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"Ce que je fais le mieux, c'est collecter des fonds"

"Le décès précoce de mon père m'a fait réaliser que je ne voulais pas attendre la retraite pour mener la vie que je souhaitais", avoue Tom Best. ©Lisa Carletta

Tom Best avait le choix entre une brillante carrière de commissaire- priseur chez Christie's ou de fundraiser à fins philanthropiques. Il a choisi la deuxième option et a déjà collecté pas moins de 10,2 millions de livres sterling. Nous lui avons rendu visite à Londres.

"Vous allez interviewer Tom Best? Vraiment? C'était un des 'young potentials' chez Christie's à l'époque où j'y travaillais. Il avait le talent de devenir un des plus grands commissaires-priseurs mais il en a été autrement. Il s'est tourné vers une autre voie: celle de la charité. Chapeau!", s'exclame Marianne Hoet, une Belge qui a délaissé son poste de spécialiste en art moderne et contemporain chez Christie's pour un job similaire chez le concurrent, Phillips. Tom Best a également quitté sa fonction parce que sa vocation était ailleurs. Depuis, dans son nouveau costume de commissaire-priseur à fins philanthropiques, il a déjà récollecté 10,2 millions de livres sterling (11,5 millions d'euros) à travers le monde. Pas mal pour un fils d'agriculteur âgé de 30 ans. L'extravagant britannique a été repéré à plusieurs reprises en Belgique: c'est lui qui tenait le marteau de la vente de charité pour la Nadjmi Foundation du professeur Nasser Nadjmi et, la semaine dernière, pour les Special Olympics, à la demande de Marianne Hoet. Tous ceux qui l'ont vu en action le confirment: ce jeune homme a du charme à revendre.

Marteau en bois de pommier
Tom Best. Son nom n'aurait pas plus sonner plus juste. James Bond peut aller se rhabiller, les personnages de dessins animés peuvent s'en inspirer. Détail comique: il est le fils d'une dessinatrice qui réalisait les animations de la série britannique pour enfants 'Captain Pugwash'. "J'ai passé mon enfance à jouer avec des personnages de dessins animés découpés dans du papier", se souvient-il. "Mon père, agriculteur et cidrier dans le Dorset, est décédé en 2011. Depuis, la ferme a été vendue, mais je suis en train de me faire fabriquer un marteau d'enchères avec le bois de l'un de ses pommiers. Papa a travaillé toute sa vie afin de pouvoir profiter de sa vieillesse: il n'en aura jamais l'occasion, vu qu'il a succombé à un cancer de la peau, à 62 ans. Son décès précoce m'a fait réaliser que je ne voulais pas attendre la retraite pour mener la vie que je souhaitais. Je veux être quelqu'un de bien. Cela peut sembler ringard, mais c'est comme ça."
Ses proches seraient-ils moins bons que lui sous prétexte qu'ils n'ont pas collecté des millions pour la bonne cause? "Pas besoin d'inscrire "bonne personne" sur sa carte de visite pour accomplir de belles choses. L'altruisme, c'est faire le bien en fonction de soi, de son talent et de ses possibilités. Il se trouve que le mien, c'est de collecter des fonds et de transmettre mon enthousiasme. Je voudrais tirer le meilleur de moi-même et avoir un impact sur le monde. Si je devais mourir demain, je ne voudrais avoir aucun regret."

La première fois, j'ai frappé très doucement le marteau. personne dans la salle ne l'a entendu. La fois suivante, j'y suis allé plus fort, et je me suis retrouvé le doigt en sang.
Tom Best

Pourtant le jeune homme n'a pas perdu son temps durant les 30 premières années de sa vie. Adolescent, il aide son père lors des traditionnels 'Harvest Suppers' de son village, des ventes aux enchères caritatives de fruits et de légumes, généralement au profit de l'église. "Vendre des potirons à des sauts vertigineux de 10 pence par enchère, vendre un sac de pommes de terre à des cultivateurs de pommes de terre, c'était loin d'être simple! Mon père avait plus de talent pour l'agriculture que pour les enchères, pourtant, c'est là que j'ai su que, plus tard, je voulais devenir commissaire-priseur."

Son goût pour l'art lui vient de sa mère. Et de son professeur d'esthétique. "Lors d'un voyage scolaire à la National Gallery à Londres, par manque de temps, j'avais raté 'Les Ambassadeurs' de Hans Holbein, un grand peintre allemand de la Renaissance. J'étais déjà remonté dans le bus scolaire quand le professeur m'a permis de courir le voir. Comme un fou, je me suis précipité pour voir ce chef-d'oeuvre de mes yeux. Une révélation! Et mon professeur m'a conseillé d'étudier l'histoire de l'art."

