Au Portugal, l'époustouflant hôtel Vermelho signé Christian Louboutin

Dans le village côtier portugais de Melides, le créateur de souliers et propriétaire foncier local Christian Louboutin ouvre l’hôtel Vermelho. Nous avons été parmi les premiers à y mettre les pieds (chaussés d’un escarpin à la semelle vermillon).

Qui dit Christian Louboutin, dit souliers. Ou "Sex and the City", la série qui a apporté la gloire au créateur d'escarpins. Ou encore au penchant du garçon pour les escarpins d’une hauteur vertigineuse, à la semelle vermillon. Mais jouez à ce jeu d’associations avec quelqu’un qui a suivi la carrière de Louboutin de plus près, et vous obtiendrez des réponses très différentes, comme art, collaborations avec des artistes, cosmétiques, expositions provocantes et intérieurs raffinés.

Ce n’est un secret pour personne: Christian Louboutin est doué pour aménager les intérieurs avec goût. Le respect dont il jouit en tant qu’architecte d’intérieur se manifeste dans les innombrables articles publiés dans les magazines de déco au sujet de ses nombreuses maisons. On sait, par exemple, que Louboutin nourrit une prédilection pour les artisans issus des quatre coins du monde qui perpétuent les traditions. Ou qu’il est un collectionneur invétéré d’arts décoratifs, aussi bien d’artistes anonymes que de noms célèbres. Autant de pièces qu’il combine de manière ludique et réussie dans ses demeures, de Paris à Louxor. Dès lors, il n’est pas surprenant qu’il ait décidé d’ouvrir un hôtel dans l’une d’entre elles.

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La façade du boutique hôtel Vermelho annonce la couleur: la simplicité teintée d’un zeste de baroque portugais.
©Marugal / Ambroise Tézenas

Palette de rêve

Nous sommes assis au bar du Vermelho, le boutique hôtel de Louboutin à Melides, sur la côte de l’Alentejo, à 130 kilomètres au sud de Lisbonne. L’établissement, qui compte treize chambres, ouvrira ses portes le 1er avril. La patte du créateur est perceptible dans chaque pièce. Les trois étages de l’hôtel entourant un jardin créé par l’architecte paysagiste français Louis Benech, un ami, sont un festival de peintures murales réalisées à la main, de riches parquets, d’antiquités nord-africaines et européennes, de tissus extravagants, de pierre portugaise, de carreaux et de céramiques réalisés sur mesure dans toute la péninsule ibérique.

Il n’y a pas deux chambres identiques et chacune possède au moins une particularité, que ce soit un lit à baldaquin semblant tout droit sorti de la chambre d’un cardinal ou une table en rotin fantaisie en forme de singe sautillant. Les couleurs sont stupéfiantes: une palette de rêve, avec une utilisation judicieuse, mais très étonnante du vermillon, couleur fétiche de Louboutin -vermelho signifie rouge en portugais.

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Chaque suite a son carrelage couvrant les sols, les murs et les niches à l’arrière de la tête de lit. Cette tradition portugaise est mise en valeur avec un goût raffiné et baroque.
©Marugal / Ambroise Tézenas

Banc de sable

Christian Louboutin est mi-français, mi-égyptien et sa carrière se lit comme l’histoire d’un nomade, animé d’une curiosité jamais assouvie pour les cultures esthétiques. C’est à la fin des années 80 qu’il est venu pour la première fois à Comporta, un endroit qui accueillait beaucoup plus de visiteurs que Melides, un peu plus au sud. Quelques années plus tard, il y achetait une maison. "À l’époque, Comporta était un paradis", explique-t-il. "Il n’y avait ni foule ni lumière artificielle et du soleil toute la journée."

Il y a quinze ans, il a eu le pressentiment que "Comporta allait devenir une petite ville moins belle et plus urbanisée. Je m’y sentais moins bien." En 2010, il découvre Melides par hasard, en sortant de l’hôpital où il avait été soigné pour une petite coupure. Sur le chemin du retour, il se laisse griser par la beauté de la lagune et finit sur un banc de sable à la sortie du village. «Melides était comme Comporta quand j’y suis allé pour la première fois», ajoute-t-il. Autrement dit: calme, authentique, décomplexé et avec une petite communauté d’habitants cosmopolites.

Il passe quelques coups de fil pour demander de l’avertir tout de suite si une maison est à vendre. Il a de la chance: à peine deux jours plus tard, une modeste maison près de la lagune est mise en vente. Il l’achète: ce sera sa première maison à Melides.

Christian Louboutin a succombé à la beauté de la lagune de Melides, un lieu authentique, vierge et serein.
©Alamy Stock Photo

Un premier achat qui sera suivi, en 2019, par l’acquisition d’une autre petite maison, sur un immense terrain au centre du village. Au départ, son projet était d’y ouvrir un restaurant, mais le bourgmestre lui suggère de voir un peu plus grand en lui faisant subtilement remarquer qu’avec un si beau terrain, ce serait sans doute une meilleure idée d’y projeter un hôtel.

