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Sir David Attenborough nous parle de son nouveau documentaire

Sir David Attenborough a voyagé aux quatre coins de la planète pendant plus de 60 ans. ©Andy Weekes

Dans son nouveau documentaire "Une vie sur notre planète", on découvre un David Attenborough émotif et optimiste. La voix off la plus célèbre du monde nous a parlé de ce dernier film, de son confinement, de ses regrets et de ses espoirs.

Forum de Davos, janvier 2019. Ce n’est pas à proprement parler le biotope de Sir David Attenborough (94 ans), mais il y est bel et bien présent, en costume-cravate, pour s’adresser à une salle de dirigeants venus du monde entier. Il présente des extraits de film et explique les conséquences de nos actions sur la Terre et la nature. Un orang-outan qui s’accroche à la seule branche d’un unique arbre dans ce qui était autrefois une forêt tropicale infinie.

"Je suis attentif au changement climatique depuis trente ans déjà, mais personne ne semble l’avoir remarqué."
Sir David Attenborough

Des images terrifiantes de morses géants tombant des falaises, alors que la banquise qui s’effrite les contraint à se regrouper par centaines sur une plage minuscule. L’émotion est palpable. Au premier rang, on peut voir Christine Lagarde, à l’époque encore à la tête du Fonds monétaire international. Une larme coule sur sa joue.

Le Britannique, sur scène, explique d’une voix mesurée et apaisante comment nous en sommes arrivés là. Comment nous avons détruit notre planète et, surtout, ce que nous pouvons faire pour renverser la vapeur. Ou plutôt, ce que peuvent faire tous les puissants et influents ici présents. Standing ovation.

"Une vie sur notre planète", bande annonce.

Une nouvelle ère géologique

Un extrait de cette présentation à Davos est repris dans "Une vie sur notre planète", le documentaire produit par Netflix et qualifié de "témoignage" par Attenborough. De fait, ce dernier est un témoin unique: personne au monde n’a vu autant de nature que lui.

Il aime dire qu'il est d'un autre âge et qu'il est né pendant l’holocène, une période géologique de 12.000 ans de stabilité climatique qui a été une bénédiction pour le règne animal. Depuis lors, la population mondiale a plus que doublé, le nombre d’animaux dans la nature a diminué de moitié et la température de la planète a augmenté d’un degré.

Cela paraît peu, mais jamais cette augmentation n’avait été aussi rapide au cours de ces 10.000 dernières années. Comme il le disait à Davos: "Nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique: l’anthropocène, l’âge des humains."

La vie en confinement

"Notre manière de voir les choses doit changer: nous ne pouvons pas prendre à la mer et à la terre plus que ce qu’elles peuvent reproduire." C’est la célèbre voix d’Attenborough qui résonne lors de notre interview via Zoom. Le documentariste est égal à lui-même. Il nous parle depuis sa maison de Richmond, un quartier huppé le long de la Tamise, dans le sud-ouest de Londres, où il est confiné depuis des mois. Oui, le coronavirus. Comment ressent-il cette situation?

"Cette année, j’ai pu voir le printemps se déployer de beaucoup plus près que je n’en avais jamais eu l’occasion. C’était merveilleux."
Sir David Attenborough

"Comment peut-on se sentir bien pendant cette pandémie? J’ai de la chance, car j’ai toujours vécu sereinement, j’ai un petit jardin et j’habite près d’un joli parc. Bref, j’ai tout pour être heureux. Cette année, j’ai pu voir le printemps se déployer de beaucoup plus près que je n’en avais jamais eu l’occasion. C’était merveilleux."

Pendant le confinement, il a aussi battu le record du monde du nombre d’abonnés sur Instagram: en 4 heures et 44 minutes, il a enregistré un premier million de followers - depuis ils sont 5,8 millions. Il en a aussi profité pour enregistrer le commentaire de "A perfect planet", son prochain projet pour la BBC. "J’étais assis dans mon salon, avec un micro devant moi et des boîtes à œufs sur le mur pour éviter que le son ne se réverbère. C’est tout de même plus agréable que de se lever à l’aube pour être en studio à 7h30 du matin, n’est-ce pas?"

Et donc, rien ne lui a manqué? Pas même ses voyages dans le monde entier? "Pas du tout. J’ai un peu honte de le dire parce que c’est difficile pour beaucoup, et je compatis avec ces jeunes qui veulent bouger, voir le monde et aller à des soirées, mais quand on a plus de 80 ans, on voit les choses autrement. On trouve que c’est bon de pouvoir s’asseoir à l’ombre et de réfléchir à la vie. C’est ce que j’ai fait."