Après une formation à l'université St Andrews, Tom Best s'intéresse au monde de l'art: il fait des stages dans des musées, des ateliers de restauration, des galeries et des maisons de vente aux enchères. Pendant ses heures de liberté, il vend des fruits et des légumes, mais aux enchères: un fils d'agriculteur reste un fils d'agriculteur.

Pour quelqu'un qui n'a pas de réseau dans le monde de l'art (lire: il n'est pas fils d'un collectionneur émérite), ce n'est pas facile d'intégrer une grande maison de ventes aux enchères. Grâce à une foire, il parvient tout de même à entrer chez Christie's Londres et New York. Au début, il est junior specialist dans le département 'Impressionism & Modern Art', puis 'Post War & Contemporary Art'. Mais son ambition est ailleurs: il voudrait devenir commissaire-priseur. Problème: il n'a que 24 ans. "Nous avons été évalués par le jury dans le plus pur style 'Nouvelle Star'", se souvient-il. "C'était impitoyable: tous les autres candidats -beaucoup plus âgés- jouaient le rôle des acheteurs d'une vente aux enchère fictive que je devais diriger. Finalement, il n'y en que trois sur soixante qui ont été retenus, dont moi."

En août 2012, Tom Best dirige sa première vente pour Christie's. Il devient ainsi à 25 ans, le plus jeune commissaire priseur de l'histoire de la maison, fondée en 1766. ©Jürgen Ingels

Premières ventes
Tom Best dirige sa première vente pour Christie's en août 2012. À 25 ans, il est probablement le plus jeune de l'histoire de la maison, fondée en 1766. "Je m'en suis souvenu quand j'ai fait ma première vente dans la 'Great Room'", commente-t-il en montant sur la scène de Christie's pour la prise de vue. "Quand vous y êtes, vous pensez à tous les chefs-d'oeuvre qui sont déjà passés ici. Par exemple, en 1892, le tableau de Degas, 'L'absinthe', a atteint 182 livres. Cette oeuvre de 1876 avait été huée à cause de son sujet, jugé immoral: une prostituée qui faisait une pause dans un bar. Aujourd'hui, il est au musée d'Orsay et vaut 300 millions d'euros."

Les premières ventes aux enchères de Best pour Christie's sont émaillées d'anecdotes amusantes. Malgré son style extravagant, il est loin de tout maîtriser. Au départ, il a trop de retenue et sa technique du marteau est hésitante. "La première fois, j'ai frappé si doucement que personne ne l'a entendu dans la salle. So embarrassing! Ce moment se retrouvera sans aucun doute dans mon autobiographie. Le lendemain, je me suis entraîné en coulisses jusqu'à ce qu'un collaborateur de Christie's vienne me demander si tout allait bien. Lors d'une autre vente aux enchères, j'ai frappé très fort, mais sur mon doigt: le sang a coulé sur mon carnet de commande. Je ne pouvais que faire semblant de rien."

"Manoeuvrer une salle d'acheteurs, ça me donne une poussée d'adrénaline phénoménale. Sans me vanter, j'ose affirmer que je peux faire monter les enchères de 20% de plus grâce à ma technique: faire une blague ou regarder une dernière fois un enchérisseur droit dans les yeux... J'ai toute une panoplie de trucs que, pour la plupart, j'ai appris avec les bonimenteurs de marchés de campagne ou avec les bookmakers de courses hippiques. J'en ai entendu un qui relançait les enchères d'un 'Come on, guys, keep me busy' bien envoyé: du coup, je l'ai adopté et ça marche!"

Bateau de sauvetage
Le britannique ne fera pourtant jamais les prestigieuses 'evening sales' même s'il a été élu quatrième meilleur commissaire-priseur de Grande-Bretagne juste avant son changement de carrière et est devenu 'head of postwar and contemporary day auctions'. La vente chez Christie's en mai 2015 des 'Femmes d'Alger', un Picasso parti pour le modique somme record de 179 millions de dollars, marque un tournant dans sa vie. "Autant d'argent pour une oeuvre d'art, au moment où la crise humanitaire avait éclaté en Syrie, cela me semblait tellement irréel... Pour moi, 2015 a été une année charnière, dans de nombreux domaines. Pour respecter mes échéances, j'ai tenu des cadences impossibles avec des collègues qui le faisaient depuis trente ans. Ce qui était pour le moins étrange: toute ma carrière j'avais aspiré à vendre les oeuvres d'art les plus chères du monde dans une maison prestigieuse, mais était-ce vraiment le but de ma vie? Soudain, j'ai ressenti le besoin de faire quelque chose pour le monde. Il fallait que je me retrousse les manches et que je prenne mes responsabilités."

