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Knokke Hippique: la Ligue des champions pour les chevaux

Le concours Knokke Hippique en est à sa troisième semaine. Nous sommes allés prendre la température auprès de son organisateur, Stephan Conter.

Stephan Conter (56 ans) se souvient: "En 2015, quand  nous avons lancé Knokke Hippique, sept semaines avant le coup d’envoi, nous n’avions toujours pas de terrain. Mais ça me trottait en tête depuis un moment: ce jumping devait voir le jour et je savais précisément comment il serait. Et quand nous l’avons enfin eu, tout était de travers. Nous avons travaillé toute la nuit pour que le sol soit parfait. Nous avons même fait venir des arbres de Toscane."

Enfant, Conter a fait du saut d'obstacle. "J’étais bon, mais pas une star." ©Alexander D'Hiet

Aujourd’hui, Knokke Hippique est l’un des plus prestigieux concours hippiques internationaux. L’apothéose est le Grand Prix cinq étoiles auquel participent les meilleurs cavaliers et chevaux de saut du monde. Si l’on y ajoute des lignes lifestyle de luxe, un shopping village, des spectacles, des événements et des soirées VIP, de la restauration de haut niveau et une atmosphère balnéaire mondaine, c’est le lieu de rencontre idéal pour ceux qui veulent profiter de (ou admirer) cette expérience totale.

Cette année, Conter investit 4 millions d’euros dans le concours. Il s’agira d’une version light, car le grand public n’est pas encore autorisé à y assister. En 2019, une édition "normale", l’investissement s’élevait à 5,5 millions d’euros. "Je tenais à organiser l’événement cette année, c’est important pour notre sport. Il y aura 700 cavaliers et 32 du top 40 mondial ont confirmé leur participation, dont le Suisse Steve Guerdat, le numéro un."

Avec son coéquipier, Paul Geysens, l’homme derrière Ghelamco, l’entrepreneur voit encore plus grand. "Paul va construire un hôtel sur le site actuel, c’est pourquoi nous déménageons et nous nous agrandissons. Il y aura des écuries et des hébergements permanents."

Chaque année, au mois d’août, il organise également le concours cinq étoiles Brussels Stephex Masters dans son domaine de Meuzegem. "Mais Knokke attire plus le public international. Knokke est mieux placée que Meuzegem pour devenir le Wellington de l’Europe."

©Alexander D'Hiet

35 hectares

"Le numéro de la maison n’est pas très important", me confie Liesl, l’assistante de Conters. "Toute la rue nous appartient." Ainsi, le domaine de Meuzegem, à la frontière entre Wolvertem et Merchtem, est la carte de visite de Stephan Conter, fondateur et CEO de Stephex Group. Son entreprise organise des concours hippiques, vend des chevaux d’exception, peut se targuer d’être leader mondial du marché des camions pour chevaux, construit des motor-homes haut de gamme, organise des ventes aux enchères de poulains et d’embryons et élève des chevaux dans son haras en France. Il a fait transformer la ferme carrée de Meuzegem pour en faire son quartier général. Ce domaine de 35 hectares accueille une centaine de chevaux, des cavaliers de saut d’obstacles, des flatriders (cavaliers qui ne sautent pas), des palefreniers (grooms en langage équestre), des entraîneurs et des clients étrangers.

Le domaine de Stephan Conter fait 35 hectares. ©Alexander D'Hiet

"Vous aimez marcher? Alors, faisons le tour!", me lance Conter avant de me confier. "Mes parents étaient dans le textile. Ma sœur et moi faisions du saut d’obstacles; j’étais bon, mais pas une star. En 1986, j’ai commencé à faire du commerce avec l’Italie, très modestement: il s’agissait alors de chevaux valant 2.000 euros. Un an plus tard, j’avais un contrat avec un Italien pour plus de mille chevaux par an."

Après une douche, les cheveux peuvent faire un petit somme sous les lampes infrarouges. ©Alexander D'Hiet

Ce passionné n’était peut-être pas le plus grand talent en matière de jumping, mais il sait s’en entourer. "Je me suis dit que je ferais mieux d’engager de bons cavaliers et de me concentrer sur les affaires." Il me montre un des magnifiques bâtiments d’où l’on voit sortir des têtes de chevaux. C’est le couloir de Lorenzo De Luca, un grand talent, un cavalier italien cinq étoiles et numéro 39 au classement mondial de saut d’obstacles. Il travaille exclusivement pour Stephex Stables, comme le numéro deux mondial, le cavalier allemand Daniel Deusser. Pour Deusser, qui vit aussi ici avec ses chevaux, il construit un nouveau complexe à côté de l’autre ferme du domaine, où loge également la cavalière espagnole Pilar Cordón. Il y aura un manège intérieur, le quatrième, et une écurie ressemblant à une vaste demeure est en construction.