Une nature en voie d'extinction

Cela correspond parfaitement à ce qu’il a toujours voulu nous faire comprendre, à savoir que la nature est notre plus grande alliée. Prenez soin de la nature, et la nature prendra soin de vous. Malheureusement, nous avons tellement entendu au cours de ces dix dernières années que nous avions atteint un point de non-retour que c’en est devenu contre-productif.

"Notre manière de voir les choses doit changer: nous ne pouvons pas prendre à la mer et à la terre plus que ce qu’elles ne peuvent reproduire."
Sir David Attenborough

Pourtant les faits sont là. On voit aux infos des images d’incendies de forêt incontrôlables au Brésil, en Californie et en Oregon. D’ouragans et d’inondations qui nous menacent un peu partout dans le monde. Ou de forêt tropicale abattue plus rapidement que jamais: 3,8 millions d’hectares par an, ce qui représente 15 milliards d’arbres.

Sans parler de la disparition des surfaces occupées par les glaces: depuis 1979, elles ont diminué de 40% pendant l’été. Et le mois dernier, le WWF (Fonds mondial pour la nature) a annoncé que la population mondiale d’animaux sauvages avait baissé de deux tiers en moins de cinquante ans, au point qu’un million d’espèces sont aujourd’hui menacées d’extinction.

La fonte des glaces telle que présentée dans "Une vie sur notre planète". ©Courtesy of Netflix / A Life On Our Planet

"Si nous continuons sur cette voie, les dégâts qui ont marqué mon époque seront éclipsés par ceux de la prochaine. Pourtant, il n’est pas trop tard pour renverser la situation. Ou du moins, pour améliorer beaucoup de choses. Nous avons les connaissances et la technologie. Il faut de la volonté politique, car la plus grande difficulté est de convaincre les gens de prendre  soin de la planète", déclare Attenborough. 

Comment corriger "notre plus grande erreur"

 Et c’est à cela que cet infatigable défenseur de la nature essaie de contribuer. Est-ce grâce à sa voix aux intonations poétiques? À sa façon subtilement érudite de s’exprimer? Le fait est qu’il est l’homme de télévision le plus populaire du monde. Nous lui faisons confiance parce qu’il ne lit jamais de scripts écrits par d’autres.

Et pourtant, on l’accuse parfois de prendre tout cela un peu trop à la légère. De ne pas avoir tiré la sonnette d’alarme suffisamment fort et suffisamment tôt. Par exemple, sur le changement climatique. Lui, il n’est absolument pas d’accord. "Je suis attentif à ce problème depuis trente ans, mais personne ne semble l’avoir remarqué. Il suffit de regarder le passé: vous verrez que depuis la fin des années 70, je n’ai pas fait un seul documentaire dans lequel je n’ai pas abordé les actes que l’humanité devait poser pour sauver notre planète."

David Attenborough devait prendre la direction de la BBC dans les années 70, mais il a préféré se consacrer aux documentaires sur la nature. ©WWF-UK / David Attenborough: A Life On Our Planet

Il le fait une dernière fois, dans "Une vie sur notre planète", le film produit par Netflix et qui est, pour ainsi dire, une synthèse de ce qu’il a exprimé au cours de ces dernières décennies. Mais c’est aussi un hommage à la nature et un retour sur sa carrière de naturaliste. C’est un peu le monde vu à travers les étapes marquantes de la vie de Sir David Attenborough. "Cela raconte comment nous avons commis notre plus grande erreur et comment nous pouvons malgré tout encore la corriger si nous nous y attelons dès aujourd’hui."

Nostalgique d'une nature qu'il n'a jamais connue

En effet, le zoologue estime que nous pouvons encore y remédier. Des gouvernements s’engagent avec succès sur la voie de la durabilité: l’Islande, le Paraguay et l’Albanie produisent déjà toute leur électricité sans recourir aux combustibles fossiles. Au Maroc, l’énergie solaire couvre 40% des besoins énergétiques du pays. Et le Costa Rica a replanté la moitié de la forêt tropicale abattue dans les années 1970.

Il y a aussi de l’espoir pour les animaux qui vivent dans la nature: le gorille des montagnes est de retour en Afrique de l’Est, et l’on a à nouveau repéré des baleines bleues, alors que  99% de la population avait été exterminée en 1986, ce qui avait permis de mettre en place l’interdiction de la chasse à la baleine.

