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Salle de jeux pour adultes: le collectif new-yorkais de designers ouvre son musée

©Noah Kalina

Le trio créatif qui dirige le studio de design américain Snarkitecture est adepte du 'less is more' et, pourtant, des marques telles que Cos, Calvin Klein, Gufram et la foire Art Basel lui en demandent toujours plus.

"Ils ont manifestement oublié de me communiquer le dresscode!", s'exclame Alex Mustonen en constatant que ses deux collègues de Snarkitecture sont venus à l'interview en hoodie noir avec l'inscription 'Kith' en lettres blanches. Lui, il porte une chemise en laine gris foncé. Et des bottes rose pâle. "Je voulais souligner que nous ne faisons pas que du monochrome."

À l'exception des bottes, le trio qui forme Snarkitecture est habillé de pied en cap en noir et gris. Pour leurs habits comme pour leurs projets, Daniel Arsham, Alex Mustonen et Ben Porto ont une préférence marquée pour une palette monochrome de noir, gris, bleu et (surtout) blanc. Pour la marque de mode Cos, ils ont installé dans une galerie de Séoul un gigantesque labyrinthe à billes bleu-gris.

Alex Mustonen, Daniel Arsham et Ben Porto, le trio de Snarkitecture. ©Noah.Kalina

Pour la foire d'art Art Basel Miami Beach, ils ont peint un jet privé dans un dégradé de bleu ciel. Et ils ont choisi l'argent, le blanc et le bleu-gris pour les murs du flagship de la marque streetwear américaine Kith, au coeur de Soho, à New York. La pièce maîtresse de cette adresse est une colonne à l'éclairage spectaculaire, composée de centaines de moulages en plâtre des célèbres baskets 'Air Jordan 1'. En blanc, bien entendu.

Musée personnel

Pour les 80 ans du maroquinier italien Valextra, le studio a recouvert le plafond d'une couverture de voiles vaporeux. ©Delfinos Sisto en Marco Cappelletti

Les trois Américains sont en 'speed dial' chez une foule de marques de mode. Du très chic grand magasin italien de maroquinerie de luxe Valextra à la marque de mode suédoise Cos en passant par la boutique lifestyle Colette à Paris, aujourd'hui définitivement fermée. Ils ont aussi créé un casque audio en édition limitée avec le label américain Beats by Dre.

Des réalisations marquantes pour une agence de design qui n'a que dix ans. Pourtant, Snarkitecture ne compte pas s'arrêter en si bon chemin: à la mi-mars, 'Snark Park', un musée où se trouveront une série d'installations artistiques réalisées par Arsham, Mustonen et Porto, ouvrira ses portes à New York.

Snark Park. ©rv

Dans une pièce latérale de la boutique Kith plongée dans l'obscurité, le trio me montre un trône rond en cuir blanc et une colonne effritée en plâtre blanc. Des évidements informes pratiqués dans des colonnes de deux mètres de haut laissent filtrer une lumière douce. L'installation, intitulée 'Lost and Found', est un avant-goût de ce qui sera exposé au 'Snark Park'. "Imaginez une sorte de forêt constituée d'une centaine de colonnes comme celle-ci", détaille Arsham. "Chaque colonne sera interactive. Et dans certaines, il sera même possible d'entrer. On pourra toucher, entendre et voir. Chaque colonne recèle une sorte de moment individuel."

L'objectif est d'organiser jusqu'à quatre expositions interactives par an, rien que des installations conçues par le trio en collaboration ou non avec des entreprises et des marques. "Nous avons déjà réalisé de nombreuses installations, y compris dans des galeries et des musées. Nous avions toujours voulu avoir un endroit où l'on pourrait faire des choses qui nous intéressent, sans limite", explique Arsham. "Maintenant, les rôles sont inversés: nous invitons des marques chez nous, et non l'inverse", conclut Mustonen.

La chasse au Snark

L'architecture est souvent très rigide. La seule chose qu'on touche, ce sont le sol et les poignées de porte. Nous essayons d'aborder l'architecture du point de vue d'un enfant.

Arsham et Mustonen partagent un atelier depuis dix ans déjà, mais sont des amis de près de vingt ans. Ils se sont rencontrés en 2000, au célèbre Cooper Union College de New York, qui a également formé les célèbres architectes Daniel Libeskind et Shigeru Ban, ainsi que l'artiste Lee Krasner. Arsham a étudié l'art, Mustonen l'architecture. Ils se sont liés d'amitié dans l'atelier de menuiserie, mais il a fallu encore cinq ans avant qu'ils ne travaillent ensemble.