©Samuel Hauenstein Swan

Bombardements au Yemen
"Au début, je pensais que je devais faire un "vrai" travail humanitaire au Liban ou en Syrie, là où l'on a le plus besoin d'aide d'urgence. À Noël, je suis allé à Lesbos, où j'ai fait du bénévolat chez Lighthouse Relief pour soulager les réfugiés venus en bateau de Turquie. La nuit, par -6 °C, ces pauvres gens accostaient sur la plage dans un rafiot de sauvetage, en état d'hypothermie, affamés. Nous les aidions en leur fournissant des vêtements chauds et secs, de la nourriture et des couvertures. Ensuite, ils partaient dans un camp de réfugiés."

"Cette expérience a été très intense, mais cela ne me convenait pas. En plus, mon talent n'était pas bien exploité: ce que je fais le mieux, c'est collecter des fonds. C'est comme ça que j'exprime le mieux mon altruisme." En 2015, Tom Best postule chez Start Network, alors qu'il travaille encore chez Christie's. Cette organisation, un réseau de 42 organisations humanitaires, est spécialisée dans la réaction aux catastrophes humanitaires via la négociation de dons, soit avec les autorités, soit avec des fondations privées.

"Après un premier entretien chez Start Network, à ma grande surprise, on m'a directement proposé un emploi en tant que fundraiser et commissaire-priseur! Ils ont bien compris le potentiel de mon expérience chez Christie's. En sortant, je suis allé boire un verre au pub The Hope, juste en face de leur quartier général. Dans un coin, la télé était allumée. Sur SkyNews, j'ai vu des images des bombardements au Yémen. Sans hésiter une minute de plus, j'ai posé ma démission chez Christie's."
"Tu reviens, Tom? C'est la photo pour ta candidature?" La prise de vue pour Sabato est l'attraction du jour chez Christie's. Vieilles connaissances et ex-supérieurs: presque tout le monde vient le saluer. Ici, on ne l'a manifestement pas oublié et cela le rend visiblement heureux, même s'il a claqué la porte relativement fort, il y a deux ans. "J'ai vraiment cru que j'avais tout foutu en l'air à cause de mon changement de carrière. Je n'avais pas choisi la sécurité, y compris financière, mais c'était le moment idéal: je n'avais ni prêt à rembourser ni d'enfants à élever. D'ailleurs, j'aimerais retourner un jour dans le monde de l'art: les oeuvres d'art me manquent trop. Je sais que les maisons de ventes aux enchères ne sont pas le business le plus dynamique et qu'elles ont de plus en plus une réputation de 'cash machine', mais je peux vous assurer que la passion du public d'acheteurs et du personnel est toujours palpable quand un chef-d'oeuvre apparaît. Un jour, je me souviens qu'un Van Gogh est arrivé: tout le monde a couru dans le dépôt pour l'admirer! Personne n'a pensé à la somme que cette oeuvre pourrait atteindre. Ce qui m'a fait quitter Christie's, c'est un choix de vie personnel."

Sans me vanter, j'ose affirmer que je peux faire monter les enchères de 20% de plus grâce à ma technique. J'ai toute une panoplie de trucs que, pour la plupart, j'ai appris avec les bonimenteurs de marchés de campagne ou avec les bookmakers de courses hippiques.
Tom Best

Monnaie pour le taxi
Tous comptes faits, il estime qu'il n'y a pas eu beaucoup de changements dans sa vie. Il est toujours aussi passionné. Il travaille toujours comme un fou, avec des délais insensés. Pendant la journée, il cherche des fonds auprès des grands philanthropes et, le soir, il dirige des ventes de charité. Des soirées de charité locales aux grandes causes telles que les catastrophes humanitaires, il est le commissaire-priseur de toutes les enchères. "La charité exige une technique de vente totalement différente. Il faut un peu plus de psychologie et d'audace."

Comme la fois où il a vendu un billet de 10 livres pour la somme de 500 livres à l'artiste britannique Tracey Emin, "parce qu'elle avait besoin de monnaie pour son taxi." Il lui a ensuite demandé de dessiner quelque chose sur ce billet, pour ensuite le revendre aux enchères où il a atteint 25.000 livres!

"Il y a eu aussi cette vente de charité pour une école de Moscou, lors de laquelle deux oligarques ont enchéri sur un lot plutôt inattendu: "votre enfant sera directeur d'école pendant une journée". Leurs enchères ont atteint 15.000 dollars, une somme incroyable! Quand le silence s'est fait dans la salle, j'ai déclaré: "Messieurs, on sait maintenant qui aime le plus son enfant". Et la lutte entre les deux milliardaires a repris de plus belle, atteignant 20.000 dollars! Comme la proposition émanait des deux parties, j'ai décidé de doubler le lot et de laisser leurs deux enfants être tous deux "directeurs pendant une journée": c'est ainsi que nous avons réuni une somme inespérée." Tom Best serait-il un pickpocket pour la bonne cause? Ou le Robin des Bois des temps modernes?

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