David Attenborough n'a cessé de dénoncer le mal fait par l'homme aux espèces animales, dont la baleine. ©Steven Benjamin - Silverback Films

Se replonger dans ses archives pour les besoins de ce film ne l’a-t-il pas rendu nostalgique? "Ce qui me rend le plus nostalgique, ce sont les choses que je n’ai jamais vues", répond avec humour le documentaliste. "Au XIXe siècle, il y avait de gigantesques troupeaux de zèbres en Afrique. Et il y avait tellement de lions que les ouvriers qui installaient les lignes de chemin de fer devaient prendre garde à ne pas se faire dévorer. Sans parler des océans et de ce que l’on y trouvait! Au XIXe siècle, la richesse de la nature était tout simplement faramineuse, mais aujourd’hui, nous avons perdu tout cela."

Première expédition en Indonésie

Né en 1926, David Attenborough est le deuxième d’une fratrie de trois enfants. En 1945, il étudie les sciences naturelles à Cambridge et, dès 1952, travaille comme producteur de télévision. Sa carrière de présentateur commence par hasard, alors qu’il doit remplacer quelqu'un au pied levé. Ce jour-là, il est envoyé en expédition, accompagné d’un cameraman.

Il rit en se rappelant combien tout était simple à l’époque. "Mon premier grand voyage a eu lieu en 1954. Je suis allé voir la personne qui s’occupait de l’administration pour lui dire que j’allais partir en Indonésie pendant trois mois, à la recherche d’oiseaux de paradis et de dragons de Komodo, pour six émissions d’une demi-heure. Après quoi nous sommes partis, nous avons vécu trois mois extraordinaires et nous avons fait... six mauvaises émissions!"

David Attenborough lors du tournage de la série documentaire "The trials of life", en 1998. ©Alamy

Sir David Attenborough fait une belle carrière à la BBC, où il est en passe de devenir directeur général en 1972, mais il préfère consacrer tout son temps à des émissions naturalistes. "Life on Earth" sera son premier grand projet. Pour réaliser cette série, il voyage dans 39 pays, filme 650 espèces et parcourt 2,4 millions de kilomètres. Ce premier documentaire est suivi par de nombreux autres. "Our planet", diffusé l’année dernière sur Netflix et maintenant disponible gratuitement sur YouTube, a été vu 700 millions de fois.

Son dernier documentaire, "Une vie sur notre planète", est pourtant atypique: Attenborough y apparaît en personne et s’exprime face caméra. Le résultat est émouvant et profond. On découvre une facette du cinéaste naturaliste que personne ne connaissait: l’émotivité.

Optimisme

Sir David Attenborough habite avec sa fille Susan dans la maison où il a toujours vécu. Son épouse, Jane, est décédée en 1997 des suites d’une hémorragie cérébrale, alors qu’il se trouvait en Nouvelle-Zélande pour un tournage. Il ne s’est jamais remarié. Son fils, le Dr Robert Attenborough, est professeur d’anthropologie biologique à l’université de Cambridge.

Le Britannique n’a ni iPhone ni e-mail et ne jure que par le courrier. Il n’utilise que très rarement un ordinateur et ne mange jamais de viande. "Je n’en mange plus depuis longtemps, j’ai arrêté un beau jour, sans me poser de questions: ce n’était pas un sacrifice, c’est arrivé comme ça."

Peut-être parce que 60% des mammifères vivant sur la planète sont du bétail destiné à être consommé par des humains. Et parce que nous mangeons 50 milliards de poulets par an, dont la plupart sont nourris avec des aliments à base de soja provenant du déboisement de la forêt tropicale...

Dans le documentaire "Une vie sur notre planète", le Britannique raconte les changements de la biodiversité survenus tout au long de sa vie. ©Netflix / David Attenborough: A Life On Our Planet

Attenborough n’hésite pas à dénoncer ce qui attend quelqu’un né aujourd’hui si le développement humain se poursuit au même rythme. Mais il fait également preuve d’optimisme. "Je suis convaincu qu’un changement interviendra. Actuellement, ce sont les jeunes qui se font le plus entendre. Quelqu’un comme Greta Thunberg est extraordinaire. Sa voix résonnera beaucoup plus longtemps que la mienne, car elle a 75 ans de moins."

Y a-t-il d’autres choses qu’il aimerait voir? Il sourit. "Énormément. Il y a certaines espèces d’oiseaux de paradis que je n’ai jamais pu observer. Et je ne les verrai jamais, parce qu’il faudrait passer des journées entières à les guetter dans des buissons très épais. Je n’en suis plus capable. Je me contente de mon jardin, où je peux m’asseoir et contempler l’automne. Quand vous avez 94 ans, cela vous rend intensément heureux."

David Attenborough, "Une vie sur notre planète", actuellement sur Netflix.

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