À visiter | La villa méconnue tatouée par Jean Cocteau

Après cinq ans de travaux, Santo Sospir rouvre ses portes. Cette villa légendaire a été customisée par Jean Cocteau et restaurée dans les moindres détails.

Où iriez-vous si vous pouviez voyager dans le temps? Voilà six ans que nous avons la réponse à cette question du questionnaire de Proust. Nous avions alors visité Santo Sospir, une villa légendaire sur une pointe rocheuse entre Nice et Monaco, et aurions tout donné pour y vivre un été d’après-guerre. Le terme "hotspot" est presque un euphémisme, et pas seulement parce qu’il y fait torride en été. Avec son ballet incessant d’artistes, de mondains, d’intellectuels, d’hommes de pouvoir et d’artistes, Santo Sospir était the place to be.

  • La Villa Santo Sospir, 14, avenue Jean Cocteau à Saint-Jean–Cap-Ferrat.
  • Réouverture en octobre.
  • www.villasantosospir.fr
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Cocteau sur tous les murs

La figure centrale était Francine Weisweiller (1916-2003), propriétaire de la villa, un personnage dont on espère qu’il sera un jour porté à l’écran. Elle était d’une beauté éblouissante, s’habillait avec élégance et connaissait tout le monde. Pablo Picasso, Greta Garbo et Marlene Dietrich venaient à ses dîners; elle était la muse d’Yves Saint Laurent; Gianni Agnelli et son épouse Marella passaient leurs vacances chez elle; Alain Delon et Romy Schneider y ont vécu leur romance; à Paris, Marie-Laure et Charles de Noailles étaient ses voisins; Coco Chanel était une amie, comme l’architecte d’intérieur Madeleine Castaing, qui a décoré Santo Sospir. Mais l’invité le plus important de Santo Sospir fut l’artiste français Jean Cocteau (1889-1963), à qui l’on doit des poèmes, des romans, des pièces de théâtre, des essais et des critiques d’art, mais aussi des dessins, des peintures et des films. En 1950, Francine Weisweiller l’invite à passer une semaine de vacances dans sa villa. Il y restera plus de dix ans et y laissera son empreinte: il couvre la maison de fresques et réalise deux mosaïques dans le jardin.

La villa Santo Sospir, tatouée par Jean Cocteau.
©David M. Benett / Getty Images
"Je ne voulais pas habiller les murs, mais dessiner sur leur peau, tatouer la villa."
Jean Cocteau
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"Une fois que Cocteau passait trois ou quatre jours chez nous, il avait demandé à ma mère la permission de dessiner au-dessus de la cheminée. Parce qu’il ne supportait pas l’oisiveté", raconte Carole Weisweiller, fille de Francine. Et parce qu’il trouve les murs blancs ennuyeux. Quand Henri Matisse vient en visite, il lance à Cocteau: "Lorsqu’on décore un mur, on décore les autres." Cinq mois plus tard, Cocteau avait décoré tous les murs. Suivront les plafonds, les abat-jours, les tables et les armoires. Une œuvre d’art complète, dans laquelle il mêle figures mythologiques et éléments de la vie des pêcheurs méditerranéens. "Je ne voulais pas habiller les murs, mais dessiner sur leur peau, tatouer la villa", déclare Cocteau dans un film qu’il réalise sur la maison en 1952.

Lait cru

Cocteau tatoue les murs au fusain et un mélange maison de pigments et de lait cru, dont l’odeur était certainement aussi enivrante que les cocktails qu’il préparait chaque soir sur la terrasse offrant une vue spectaculaire sur la Méditerranée et le phare de Saint-Jean–Cap-Ferrat. Ce cap s’appelait autrefois Santo Sospir ou Cap-Sains Sospis, ce qui signifie saint soupir, en référence aux femmes des pêcheurs qui vinrent longtemps soupirer en guettant l’improbable retour de leur bien-aimé.