En 2005, Arsham a été chargé de concevoir les cabines d'essayage de la nouvelle boutique Dior à Los Angeles. "Dans les musées et les galeries d'art, on peut faire beaucoup de choses. C'est un peu plus difficile dans les magasins, où des permis sont nécessaires. C'est pour cela que j'ai demandé à Alex de m'aider. C'est ainsi qu'est née l'idée de faire quelque chose ensemble, à la croisée de l'art et de l'architecture." Ils ont nommé leur agence Snarkitecture d'après le nom d'un poème de Lewis Carroll, 'La chasse au Snark', qui décrit l'impossible voyage d'une équipe improbable pour trouver une inconcevable créature. Tout un programme.

En 2014, le duo devient un trio avec l'arrivée de Porto. Et tout s'accélère: presque chaque année, ils font un pit stop au Salone del Mobile de Milan, où, en 2018, ils ont présenté une nouvelle collection de meubles modulaires en canettes d'aluminium, semelles de chaussures et emballages en plastique pour l'entreprise de design germano-britannique Pentatonic. Et, toujours en 2018, ils ont réalisé une impressionnante installation pour les plans de travail de cuisine Caesarstone.

Les créateurs de Snarkitecture sont doués pour dire peu avec beaucoup de mots. Parfois même pour dire peu avec peu de mots. Étonnamment, ils ne prennent pas leur travail trop au sérieux. Du moins, son contenu. Les installations de Snarkitecture sont, en réalité, des salles de jeux monochromes pour adultes. Au musée, on ne peut rien toucher, mais, chez Snarkitecture, on peut palper le tapis moelleux. Ou jouer dans le design.

Piscine à balles pour adultes

©Noah Kalina

Pour leur installation hyper populaire 'The Beach', le trio avait fait remplir une gigantesque piscine avec un million de balles translucides dans lesquelles les visiteurs pouvaient s'en donner à coeur joie. Snarkitecture a réalisé l'installation pour le National Building Museum de Washington DC en 2015. Depuis, l'installation est devenue une véritable hype sur les réseaux sociaux et a voyagé en Floride, à Sydney, à Bangkok, à Chicago et à Paris.

"L'architecture est souvent rigide", déclare Arsham. "La seule chose qu'on touche, ce sont le sol et les poignées de porte. Nous essayons d'aborder l'architecture du point de vue d'un enfant."

'Fun House, National Building Museum, Washington. ©Noah Kalina

"L'art ou l'architecture, c'est toujours une question de recherche", intervient alors Porto. "Une expérience tactile et physique peut donc être véritablement transformatrice."

Tout à coup, ils éclatent de rire. Nous venons en effet de leur signaler qu'un écrivain avait récemment qualifié Snarkitecture de 'Marie Kondo de l'architecture', faisant référence à la gourou japonaise du rangement qui recommande de jeter les objets qui ne vous donnent pas de joie. Arsham sourit et reconnaît qu'il a lu le livre de Kondo et qu'il a même essayé de procéder à un rangement. Serait-il devenu minimaliste? "Je suis tout le contraire d'un minimaliste", rétorque-t-il. Surpris, notre regard passe de sa tenue noire et blanche à l'espace noir et blanc épuré. "C'est vrai, mon travail peut sembler minimaliste, mais je conserve beaucoup de choses."

"C'est un hamster organisé", lance Mustonen. Et Arsham, imperturbable, d'ajouter: "J'ai beaucoup d'art, beaucoup de choses que des gens m'ont données et que je veux garder, mais je les ai classées par couleur sur des étagères."

Aujourd'hui, Snarkitecture travaille sur dix, voire vingt projets simultanément, avec l'aide d'environ onze collaborateurs. Qu'est-ce qu'ils prévoient pour l'avenir? Commencer par ouvrir leur propre musée, bien sûr. Et peut-être même engager une collaboration avec un musicien. Avec qui voudraient-ils travailler? "Elon Musk", l'excentrique CEO de Tesla, répondent-ils d'une seule voix. Ils ne donneront aucune explication à ce sujet et Arsham n'a pas envie d'en parler.

Bon, passons alors à l'hôtel Snarkitecture qu'ils évoquent depuis des années. "Ça va venir", répond laconiquement Arsham. "C'est un rêve", déclare Porto. Et Mustonen, faisant une dernière fois honneur à leur style 'less is more', d'ajouter avec le plus grand sérieux: "Un rêve sur lequel nous travaillons."

Snark Park ouvre ses portes le 15 mars. 'The Shops and Restaurants at Hudson Yards', Hudson Yards 20 à New York.

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