Aujourd’hui, Louboutin habite juste à côté de l’hôtel, dans une immense demeure. C’est là que le créateur se rend au moins deux fois par an: en avril, pour y créer sa collection d’hiver, et en été, pour des vacances avec ses jumelles de huit ans. Entretemps, cet ancien village rural est devenu un haut lieu de rencontre des esprits créatifs comme l’artiste allemand Anselm Kiefer et l’architecte belge Vincent Van Duysen, qui possèdent également une maison dans les environs.

En plus de 12 ans, Louboutin a acheté près de 350 hectares de terrain à Melides. Son port d’attache est un bel ensemble de huit maisons de plain-pied construites sur un terrain en bord de lagune, assez grand pour y accueillir six invités en plus de sa famille. Une autre villa a été récemment construite pour recevoir quatre amis, tandis qu’un autre bâtiment, surnommé Boathouse, peut en héberger six de plus. Dernière venue dans le portefeuille immobilier du créateur, une villa d’hôtes de deux chambres qu’il a baptisée La Salvada.

Louboutin avait un entrepôt plein d’antiquités rares et d’objets chinés.
©Stefan Giftthaler

Fantasme particulier

La réception de l’hôtel boutique  Vermelho est exactement là où se trouvait la petite maison de Louboutin. "Avoir un hôtel est un fantasme assez particulier, non? Beaucoup de gens en veulent un parce que vous êtes chez vous, mais que les clients ne le savent pas, ce qui a l’avantage de la discrétion. J’aime cette idée. J’aime me sentir responsable de quelque chose de beau, mais en gardant mes distances", explique le créateur.

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Certaines cheminées sont purement décoratives. Cela reflète le goût portugais, mais aussi celui de Louboutin.
©Stefan Giftthaler

Louboutin s’est attelé à son nouveau projet sans objectif précis en tête. "Je n’avais aucune idée de ce que cela allait devenir." Bien qu’il ait déjà pensé à un hôtel, il n’en avait encore jamais conçu. "Mais j’ai la chance d’avoir beaucoup d’amis et de pouvoir séjourner dans une foule d’endroits très différents. Ce n’est donc pas dans des hôtels, mais dans des habitations privées que j’ai trouvé mes idées esthétiques. Voilà comment j’ai appris les bases de l’aménagement intérieur des maisons classiques." Bien sûr, le fait d’avoir un entrepôt rempli à ras bord d’antiquités, d’objets et de curiosités glanées au cours de décennies de voyages s’est avéré utile. Et tous ces objets ont facilement trouvé leur place dans l’hôtel.

Réseau d’amis

Un autre atout de Louboutin? Son réseau d’amis, dont fait partie son architecte, Madalena Caiado, sœur de son avocat portugais. Ils se connaissent depuis toujours et elle a déjà travaillé pour lui sur un projet de restauration de sa maison de Lisbonne. "Elle m’a offert un superbe livre sur les bâtiments portugais anciens et je me suis dit que la personne qui savait que j’aimerais ce livre était l’architecte qu’il me fallait."

La designer textile et ex-rédactrice en chef du Elle Decor et du Vogue Living, Carolina Irving est une voisine. Elle s’est fait un plaisir de mettre à son service ses connaissances encyclopédiques en matière de textiles historiques et de collections contemporaines. Patricia Medina, ex-antiquaire, restauratrice de palais classiques et consultante en design, a mis Louboutin en contact avec les meilleurs sculpteurs sur bois, ferronniers et céramistes espagnols. Les magnifiques portes des chambres, faites à la main et ornées de motifs baroques, sont en frêne américain et font plus de cinq centimètres d’épaisseur. Elles proviennent de Séville, comme les lourdes poignées en étain incrustées de délicats motifs en émail blanc et vermillon.

©Stefan Giftthaler

Dans notre suite, les carrelages à effet jaspé dans des nuances de turquoise semblent diffuser une lueur violette. Chaque suite a son propre carrelage qui couvre les sols, les murs et les niches derrière la tête de lit. Les chambres près du jardin sont dotées de carreaux anciens provenant des quatre coins d’Espagne et du Portugal. "Chacune a été pensée comme une pièce unique", explique Medina, qui nous guide à travers l’hôtel. "Qu’il s’agisse d’éléments en métal, en bois ou en céramique. Ce n’est que le mois dernier, quand je me suis assise pour contempler un an et demi de travail, que j’ai réalisé ce qui avait été accompli ici."

Le bar monolithique en marbre indien vert giada décoré de gracieux ornements argentés dans le style des autels baroques est splendide. Il a été réalisé par des ferronniers sévillans de la cinquième génération qui excercent leur art dans des églises. Medina rit en se souvenant de la réaction de ces artisans quand elle leur précisé que leur création ne trônerait pas dans un lieu religieux, mais dans un bar, lieu profane s’il en est.

Le bar monolithique en marbre indien vert giada.
©Stefan Giftthaler

Dans d’autres pièces, le Vermehlo rend hommage aux racines égyptiennes de Louboutin. Ainsi, les murs de la suite wellness sont recouverts d’albâtre de Louxor éclairé par l’arrière pour diffuser une douce lueur caramel.

