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Visite exclusive de l'appartement de l'artiste Yves Klein

L’appartement d’Yves Klein servait à la fois d’habitation, d’atelier et de lieu de rendez-vous de la scène artistique d’avant-garde. ©Yves Klein, ADAGP, Paris / BILDKUNST, Bonn, 2016

C'est là qu'il a passé sa lune de miel, qu'il a vécu, travaillé et est décédé à 34 ans. Sa veuve n'a rien touché pendant un demi-siècle. Exceptionnellement, elle vient d'accepter d'ouvrir les portes de leur appartement parisien. Visite exclusive chez l'artiste Yves Klein.

Qui dit Yves Klein dit bleu Klein. Avec ses toiles, éponges et sculptures monochromes bleu outremer, l'artiste français s'est catapulté au sommet de l'avant-garde internationale en quelques années. On pense notamment à ses célèbres 'Anthropométries', ces performances réalisées en public, dans des galeries, avec des modèles dont les corps enduits de peinture sont utilisés comme des pinceaux vivants. Vêtu d'un smoking et d'un noeud papillon blanc, tel un chef d'orchestre, il dirige, avec distance, les actions de ces femmes qui s'enduisent mutuellement de peinture bleue avant de presser leurs corps sur une toile blanche. Ces silhouettes sont devenues iconiques et elles figurent, aujourd'hui, sur deux robes de la collection printemps-été 2017 de la maison de mode française Céline.

À travers ses performances spectaculaires et ses œuvres picturales, Yves Klein est aujourd’hui considéré comme le précurseur du happening et du body art. ©Yves Klein, ADAGP, Paris / BILDKUNST, Bonn, 2016

La plupart de ses 'Anthropométries' n'ont pas vu le jour dans des galeries, mais dans l'appartement que Klein a acheté à Paris avec son épouse, l'artiste Rotraut Uecker. "Nous avons cherché un atelier d'artiste pendant des années, sans succès. Notre appartement faisait donc office d'atelier", explique sa veuve, aujourd'hui âgée de 78 ans. Ils roulaient le tapis et posaient une feuille de papier à même le sol. Sur des airs de Mozart ou de Beethoven, l'artiste se mettait alors au travail. Klein et Uecker, à la fois son épouse et sa muse, y ont vécu trois ans, jusqu'à ce que l'artiste français soit terrassé par une crise cardiaque le 6 juin 1962. Leur fils voyait le jour exactement deux mois plus tard.

Zéro mobilier
Pendant plus d'un demi-siècle, Rotraut (son nom d'artiste) n'a rien touché dans l'appartement de la rue Campagne-Première: il est exactement comme il l'avait laissé, comme un mausolée ou un musée. Malheureusement, le 'mausolée' ne se visite pas. Rotraut a continué à y travailler, dans une nouvelle aile qu'elle a fait ajouter spécialement à cet effet. Ses grandes sculptures en métal fantaisistes de couleurs vives et ses peintures de ciel étoilé sont l'antithèse du travail de son défunt mari.

Rotraut passe la majeure partie de son temps aux États-Unis où elle vit avec son second époux, Daniel Moquay, avec qui elle gère depuis plusieurs décennies la succession de Klein. Grâce à elle, le travail du Français est toujours visible quelque part: depuis le début du mois, une rétrospective 'Yves Klein: le théâtre du Vide' est exposée à Bozar à Bruxelles. Et elle a donné la permission au critique de théâtre allemand Matthias Koddenberg d'éditer le livre 'Yves Klein: In/Out Studio' avec trois cents photographies d'archives montrant comment vivait et travaillait le fondateur du Nouveau Réalisme.

L’artiste français et son épouse d’origine Est-Allemande, Rotraut Uecker, ont vécu pendant trois ans dans leur appartement parisien. Le 6 juin 1962, à 34 ans, il décède d’une crise cardiaque. Deux mois plus tard naissait leur fils. ©Manfred Tischer

À la fin des années 50, l'artiste du monochrome bleu décide que son nouvel appartement ne ressemblera pas au désordre de son précédent atelier. Klein veut un lieu immaculé, presque incolore, qui incarne sa philosophie comme nul autre. Klein peint donc tout l'appartement en blanc: les murs, les portes, mais aussi le feu ouvert où il va réaliser ses premières 'Peintures de feu'. Outre un canapé et un épais tapis gris, le couple ne veut pas de meubles. Dans l'appartement, la seule couleur est le bleu des éponges et des oeuvres que Klein y a réalisées au fil des ans. "C'était un peu comme The Void", a déclaré Rotraut au Wall Street Journal, en référence à l'exposition de Klein dans la galerie parisienne Iris Clert en 1958. L'exposition consistait en une galerie vide, entièrement peinte en blanc. La touche artistique résidait dans les détails bleus: les invitations et les timbres étaient bleus, l'entrée était habillée d'un impressionnant rideau de théâtre bleu et les cocktails servis lors du vernissage avaient été colorés avec du bleu de méthylène.

