du bois. J’avais une grande admiration pour mon grand-père, qui pouvait relever tous les défis que lui lançait mon oncle. Pieter était fasciné par toutes sortes de cultures, de l’Antiquité classique (Étrusques, Égyptiens) à la Renaissance (Palladio), en passant par le néoclassicisme français, l’Inde, le Mexique et le Guatemala. Depuis le début des années 1970, il est de plus en plus clair que ses meubles témoignent d’un penchant postmoderniste, mais il vivait en Flandre, pas à Milan. Si cela avait été le cas, son destin aurait sûrement été très différent" dit-il avant de conclure: "Je suis frappé par le fait qu’au cours des dernières décennies, il n’a pratiquement pas été mentionné dans les cours d’architecture ou de design, mais avec le regain d’intérêt pour le design des années 70 et 80, cela pourrait changer."

"Déçu par l’industrie du mobilier, il s’est consacré aux créations artisanales: elles étaient si sophistiquées qu’il était impossible de les copier."

Chez les Van Schuylenbergh, collectionner des meubles De Bruyne est une affaire de famille. Marc Van Schuylenbergh collaborait aussi avec lui quand il avait besoin d’un architecte pour dessiner ses plans de maisons privées. Pieter était architecte d’intérieur et cela a certainement joué en sa défaveur en matière de reconnaissance. Il a notamment travaillé sur le projet de maison de vacances du docteur Reemans à Borme-Les Mimosas, dans le midi de la France, sa seule construction à l’étranger.

Il a aussi aidé De Bruyne à dessiner une pyramide pour la résidence d’Herman De Croo, alors ministre des chemins de fer. "Dans sa ferme de Brakel, il voulait qu’il y ait un espace pour laisser entrer plus de lumière. Pieter était obsédé par l’Égypte ancienne: il a donc dessiné une pyramide de verre. De Croo était convaincu, son épouse un peu moins, à cause de l’entretien que demandait une telle surface vitrée. Comme à son habitude, un problème devient une solution pour De Bruyne: il inventa un système de rails pour y faire rouler un charriot et accéder facilement aux vitres. "Je l’ai dessiné pour Pieter en 1985, mais De Croo n’en a jamais voulu."

©Tim Van de Velde

Nouveau patrimoine

Ainsi, la maison Van Schuylenbergh (1979-1986) est classée depuis octobre 2021, tout comme l’ensemble de son mobilier, ce qui en fait un rare exemple de classement d’un site postmoderniste en Belgique. La reconnaissance internationale de cette architecture serait-elle en marche? À Bruxelles, le plus récent bâtiment classé est le rectorat de la VUB de Renaat Braem (1978), suivi par l’Opéra Royal de la Monnaie, dont l’extension est signée A2RC et Charles Vandenhove (1985). À l’international, les bâtiments postmodernes des années 80 et 90 font de plus en plus l’objet de dossiers de protection. Parmi eux, citons la tour AT&T de Philip Johnson à New York ou la Cosmic House de Charles Jenks à Londres.

Cette architecture des années 1980-1990 est rarement appréciée du public, car méconnue. Le manque de recul par rapport à cette époque entraîne beaucoup de destructions. Et c’est comme une impression de déjà-vu: dans les années 60, on considérait l’Art nouveau comme un style trop passéiste: on lui préférait les immeubles tours, le plastique et l’aluminium.

Le postmodernisme est notre "nouveau patrimoine", celui qui suit l’Art nouveau, l’Art déco, et le modernisme. "C’est important que la maison Van Schuylenbergh soit classée en tant qu’ensemble, comme une œuvre d’art totale. Cela me donne la garantie que personne ne pourra la détruire ni disperser son mobilier: mon objectif est de la préserver pour les générations futures. Malheureusement, peu de gens connaissent le travail de Pieter De Bruyne et beaucoup de ses réalisations disparaissent petit à petit", regrette le propriétaire.

La maison personnelle de De Bruyne, une maison néoclassique rénovée en 1972 située non loin de là, est également classée depuis 2008. Elle est parfois ouverte au public, lors des Journées du Patrimoine, contrairement à la maison Van Schuylenbergh. "Personne ne peut la visiter, sauf les architectes ou ceux qui travaillent sur ce sujet, que j’accueille avec plaisir", conclut Stoffel Van Schuylenbergh.

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