La Grèce et Paris sont évoqués au dernier étage, où un appartement composé d’une chambre simple et d’une chambre double communicantes. L’un des étages est une réplique d’un étage de l’Hôtel de la Marine, place de la Concorde à Paris. Kakanias, artiste et collaborateur permanent de Louboutin, a peint sur les murs des feuilles et des motifs ondoyants. Le plafond voûté de la chambre à coucher est décoré d’une étoile à cinq branches, inspirée par le ciel étoilé qui décore le couloir d’une tombe de la Vallée des Rois.

Les magnifiques miroirs en trompe-l’œil et les fresques décoratives du couloir principal sont l’œuvre de François Roux, qui a restauré les plafonds de la maison de Lisbonne.

Le mélange de styles, de références et d’époques trahit l’œil nuancé du collectionneur d’art qu’est Louboutin. "Chacun d’entre nous a ses propres références esthétiques", explique-t-il à propos de la réussite de ce projet qui a impliqué beaucoup de gens. "Quand je travaille en équipe, ce qui compte pour moi, c’est le partage de ces références esthétiques des uns et des autres. C’est un peu comme un langage: une fois que l’on se parle, tout devient plus fluide."

Le recours à la couleur rouge, signature de Louboutin, est aussi judicieux que visible. Et "Vermelho" signifie "rouge" en portugais.
©Stefan Giftthaler

Louboutin, Irving et Medina ne sont pas portugais. "Lorsqu’on n’est pas originaire du pays, on a une façon de voir les choses très différente", poursuit-il. "On voit et on découvre des choses que les gens d’ici considèrent comme évidentes au point qu’ils ne les remarquent plus." Pour illustrer ces propos, Louboutin souligne que certaines cheminées de l’hôtel sont purement décoratives, un choix qui reflète la tradition portugaise, mais aussi ses propres goûts. "Je disais toujours à Madalena: je voudrais plus de cheminées! Et elle me répondait que nous n’en avions pas besoin, mais elles sont belles, ces cheminées! D’accord, elles n’ont pas de fonction: elles sont juste belles, tout simplement."

Décontracté et raffiné

La cuisine du restaurant Xtian n’a été achevée que la veille de notre arrivée, et les plats qui en sortent sont exquis. Nous dégustons une salade de poulpe tendre, des sardines braisées, du bar accompagné d’une sauce aux couteaux et une côte d’agneau avec des migas chimichurri. Il est impressionnant de voir à quel point chacun donne le meilleur de lui-même, même s’il ne s’agit que d’une répétition générale.

"Oui, c’est un sentiment merveilleux", déclare Louboutin. "C’est dans la nature des Portugais: ce sont des gens amicaux et joviaux qui vivent selon un rythme un peu plus lent. Bien sûr, il faut aussi tenir compte de l’approche très professionnelle d’Arnaud et de Marugal." Le créateur fait  référence à Arnaud Laporte Weywada, co-CEO de Marugal, la société spécialisée dans la gestion hôtelière choisie par Louboutin pour gérer le Vermelho.

L’hôtel devait devenir une expression de la façon dont les amis du créateur et lui-même vivent au Portugal.
©Stefan Giftthaler

Les hôtels de Marugal en Espagne et en France, comme Cap Rocat à Majorque, Urso à Madrid et Le Relais de Chambord dans le Loir-et-Cher, sont réputés pour leur service à la fois décontracté et raffiné. "Je voulais que l’on se sente comme chez soi", poursuit-il. "L’hôtel devait devenir comme une expression de la façon dont mes amis et moi vivons au Portugal. Si l’on ressent cette atmosphère ici, c’est aussi parce que je savais que Marugal ferait exactement ce qu’il faut pour que ce soit le cas."

Charme menacé

Deux autres hôtels Vermelho sont déjà prévus dans les environs. Le premier sera un deux étoiles qui donne sur la lagune et qui appartient aussi à Louboutin: il sera aménagé par Olivia Putman, fille de la légendaire décoratrice Andrée Putman. Son ouverture est prévue pour l’année prochaine. Le second sera construit sur un terrain que Louboutin a acheté dans la pinède.

Il paraît légitime de se demander si Melides pourra garder ce charme un peu sauvage auquel Louboutin a succombé. Depuis quelque temps déjà, les épicuriens délaissent Comporta pour les environs de Melides. Et les promoteurs ont aussi découvert les lieux: lentement mais sûrement, de nouvelles villas font leur apparition au milieu des pins. Mais pour le moment, cet endroit reste d’une beauté à couper le souffle, comme la promesse d’un séjour paisible et tout en style.

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À partir de 380 euros la chambre double | www.vermelhohotel.com

Maria Shollenbarger, 2023, “Inside Vermelho, Christian Louboutin’s new hotel”.
© Financial Times / ft.com. Tous droits réservés. Mediafin est responsable pour la traduction.
Le Financial Times Limited n’accepte aucune responsabilité quant à l’exactitude ou à la qualité de la traduction.