Never not working

L’esprit de Conters ne s’arrête jamais. "Je peux rester tranquille pendant une journée, mais, ensuite, il faut que je crée quelque chose, sinon, tout le monde devient nerveux ici, parce qu’il faut que 'ça bouge'. Il y a quelque temps, j’ai parlé avec Paul Schockemöhle (grand éleveur allemand dont l’écurie compte les meilleurs chevaux et cavaliers, et lui-même ancien cavalier olympique, NDLR) à la Coupe des Nations de Prague. Il m’a demandé: "Comment faites-vous pour être toujours aussi motivé?" J’ai répondu que c’était à cause de ou grâce à lui, explique-t-il.

"Lors des Jeux équestres mondiaux de La Haye en 1994, j’étais dans les tribunes. J’ai vu Schockemöhle et je me suis dit: 'Je veux être comme lui'. C’est le plus haut niveau, le meilleur négociant, il a cinq cavaliers aux Jeux mondiaux. Mes amis m’ont dit que je rêvais et qu’on ferait mieux d’aller boire une bière. J’ai raconté cette anecdote à Paul et elle m’est restée en tête. Beaucoup se diraient: 'Nous avons une chouette entreprise, pourquoi ne pas en rester là?' Jamais! Il y a 15 ans, j’admirais les grands noms de la concurrence. Maintenant, je me demande si nous ne devrions pas les racheter. Mon objectif est d’atteindre les 500 millions d’euros de chiffre d’affaires d’ici 2025, contre 120 millions d’euros en 2020."

Avant, Stephan Conter vendait les chevaux directement, mais, maintenant, ils peuvent rester dans ses installations jusqu’à 24 mois. ©Alexander D'Hiet

Fracture du crâne

Conter met la barre très haut. Pour lui-même comme pour son personnel. Avec ses filles, c’est différent. "Je les motive." Zoé (22 ans) est de retour après quatre mois d’entraînement et de concours à Wellington et Émilie (21 ans) vient de rentrer d’une tournée. Elles suivent toutes les deux des cours de business administration à l’école internationale, orientation concours. "Il faut avoir un but dans la vie, c’est ce qui nous rend heureux. Elles ont toutes les deux déclaré qu’elles voulaient continuer. Cela me fait plaisir, bien sûr. Nous avons un objectif: après leurs études, elles commenceront à travailler chez moi, car, si elles ne font rien pendant un certain temps, il ne sera plus possible de les mettre au travail."

Zoé et Émilie, les filles de Stephan Conter, font de la compétition. ©Alexander D'Hiet

Nous évoquons la chute de Zoé, il y a trois ans, lors d’un concours à Rome. Ce père attentif en a les larmes aux yeux. "Ce moment... Je ne parviens toujours pas à en parler." Il poursuit: "Troisième vertèbre cervicale complètement brisée. Je n’en menais pas large. Je m’en suis voulu: et si j’étais trop exigeant? L’équitation requiert une grande discipline, mais recommencer a été sa décision à elle. Je vois que ça lui revient parfois si quelque chose se passe mal sur le parcours. C’est là qu’un coach mental est utile." Zoé ajoute: "Je suis en rééducation depuis cinq mois, mais j’ai déjà recommencé. J’adore ça."

Émilie a également fait une mauvaise chute lorsqu’elle était enfant, ce qui lui a valu une fracture du crâne et plusieurs semaines d’hospitalisation. "Heureusement, je ne me souviens absolument pas de cet accident. Maintenant, nous courons avec un airbag. Il est fixé à la selle et s’ouvre en cas de chute."

Jessica Springsteen

Nous nous dirigeons vers une piste extérieure où plusieurs cavaliers s’entraînent, dont les filles Conter. Zoé se prépare pour le cinq étoiles de Knokke et Émilie, pour les concours deux et trois étoiles. "Vous voyez cette fille?", me demande-t-il. "C’est Jessica Springsteen. Oui, la fille de Bruce! Elle est très talentueuse. Et elle travaille dur. Nous avons aussi beaucoup de clients étrangers."

À ces clients, l’entreprise propose un "Stephex full package", car il vaut mieux ne pas acheter en vitesse des chevaux dans des catégories de prix allant de plusieurs centaines de milliers à quelques millions d’euros. Le courant doit passer entre le cheval et le cavalier. Les clients suivent donc un coaching de quelques mois ou participent à des concours avec leur(s) future(s) nouvelle(s) monture(s).

S’ils arrivent par avion, pas de problème, Stephex fournit une voiture. S’ils vont faire des concours, il y a un camion de transport de chevaux. Au domaine, l’entreprise propose des appartements entièrement aménagés selon les normes élevées de Stephan Conter et loue également des maisons dans les environs. C’est là que loge le cavalier olympique canadien Éric Lamaze, qui entraîne Zoé et Émilie. Tout comme Jessica Springsteen, qui vit ici tout l'été jusqu'à sa participation aux Jeux olympiques de Tokyo. Elle concourra avec son étalon belge de 12 ans, un warmblood nommé Don Juan van de Donkhoeve.

