Château Margaux s'offre un chai signé Norman Foster

Le Château Margaux représente certainement l'excellence en matière de grands crus. Dans le sud-ouest de la France, son palais à colonnades était resté intouché depuis sa construction en 1815, mais faute de place sa propriétaire s'est mise en quête d'un architecte qui pourrait dessiner un nouveau chai, une vinothèque et un espace de dégustation pour les visiteurs.

C'était il y a cinq ans, à l'automne. Lors des vendanges dans le Bordelais, Norman Foster déjeune au Château Margaux. Un ami commun avait alors présenté l'un des architectes les plus célèbres à l'un des meilleurs viticulteurs. Une rencontre qui allait s'avérer décisive pour l'avenir de la viticulture.

Corinne Mentzelopoulos, propriétaire du Château Margaux, avait évoqué avec son directeur général, Paul Pontallier le problème qui touchait le légendaire domaine viticole: il était à l'étroit. Il fallait agrandir et, surtout, trouver à y loger l'indispensable centre de Recherche & Développement ainsi qu'un espace de dégustation pour y accueillir les visiteurs.

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Lors de la disparition subite de son père, en 1980, Corinne Mentzelopoulos n’avait que 27 ans et peu d’expérience en matière viticole.

L'architecte star est pressenti, mais la mission est délicate: on ne s'attaque pas à la légère à un lieu aussi mythique que le Château Margaux. Lord Norman Foster doit savoir ce qu'il fait. "Avant d'apporter des changements drastiques, il faut être conscient du fait qu'il s'agit d'un héritage", déclare Mentzelopoulos.

Elle se souvient de la première fois qu'elle a fait visiter le domaine au Britannique et que chaque détail le fascinait, même les vendangeurs qui dormaient sous une tente dans la cour. "J'ai compris d'emblée que ce serait lui. Il m'inspirait confiance, rien que par sa façon de regarder autour de lui et de noter le moindre détail. Et son attitude, sereine et modeste. Soudain, j'ai eu l'impression que tout avait un sens."

Foster aussi a été très impressionné par cette visite: "Ma première réaction a été wow! La combinaison de ces grands et vénérables bâtiments viticoles et du somptueux château avec cet escalier et ces salles immenses... Sans parler du mode de vie qu'on y devine: des célébrités qui dînent en dégustant des vins exquis."

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L’architecte a imaginé le bâtiment comme une boîte avec des côtés en verre pour y faire entrer la lumière et l’ouvrir sur la nature.
©Nigel Young / Foster + Partners

Timing parfait
Le Château Margaux est béni: ce domaine flirte avec la perfection. Il porte en lui les traces et les cicatrices de l'histoire. En 1815, l'architecte Louis Combes construit ce stupéfiant château de style néo-palladien avec colonnades et sphinx, et, tout autour, s'établit une véritable petite cité viticole composée des bâtiments nécessaires à la production du vin. En 1977, après quelques mauvais millésimes et une crise économique mondiale, un homme d'affaires français d'origine grecque rachète le domaine château Margaux pour environ 16 millions de dollars. André Mentzelopoulos a du flair pour les affaires et il investit massivement dans le domaine viticole: il parvient à réinscrire le Château Margaux sur la carte des grands châteaux. Suite à sa soudaine disparition, en 1980, sa fille se retrouve à 27 ans seule et sans la moindre connaissance en matière viticole. Elle engage le jeune oenologue Paul Pontallier pour continuer à écrire l'histoire de ce domaine. Une décision qui s'avérera des plus judicieuses, car ils forment une équipe fantastique. Le timing est du reste parfait: au début des années 80, la demande en vins de Bordeaux se met à croître rapidement.

Quand Lord Norman Foster met son projet en oeuvre, c'est la première fois en deux siècles que des modifications sont apportées au domaine. En effet, le Château Margaux est classé monument historique: on ne peut pas toucher à la vue d'ensemble. Comme il est extrêmement intéressé par ce projet, Foster dessine tous les plans lui-même, des esquisses initiales aux plans à l'échelle définitifs. Mentzelopoulos se souvient qu'il portait une veste rose lorsqu'il est venu présenter son projet au château. "Une élégante apparition", se souvient-elle. "Qui d'autre aurait l'audace de se présenter ici en veste rose?" Un enthousiasme qui n'a fait qu'augmenter au fur et à mesure que Foster lui exposait sa façon de voir les choses. Grâce à son charisme et, surtout, à ses plans, il a même su convaincre le fonctionnaire responsable du paysage et des bâtiments du bien-fondé de son projet.