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La villa Santo Sospir, tatouée par Jean Cocteau.
©Belga Image

Sur le plan architectural, Santo Sospir ne peut rivaliser avec la villa E1027 d’Eileen Gray et le Cabanon de Le Corbusier, situés non loin de là. L’extérieur semble banal et la villa n’est ni gigantesque ni ultra luxueuse. Les hôtes qui venaient étaient attirés par l’atmosphère chaleureuse et le melting-pot qui générait une ambiance magique et une aura artistique. Même après toutes ces années, cette atmosphère imprègne encore les murs. Lorsque nous avons visité la maison au printemps 2017, nous avions l’impression que Weisweiller et ses amis venaient de quitter les lieux.

Restauration

Nous découvrirons en octobre si cette ambiance énergique et artistique est toujours présente. En effet, c’est alors que Santo Sospir rouvrira ses portes au terme de cinq ans de restauration, la villa étant classée monument historique depuis 2007. Cependant, ce n’est pas l’État français qui est le maître d’ouvrage, mais le magnat de l’immobilier Ilia Melia, un Russe résident monégasque qui a acheté la maison en 2016 pour 12,4 millions d’euros murmure-t-on. Il a prévu un budget de 5 millions pour la restauration.

Quand la nouvelle a été révélée, la France culturelle était sous le choc. "Je comprends que les Français aient peur, mais je ne suis pas un oligarque. J’ai fréquenté le lycée français de Moscou et j’ai étudié la littérature française. En fait, je ne suis pas Russe: je suis d’origine géorgienne", rassure le quadragénaire. "La maison sera ouverte aux visites, mais je ne veux pas en faire un musée. Ce sera avant tout une résidence privée, car ma mère y séjournera de temps en temps. Et j’y organiserai des concerts, des expositions et des festivals, ce que je faisais déjà avant le début des travaux. Avant la fermeture, j’ai invité l’artiste brésilien Mauro Restiffe à réaliser une série de photographies dans la maison. Et depuis que nous avons acheté la villa, nous collectionnons des céramiques et des œuvres d’art de Cocteau, qui seront exposées."

Jean Cocteau.
©Belga Image

Occupation allemande

À propos de Santo Sospir, Cocteau déclarait: "C’est un autre monde dans lequel il est indispensable d’oublier celui qu’on habite". Le fait que Weisweiller en ait fait un lieu d’évasion hédoniste doit être replacé dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. En 1941, Francine Worms épouse le riche banquier américain Alec Weisweiller. Le couple fuit Paris pour Cannes, alors sous administration italienne, où ils vivent sous le nom d’emprunt Lelestrier pour dissimuler leurs origines juives. C’est au cours de l’été 1942 que nait leur fille Carole et, à la fin de l’année 1942, quand les Allemands occupent la France entière, la famille se cache dans les Pyrénées.

"Si nous survivons à l’Holocauste, je t’achèterai la maison de tes rêves."
Alec Weisweiller
Père de Francine Weisweiller

"Si nous survivons à l’Holocauste, je t’achèterai la maison de tes rêves", avait promis Alec Weisweiller à Francine. Il tient parole: en 1946, il lui offre la villa Santo Sospir qu’elle avait repérée lors d’une sortie en voilier. Mais après la guerre, le couple n’en est plus un: Weisweiller vit à Paris avec sa maîtresse, l’actrice Simone Simon, et Francine s’installe à Saint-Jean–Cap-Ferrat.  Le divorce ne sera jamais prononcé.

Ménage à trois

Francine Weisweiller et Jean Cocteau se rencontrent en 1949, lors du tournage du film adapté de son roman "Les Enfants Terribles". Nicole de Rotschild, qui joue le rôle principal, les présente l’un à l’autre. Quelques mois plus tard, Francine invite Cocteau à Santo Sospir. "Ce fut le coup de foudre entre ma mère et Cocteau", raconte Carole Weisweiller, qui écrira trois livres consacrés à son beau-père. "J’avais sept ans quand je l’ai rencontré et 21 quand il est décédé. Il me traitait comme sa fille." Francine donne à Cocteau, de 27 ans son aîné, tout ce qu’elle a: son argent, son attention et son corps. Avec sa fortune apparemment inépuisable, elle finance ses projets artistiques. Cocteau partage avec elle son amant, Édouard Dermit, un bel acteur avec lequel ils forment un ménage à trois. Sur chaque photo, on voit Cocteau portant une bague Trinity de Cartier. Cette pièce de collection, qu’il a créée en 1924 pour Louis Cartier, un ami proche, symbolisait leur relation. Malheureusement, il impose également à Francine une dépendance à l’opium dont elle n’allait plus pouvoir se débarrasser.