C’est un endroit central, excellent pour les compétitions européennes de haut niveau. "La Belgique est au cœur des sports équestres en Europe", précise Conter. "Nous bénéficions d’une situation centrale et nulle part ailleurs, on ne trouve autant de bons chevaux qu’ici."

Stephex Group peut se targuer d’être leader mondial du marché des camions pour chevaux et construit des motor-homes haut de gamme. ©Alexander D'Hiet

La Belgique étant le paradis des sports équestres, les étrangers aiment y séjourner dans de beaux domaines. C’est pourquoi Conter achète des manèges et des propriétés équestres dans le triangle d’or situé entre Bruxelles, l’Allemagne et les Pays-Bas. Son équipe les rénove, puis ils sont mis en location. Cette année, par exemple, il a acheté le manège Saint-Hubert à Kapellen. Et il vend des chevaux et des camions pour chevaux à ses clients.

Nous poursuivons notre promenade. L’atmosphère dans les écuries et les manèges est sereine. Après l’entraînement, les palefreniers dorlotent les chevaux primés en leur donnant des carottes et des caresses. Après une douche, ils peuvent faire un petit somme sous les lampes infrarouges ou aller au spa. Une vie de luxe! "Effectivement, avant, je vendais les chevaux directement, mais, maintenant, ils peuvent rester ici jusqu’à 24 mois. Ils appartiennent aussi à une autre catégorie de prix, bien sûr."

Pour les filles, il s’agit d’une zone de tension, reconnaissent-elles. "Je suis en train d’entraîner un étalon de six ans, issu de notre haras de la Pomme, en Normandie: papa aime les vendre quand ils sont à niveau", explique Émilie. Zoé ajoute: "Je suis toujours très attachée à mes chevaux. Mais deux jeunes filles qui montent les chevaux et qui les élèvent, c’est vendeur. Cela dit, ça fait longtemps qu’il n’a pas vendu un de mes bons chevaux."

À grande échelle

©Alexander D'Hiet

"Il y a trente ans, j’étais à Kapellen, au manège Saint-Hubert, qui appartenait alors à la famille Van Paesschen (Stany Van Paesschen, cavalier olympique à Barcelone, NDLR). Là-bas, j’ai vu un camion Oakley, qui était la marque la plus importante d’Angleterre. Je me suis dit: 'Un jour, je ferai ça'. Voilà comment j’ai fait réaliser mon premier camion chez un carrossier de Ninove, mais c’était un camion pour vaches et il ne s’est pas bien vendu!", rit-il. "Le deuxième, je l’ai fait faire à Kobbegen. J’avais déjà une idée plus précise du résultat. J’avais tout dessiné. Les suivants, je les ai fait construire en Angleterre. J’ai cherché à les améliorer et j’ai passé un accord avec AKA, en Allemagne et j’ai pris une participation de 50% dans un petit constructeur de camions en Hongrie. Je suis alors très vite passé de 2 à 50 camions."

La branche transport de Stephex pèse aujourd’hui 75 millions d’euros. Il a repris AKA, qui est devenu AKX, l’entrée de gamme pour le transport de chevaux. Il a une joint-venture avec le britannique Oakley, quatre usines en Hongrie (où sont construits la plupart des camions et véhicules de transport pour chevaux) et emploie 750 personnes au sein du groupe. Outre AKX, il y a aussi la luxueuse marque STX ainsi que Ketterer, le segment supérieur du transport de chevaux.

"Stephex est devenu une marque", se félicite Stephan Conter. ©Alexander D'Hiet

©Alexander D'Hiet

À l’intérieur, la ferme respire la même quête de perfection que le domaine: design Vitra, salon Flexform, pierre naturelle, parquet, fenêtres en fer forgé et photos en noir et blanc des succès de ses filles. "Stephex est devenu une marque. Je l’ai créée sans même m’en rendre compte. À Wellington, ils nous admirent quand nous arrivons avec vingt chevaux. Même là-bas, c’est la mode de rouler en camion Stephex. Pendant le premier confinement, j’étais coincé à Wellington. J’ai profité de la vie de famille, avec mes filles et mon amie (la cavalière suédoise Petronella Andersson, également cavalière chez Stephex, NDLR). Je me suis même remis à l’équitation! L’année prochaine, je les accompagnerai pendant un mois et je travaillerai là où elles  se trouvent. La famille et les amis sont la chose la plus importante pour moi. J’ai toujours la même bande de copains qu’avant. Nous partons en vacances ensemble chaque année, nous nous amusons et je suis heureux quand je peux discuter avec les gens au bar." Easy does it.

Knokke Hippique se déroule jusqu’au 11 juillet 2021. Les concours peuvent être suivis en livestream sur le site web et sur les écrans géants de Knokke.

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