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Ruée sur le mobilier moderniste massif du Suédois Axel Einar Hjorth

La chaise 'Üto' de 1929. Dans cette demeure provençale, accompagnée de la sculpture 'Crude Thinking 4' de l'Americain Richard Nonas. ©Jean-Francois Jaussaud Luxproductions

Ce mois-ci marque le soixantième anniversaire de la mort de l'architecte et designer suédois Axel Einar Hjorth. Vous n'avez jamais entendu parler de ce précurseur du modernisme suédois? C'est que vous n'avez pas consulté Instagram ces derniers temps...

Des élans, une forêt sombre et une église. Il n'y avait guère plus à voir à Krokek, à l'embouchure du fleuve Motala, qui se jette dans la mer Baltique au sud de la Suède. Sauf peut-être un chêne tortueux, le point de repère entre Östergötland et Södermanland qui a donné son nom au village.

Les deux fauteuils 'Berga' signés Axel Einar Hjorth sont en bois de pin et datent de 1930. Les coussins sont en cuir d'agneau. ©Jean-Francois Jaussaud Luxproductions

C'est dans cette localité reculée qu'Axel Einar Hjorth (1888-1959) a passé les douze premières années de sa vie, élevé par sa mère célibataire dans des conditions très modestes jusqu'à ce que sa vie soit bouleversée après son adoption dans une famille aisée.

Tout au long de son existence, Hjorth a jonglé entre richesse et pauvreté, sobriété et opulence, passant de meubles de luxe pour la haute bourgeoisie - et même le chah d'Iran - à de simples meubles, presque primitifs, pour les rustiques pied-à-terre de la campagne suédoise, ce qui lui a valu le surnom de 'précurseur du modernisme suédois'.

Après sa mort, il y a soixante ans ce mois-ci, sa notoriété et sa popularité ont décliné, et qui dit design suédois dit Ikea. Si on demande à quelqu'un de citer des designers scandinaves, il y a peu de chances que Hjorth soit mentionné - contrairement à Arne Jacobsen et Alvar Aalto.

Aujourd'hui, Hjorth est ce qu'on appelle un "designer pour designers", aimé des connaisseurs et inconnu du grand public. Cependant, grâce à des designers de haut niveau qui présentent le mobilier du Suédois sur les réseaux sociaux ou le choisissent pour certains de leurs projets, un changement se profile.

Yovanovitch et Vervoordt

Dans un chalet à Andermatt, en Suisse, l'architecte et designer Pierre Yovanovitch a installé un rocking chair 'Lovö' et un fauteuil 'Lovö' de Hjorth, découverts chez le marchand de design Éric Philippe. ©Jean-Francois Jaussaud Luxproductions

Le plus grand fan et impresario officieux de Hjorth est le célèbre designer français Pierre Yovanovitch, qui associe des meubles Hjorth à d'autres meubles vintage ou à ses propres créations contemporaines pour des projets d'intérieurs.

Ses quelques 125.000 abonnés sur Instagram raffolent des photos du chalet en Suisse, du chai et guesthouse au Portugal et de l'hôtel de maître à Bruxelles où des chaises à bascule et des tables de Hjorth côtoient des sculptures d'Henry Moore et des lampes d'Aage Holm Sørensen ou Jos Devriendt.

Le regain d'intérêt pour Hjorth se porte surtout sur son mobilier en bois de pin. Cette table 'Utö' (1930) en pin massif. ©Photo courtesy of www.jacksons.se

"J'aime particulièrement la collection brute de mobilier en pin suédois qu'il a commencé à créer en 1929, connue sous le nom de 'Sportstugemöbler', ou 'Furniture for the holiday house'", précise Yovanovitch. "Les lignes sont basées sur les traditions rurales suédoises, ce qui donne des pièces étonnamment modernistes."

Le marchand d'art Boris Vervoordt, qui dirige la galerie Axel Vervoordt, du nom de son père, est également un admirateur de Hjorth. "J'aime beaucoup ses choix de bois massif", déclare-t-il. Il apprécie aussi la façon dont Hjorth a tiré les meilleures formes de meubles scandinaves historiques pour les épurer.

"J'adore la façon dont Axel Einar Hjorth naviguait d'un style à l'autre", a déclaré le designer d'intérieur Giancarlo Valle, établi en Amérique, dans une interview accordée à la maison de vente aux enchères Christie's et dans laquelle il a cité Hjorth parmi ses designers favoris. Valle, qui utilise souvent les meubles du Suédois dans ses projets d'intérieur, qualifie son style de "modernisme fonctionnaliste avant même que les modernistes français les plus célèbres ne définissent leur travail de cette façon".

Greta Garbo et le chah

Hjorth est mort il y a soixante ans sans descendance ni archives, ce qui explique son éclipse dans le monde du design scandinave. ©José Manuel

Hjorth n'a jamais été un pur moderniste. Il faisait surtout ce qu'il voulait. En 1930, avant l'avènement du modernisme suédois, il travaille pour les menuisiers H. Joop & Co, Myrstedt & Stern et Jonssons et pour la Stads Hantverksförening de Stockholm. Il s'avère être un des designers les plus importants de la 'Swedish Grace', un mouvement qu'on peut définir de manière quelque peu irrévérencieuse comme du 'néo-classicisme light'.

Le mobilier conçu par le designer dans les années 1920 se repère à certaines caractéristiques typiques: des tables et des chaises avec des pieds en colonne et des armoires couvertes de motifs de frises grecques.