Deux éditions d'oeuvres de Klein: l'accrochage de 8 cubes bleus et l'une de ses célèbres tables basses en plexiglas et poudre bleue. ©François Coquerel

Silence extrêmement long
L'appartement est non seulement le lieu où travaillait Klein, mais aussi un véritable lieu de rencontres artistiques. Pour des artistes comme Arman et Christo, des écrivains et critiques d'art comme Pierre Restany, cet endroit relevait presque de la seconde résidence. C'est là qu'en réponse au mouvement Pop art américain, le groupe des Nouveaux Réalistes signe son manifeste le 27 octobre 1961. "Nous formions une famille", se souvient Christo. "Quand Klein avait terminé un nouveau travail, il nous appelait. Nous nous asseyions sur le sol de ce grand appartement bourgeois. Et nous mangions très bien." C'est Rotraut qui joue la cuisinière de service. Les repas sont servis sur un plateau de table en bois sans pieds, déposé sur le tapis. Les invités sont assis sur le sol, à la japonaise, entourés d'oeuvres de Klein.

Ces oeuvres ne se limitent pas au célèbre bleu outremer -Klein a déposé cette couleur sous le nom d''International Klein Blue'. Son idée est d'explorer l'expression de l'infinitude spirituelle et du vide. Il réalise sa première oeuvre à 18 ans, couché sur la plage de Nice. "Je rêvais de signer de mon nom le bas du ciel", écrivait-il plus tard. "Je me suis mis à détester les oiseaux qui volaient dans le ciel bleu parce qu'ils perçaient des trous dans mon oeuvre la plus belle et la plus grandiose." Un an plus tard, Klein offre encore plus 'd'infinitude' en composant la 'symphonie monoton-silence', une pièce musicale pour orchestre de chambre, encore interprétée aujourd'hui, qui consiste en une seule note, suivie d$'un silence extrêmement long.

Yves a traversé le monde comme une météorite. Incompréhensible, mystérieux et brillant. Il se jetait tête baissée dans tout: son art, ses amitiés, sa vie.

En réalité, Yves Klein aurait voulu être judoka. À 19 ans, il perfectionne sa formation au Japon, en Espagne et à Londres. Pour payer ses cours de judo et son logement, Klein travaille chez un encadreur. C'est là qu'il a l'idée de peindre des monochromes. À l'époque, certains sont vert clair, d'autres rose vif, mais, en 1957, il se consacre exclusivement au bleu, qui est pour lui le plus proche du ciel. Un événement va le lancer: dans la Galerie Apollinaire, à Milan, il accroche onze toiles bleu outremer sans cadre, de format identique. L'artiste Lucio Fontana, connu pour ses peintures monochromes incisées, en acquiert alors une.

Ce même été, après deux autres expositions couronnées de succès, le Français se rend dans sa ville natale de Nice. Il rend visite à son ami le sculpteur Arman, où Rotraut Uecker, alors âgée de 20 ans (c'est la soeur cadette de l'artiste ZERO Gunther Uecker) travaille comme fille au pair. Rotraut, une immigrante d'Allemagne de l'Est qui a grandi dans une ferme, est artiste en herbe. Elle connaît les toiles bleues qui font la réputation de Klein. Alors, quand l'artiste frappe à la porte, elle est trop intimidée pour lui ouvrir. Quelques jours plus tard, quand il revient, elle ouvre. Et c'est le coup de foudre. Elle se souvient:. "Yves et moi partagions le même lien avec le cosmos, la même vision du monde et du mysticisme de l'art. Notre enfant, c'était l'art."

©François Coquerel

Couronne bleu outremer
Rotraut devient son assistante. À peine un an plus tard, ils emménagent dans l'appartement parisien et se marient durant l'hiver 1962. Sous son voile, Rotraut porte une couronne bleu outremer. Chaque détail de la cérémonie, comme les 'Anthropométries', est méticuleusement orchestré par Klein jusqu'aux cocktails -bleus. Le même jour, en collaboration avec son ami l'artiste Christo, il commence une peinture-souvenir du mariage. Hélas, elle restera inachevée car l'artiste décède prématurément. "Yves a traversé le monde comme une météorite", déclare Rotraut. "Incompréhensible, mystérieux et brillant. Il se jetait tête baissée dans tout: son art, ses amitiés, sa vie."

Depuis le décès de l'artiste, l'appartement n'a pas bougé, y compris une sorte d'oeuvre d'art de branches sans nom datée de 1960. ©François Coquerel

La série de portraits-reliefs des Nouveaux Réalistes qu'il voulait réaliser n'a, elle non plus, jamais été achevée. Seul le corps de l'artiste Arman a été coulé en bronze et, ensuite, comme l'avait prévu Klein, elle a été recouverte de pigment bleu et placée sur un tissu doré. L'oeuvre est aujourd'hui suspendue au-dessus du canapé, à côté du feu ouvert, où l'artiste et sa bande avaient passé tant de soirées.

Rotraut a ajouté d'autres oeuvres, comme les violons colorés d'Arman, un 'Hommage à Yves Klein' (1992) et une édition de la célèbre table de salon de Klein, remplie de poudre bleue. Pour le reste, Rotraut n'a touché à rien. "Je trouve qu'il doit rester ainsi pour toujours", déclare-t-elle. "On y sent l'opulence de la création, de tous les événements et de l'art incroyable qu'il a réalisé ici."
'Yves Klein, Le théâtre du vide', jusqu'au 20 août à Bozar à Bruxelles. www.bozar.be
"Yves Klein: In/Out Studio", Matthias Koddenberg, 304 pages, Kettler Verlag Editions, 49,90 euros.

 


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