Sans clous ni colle: le mobilier unique des maîtres de Hida

Une exposition à Londres met en lumière le travail des maîtres de Hida, une région forestière du Japon où la tradition artisanale est toujours vivante.

Au cœur de la région montagneuse et densément boisée du centre du Japon, Hida cultive sa tradition du travail du bois. “Au Japon, il est indissociablement lié à Hida”, déclare Simon Wright, directeur de la programmation à la Japan House London, où une nouvelle exposition célèbre ce travail artisanal spécifique.

Son histoire remonte à 1.300 ans, époque où les charpentiers de Hida étaient envoyés dans la capitale impériale de Nara pour y construire les nombreux temples et structures afin de payer les taxes en bois et main d’œuvre. Ainsi que l’indiquent des documents officiels du VIIIe siècle, ces artisans étaient connus sous le nom de “Hida no Takumi” (“Maîtres de Hida”). Leur héritage est toujours vivace, notamment dans le berceau de leur savoir-faire, la ville de Takayama. Leurs compétences y ont été transmises de génération en génération tout en développant des techniques uniques, ce qui en a fait un centre du travail du bois.

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Les charpentiers de Hida peuvent glisser des éléments en bois les uns dans les autres comme un puzzle, sans avoir besoin de colle ni de clous: une tradition toujours vivace.
©Igarashi Junya

“Aujourd’hui, de grands designers se rendent à Takayama pour y faire réaliser leurs créations, car c’est là que se trouve le savoir-faire”, explique Wright. L’exposition “The Carpenters’ Line: Woodworking Heritage in Hida Takayama” explore la relation de la région avec ce savoir-faire, y compris les arbres, les outils et les techniques. Les visiteurs sont immergés dans un espace rempli d’images et de sons des forêts de Hida (la ville de Takayama est boisée à 92 pour cent). Tout commence par l’essence: du hêtre au noyer, en passant par le cyprès hinoki et le cèdre japonais, plus de 350 espèces sont au cœur de cet art du bois.

L’outil qui donne son nom à l’exposition (la ligne de marquage, appelée “sumitsubo” ou “suminawa” au Japon, qui recourt à l’encre pour tracer des lignes droites) est l’un des nombreux outils utilisés pour transformer le bois en structures et en objets. “La ligne fondamentale ainsi tracée est vitale pour le charpentier”, déclare Wright. La précision est cruciale dans la menuiserie, et le travail du bois japonais est particulièrement prisé pour ses assemblages ingénieux et complexes, grâce à des formes sculptées qui permettent aux éléments de s’emboîter à la manière d’un puzzle, sans recourir à de la colle ou à des clous.

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“Toutes les pièces doivent s’emboîter: on ajuste chaque pièce jusqu’à ce qu’elle soit précise au millimètre près: il n’est donc pas nécessaire d’utiliser des joints métalliques. Le résultat est un meuble parfaitement assemblé.”
Kawakami Shingo
Menuisier

Résistance sismique

Une tradition chronophage qui se perpétue aujourd’hui, pour célébrer ce savoir-faire, mais aussi en raison de sa résistance: en architecture, les joints en bois sont moins vulnérables à la pourriture et à la décomposition que les clous, et plus résistants aux tremblements de terre fréquents du Japon.

“Si un puissant tremblement de terre se produit et que les pièces en bois ne sont pas réellement assemblées, elles se plient l’une dans l’autre, ce qui exerce une pression énorme sur la fixation métallique qui finit par se briser”, explique Kawakami Shingo, un menuisier de Takayama qui travaille pour la société de mobilier Nissin.

“Lorsqu’on fixe des pièces en bois sans recourir à des fixations métalliques, les pièces assemblées se plient comme une seule pièce en cas de pression, ce qui empêche le bois de se briser.” Cette technique s’applique également aux meubles, mais pas pour des raisons de résistance sismique. “Nous essayons de ne pas utiliser de fixations métalliques si c’est possible”, ajoute Shingo. “Lorsque nous assemblons les différents éléments d’une chaise, s’il y a des écarts, cela signifie que l’assemblage n’est pas aussi affleurant qu’il pourrait l’être. Dans ce cas, nous l’ajustons pour que les pièces soient parfaitement imbriquées. Ce processus est répété jusqu’à obtenir un meuble parfaitement assemblé.”

Les forêts autour de Hida abritent plus de 350 espèces d’arbres, du hêtre au noyer, en passant par le cyprès hinoki et le cèdre du japon.
©Igarashi Junya

Tradition et innovation

La laque est une autre tradition associée au travail du bois japonais. À Hida, une technique appelée Hida-Shunkei a été développée au XVIIe siècle. Caractérisée par une laque de teinte ambrée ou rouge rubis transparente plutôt qu’opaque, cette technique délicate magnifie la forme et le grain du bois.

Malgré l’importance des méthodes traditionnelles, l’innovation a contribué à façonner l’évolution du travail du bois à Hida. Dans les années 1920, les techniques du bois courbé développées en Autriche au XIXe siècle ont commencé à être adoptées par les artisans de Hida pour travailler des bois difficiles comme le hêtre, créant ainsi des chaises aux courbes élégantes.

©Jérémie Souteyrat

Apprentissage intensif

Hida Sangyo, un fabricant de mobilier établi à Takayama depuis 1920, a mis au point une technique de compression qui a offert aux artisans de nouvelles manières de travailler le cèdre du Japon (Cryptomeria japonica). En raison de sa tendreté, ce bois ne convenait généralement pas à la fabrication de meubles, mais une compression intense en a fait un matériau plus solide et plus polyvalent. L’exposition présente cette technique sur la chaise de Hida Sangyo, “Kisaragi” (2014), d’inspiration mid-century, ainsi que sur le sol et les lambris de l’entreprise Wavok (2014), dans lesquels les motifs des anneaux de croissance du cèdre du Japon sont disposés de manière graphique et tourbillonnante.

Les machines jouent un rôle de plus en plus important dans le travail du bois de Hida, mais elles ne sont pas considérées comme une solution parfaite. “Il y aura toujours des processus qui ne pourront pas être réalisés par des machines”, déclare Shingo. “Un artisan doit regarder le produit, l’ausculter et le terminer à la main, car cette intervention humaine peut changer la sensation d’un produit lorsqu’on le touche ou que l’on s’y assied.”

Tous les meubles fabriqués à Hida sont couverts par une garantie de dix ans.
©Jérémie Souteyrat

Depuis son cadre forestier jusqu’à des initiatives telles que la Hida Artisan School, qui transmet les compétences en menuiserie par le biais d’un apprentissage intensif de deux ans, Hida reste un centre important du travail du bois pour de nombreuses raisons. Mais c’est aussi l’attention portée par les menuisiers locaux à la qualité qui maintient la bonne réputation de la région.

Tous les meubles fabriqués à Hida bénéficient de dix ans de garantie. “Cela demande de corriger des anomalies mineures et subtiles”, explique Shingo. “Si vous ignorez ces petits détails et créez des produits axés sur l’efficacité, ils finiront par se casser au bout de cinq ou six ans. Y consacrer plus de soin signifie que cela peut prendre davantage de temps ou que le coût du produit peut être plus élevé, mais c’est un élément sur lequel les menuisiers de Hida ne transigent pas.”

“The Carpenters’ Line: Woodworking Heritage in Hida Takayama”, Japan House London, jusqu’au 29 janvier 2023 à Londres.

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