La villa Santo Sospir, tatouée par Jean Cocteau.
©Getty Images

Le conte de fées du triangle amoureux prend fin en 1961, quand la nouvelle passion de Francine, le jeune scénariste Henri Viard, emménage dans la villa. Cocteau se sent trahi et une dispute éclate, suite à laquelle Francine met Cocteau à la porte. Ils feront la paix deux ans plus tard, quand  Viard prend le large. Cocteau décèdera quelques jours plus tard.

Restauration des fresques

Au cours des décennies suivantes, Francine continue à mener une vie mondaine. La septuagénaire est alors dépendante de l’opium, ce qui ne l’empêchera pas de vivre plus de 50 ans à Santo Sospir, où elle décède en 2003, à 87 ans. "À cette époque, les artistes et les intellectuels qui faisaient partie de son entourage avaient fait place aux personnes louches attirées par sa fortune", nous a déclaré Éric Marteau, son infirmier, pendant qu’il nous faisait visiter la villa. C’est lui qui s’est occupé de Francine pendant les dix dernières années de sa vie. Après son décès, il a continué à vivre à Santo Sospir jusqu’au début des travaux, en 2018, soit pendant 25 ans.

"C’était le moment ou jamais de conserver les fresques de Cocteau."
Florence Cremer
Restauratrice

Après le décès de sa mère, Carole, continue à passer ses vacances à Santo Sospir. Afin de couvrir ses frais, elle organise des visites guidées sur rendez-vous. La villa était toujours dans l’état dans lequel elle se trouvait en 2003: la vaisselle sale dans la cuisine, les lits défaits et les vêtements de Francine dans l’armoire. Elle faisait tout ce qui était possible pour protéger la maison, notamment en créant une fondation et en faisant rentrer des fonds grâce aux visites, mais ce n’était pas facile, car elle n’en possédait que la moitié car sa mère avait légué l’autre moitié à un cousin éloigné. En 2016, Carole met la maison en vente.

La villa Santo Sospir, tatouée par Jean Cocteau.
©Dave Benett / Getty Images

Ces responsabilités incombent désormais à Ilia Melia, qui a fait renouveler toutes les installations techniques, renforcer les fondations et réparer la plomberie. Le mobilier et les fresques étaient également en mauvais état. "C’était le moment ou jamais de conserver les fresques de Cocteau", déclare Florence Cremer, la restauratrice.

"Je me souviens avoir déjeuné ici, sur la terrasse, en compagnie d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé pendant l’été 1979."
Madison Cox
Épouse de Laurent Bergé

C’est comme si Francine Weisweiller avait encore eu son mot à dire au sujet de la restauration de sa maison, car tous les intervenants sont issus de son réseau. L’architecte d’intérieur Jacques Grange travaillait autrefois pour la décoratrice Madeleine Castaing. Il était également le décorateur attitré d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, deux amis proches de Weisweiller. Coïncidence ou pas: en 1990, Grange avait conçu dans leur Villa Mabrouka à Tanger une salle à manger dont les murs et le plafond étaient tapissés de nattes de bambou, comme l’avait fait Castaing à Santo Sospir. "Nous restaurons autant que possible tout ce qui a été réalisé par Castaing et Cocteau, mais certaines choses doivent être remplacées, comme les revêtements en tissu. En collaboration avec Jacques Grange, nous fabriquons pour Santo Sospir des tissus uniques dans le style de Madeleine Castaing", explique le propriétaire.

Le jardin-terrasse de 3.000 m² appartient à Madison Cox, qui fut l’ami du couple Bergé-Saint Laurent pendant des années avant d’épouser Bergé à la mort de Saint Laurent. "Je me souviens avoir déjeuné ici, sur la terrasse, en compagnie d’Yves et Pierre pendant l’été 1979. Revenir à la villa au début de l’année 2017 a été une expérience étrange. Tout était encore là, les livres dans la bibliothèque et l’ordonnance du médecin pour Édouard Dermit", raconte Cox. Qu’est-ce qu’il y aura encore à voir dans la maison? Nous le saurons dans quatre mois.

©Dave Benett / Getty Images
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