©Nigel Young / Foster + Partners

Colonnes métalliques
Aujourd'hui, le nouveau bâtiment est prêt. Le grand toit est recouvert de tuiles en terre cuite, comme les autres bâtiments, au même niveau et avec la même ligne de toit. De loin, on dirait qu'il est là depuis toujours. Ce toit est soutenu par douze minces colonnes métalliques qui, avec leur couleur blanche, ressemblent à des platanes dénudés par l'hiver. Au sommet, chaque colonne se subdivise en cinq branches qui se plient sous le toit et portent la structure.

"Chaque colonne ressemble à une sculpture", explique Foster. "Dans son ensemble, le bâtiment respire la simplicité, alors que la structure cache énormément de recherches et d'ingéniosité technologique."

À l'intérieur, nous voyons quatre rangées de cuves en inox où fermente principalement le raisin blanc, mais aussi, dans une moindre mesure, le rouge. Bien entendu, Château Margaux utilise les techniques dernier cri, mais Foster a conçu le bâtiment de manière à ce qu'il puisse s'adapter aux futures nouvelles technologies viticoles.

J'ai tout de suite pensé à Norman Foster. Qui d'autre aurait l'audace de se présenter ici en veste rose?
Corinne Mentzelopoulos
Propriétaire du Château Margaux

Dès le départ, il a imaginé le bâtiment comme une boîte rectangulaire avec des murs de verre et de métal. Les futurs propriétaires pourront donc adapter ou remplacer les murs et les équipements comme bon leur semble, tandis que le toit et les colonnes resteront en place. Derrière les cuves, un escalier en colimaçon mène à une mezzanine et à la salle de dégustation. À l'arrière, sur une terrasse ombragée, les dégustateurs professionnels peuvent travailler en plein air, avec vue sur le château. "Mon fils de 21 ans veut y organiser des fêtes!", s'exclame Mentzelopoulos en riant.

Pas de lumière, pas d'idées
Pontallier montre avec fierté les vignobles à l'avant du domaine que l'on voit depuis la terrasse et même quand on se trouve à l'intérieur: "Autrefois, les chais étaient toujours aveugles. Cet espace-ci est totalement ouvert." Le nouveau bâtiment change aussi la façon de travailler: des vendanges à la recherche, il incite à associer toutes les activités de la vigne. L'étage supérieur accueille un nouveau laboratoire, tandis qu'en bas, l'architecte a prévu des pièces destinées à la micro-vinification expérimentale.

Bien qu'on innove depuis des siècles, le vin haut de gamme est le fruit d'une recherche constante pour l'améliorer. "Le fait que le département Recherche & Développement se trouve au milieu du chai, à un emplacement très central, est symbolique ", souligne l'oenologue.

Après les vendanges, les raisins sont stockés sur une grande surface de béton protégée par les toits qui la surplombe. Une porte coulissante permet d'ouvrir entièrement le bâtiment sur l'extérieur. "Je ne connais aucun autre domaine où le contact avec la nature est aussi intense", affirme Foster. "La manière dont les raisins sont cultivés et parcourent l'ensemble du processus de vinification dans le bâtiment pour donner un vin grandiose, est unique. Avec ce bâtiment, le processus est beaucoup plus harmonieusement intégré dans le paysage qu'avec un bâtiment classique."

Tente géante
De l'autre côté de l'allée, quelques mètres carrés des ces précieuses vignes ont été sacrifiés pour construire une vinothèque souterraine, un espace pouvant accueillir 350.000 bouteilles, dont certaines datent du millésime 1848. Foster y a créé un espace de 70 mètres de long tout en béton gris et plafond voûté. Cette chambre souterraine contraste fortement avec la structure externe qui évoque une tente géante. Corinne Mentzelopoulos affirme qu'elle est toujours admirative quand elle longe les arbres de l'allée du château. "Cet endroit est parfait", explique-t-elle. "L'agrandissement du domaine devait atteindre le même niveau d'exception. Norman l'a réalisé avec brio."

©Nigel Young / Foster + Partners
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