Lentement mais sûrement, Hjorth se fait un nom. En 1927, certaines de ses créations trônent au Metropolitan Museum of Art de New York, dans le cadre d'une exposition sur les arts décoratifs suédois contemporains. C'est aussi cette année-là qu'il sort du lot: il devient designer en chef et architecte de la Nordiska Kompaniet, qui est à l'époque le fabricant de meubles suédois le plus important et le plus exclusif.

"Comme Nordiska Kompaniet avait son usine, Hjorth pouvait faire ce qu'il voulait", précise Thomas Ekström, marchand de design suédois et connaisseur de Hjorth. "Les clients de Nordiska appartenaient à la bourgeoisie, comme l'actrice Greta Garbo. Nordiska avait les clients, Hjorth recevait les commandes."

Ce fauteuil 'Caesar' pour Nordiska Kompanieta été présenté au pavillon suédois lors de l'Exposition universelle de Barcelone en 1929. ©Photo courtesy of www.jacksons.se

La star n'est pas la seule à apprécier le style de Hjorth; l'industriel suédois Ivar Kreuger et le chah d'Iran sont fans. Pour ce dernier, il aménage un wagon. De plus, Hjorth est nommé designer en chef du pavillon suédois de l'Exposition universelle de Barcelone de 1929.

Opulente austérité

Pourtant, alors que Ludwig Mies van der Rohe inaugure le pavillon allemand de l'Exposition de Barcelone, et un an à peine avant l'avènement officiel du modernisme suédois, Hjorth continue à miser sur le style Swedish Grace.

Dans le pavillon suédois, il installe des chaises 'Caesar' hyper classiques sur un plancher de bois noir, entourées de meubles en bouleau et ébène peints à l'or.

La banquette 'Sandhamn' en bois de pin date de 1929. ©Jean-Francois Jaussaud Luxproductions

Curieusement, le Suédois conçoit peu après quelque chose de radicalement nouveau: des meubles rustiques et épurés pour les maisons de campagne de la classe moyenne de l'époque. Ces meubles, qu'il baptise du nom des archipels suédois 'Blidö', 'Sandhamn', 'Toro' et 'Lovö', sont aujourd'hui considérés comme les précurseurs des créations de Charlotte Perriand, la grande designer Française d'avant-garde.

Hjorth avait "Une incroyable capacité à naviguer entre fonctionnalisme et néo-classicisme", explique Paul Jackson, de la galerie de design suédoise Jacksons, un exposant régulier à la Tefaf. Comme la table 'Lido', qui ressemble presque à du Bauhaus, mais avec un aspect scandinave. Ou, ainsi que le style de Hjorth est parfois décrit, une "opulente sobriété".

Malgré le succès de sa collection de meubles, Hjorth quitte Nordiska Kompaniet après un peu plus de onze ans de collaboration. Il se lance d'abord en tant que designer/architecte indépendant, mais cela ne se déroule pas exactement comme prévu et, pour des raisons financières, il se voit contraint de retourner travailler pour un fabricant de meubles. Jusqu'à sa mort, en 1959, Hjorth créera pour Aski, un fabricant de mobilier de bureau.

Pièces rares

Comment se fait-il qu'un designer aussi influent, à la croisée de la tradition et du modernisme, soit tombé dans l'oubli? "Il est mort sans enfants et sans archives. Si vous conservez vos archives, comme Le Corbusier, tout le monde peut étudier votre travail et on ne vous oublie pas. Par contre, si vous les jetez et que vous n'avez pas d'enfants, cinquante ans plus tard, plus personne ne vous connaît", explique Ekström, qui a consacré un livre au designer.

L'actrice Greta Garbo adorait le style du mobilier de Hjorth, comme le Chah d'Iran.

"Il était extrêmement difficile de faire des recherches sur Hjorth", poursuit ce connaisseur, qui affirme que le livre n'aurait jamais vu le jour s'il n'avait pas retrouvé une ancienne collaboratrice de Hjorth, qui a pu lui fournir une masse d'informations.

Ekström suppose également que le fait que Hjorth préférait se cacher derrière des marques comme Nordiska Kompaniet n'y est pas étranger: "Il n'aimait pas se trouver en première ligne."

Futurs classiques

Cependant, tout le monde n'a pas oublié Hjorth. Certains spécialistes du design tentent depuis des années de le faire connaître à un plus large public. Comme le marchand de design français Éric Philippe de la galerie éponyme.

La chaise 'Futurum' (1928) à haut dossier illustre les va-et-vient de Hjorth entre classique et moderne. ©Photo courtesy of www.jacksons.se

Philippe, qui se qualifie de 'spécialiste de Hjorth', expose depuis des années des meubles du designer dans sa galerie ainsi qu'à des foires comme la Tefaf, Design Miami/Basel et la Fiac. Aujourd'hui, il voit que la demande est en train d'augmenter: "Les prix continuent à monter, car le public commence à se rendre compte de la beauté de ces pièces rares."

Cette rareté ne constitue cependant pas un obstacle insurmontable: des maisons de ventes aux enchères comme Phillips, Christie's, Wright, Bukowskis ou Piasa proposent régulièrement des lots Hjorth, et il est également possible d'en acheter sur les plateformes en ligne comme Pamono et 1stdibs.

Les meubles en bois de Hjorth des années 1930 sont particulièrement prisés. Mais, précise Yovanovitch, il n'y a pas de tendance à proprement parler. "On assiste à un come-back de Hjorth, mais cela n'a rien d'une hype. Ses pièces sont si minimalistes que je les soupçonne d'être de futurs classiques. Son esthétique est d'une telle simplicité et d'une telle radicalité que l'oeil ne s'en lasse pas."

 




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