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Bookstagram: la renaissance du rat de bibliothèque

Pendant le confinement, le virus de la lecture s’est propagé aussi rapidement que celui du Covid-19. ©Getty Images

On oublie la lecture en solitaire: grâce à l’essor des bookstagrammers et autres booktubers, être vu et liké avec un bon livre est devenu tendance. Des clubs de lecture en ligne aux défis de lecture, la bibliothèque est-elle le nouveau symbole de richesse intérieure?

Les billets d’avion sont devenus des vouchers, les voyagistes se sont transformés en compagnies d’assurance et, en ce qui concerne sa nouvelle tenue de croisière, il ne reste plus qu’à espérer que les fleurs seront encore à la mode l’année prochaine. Au grand dam de tous les fanatiques de la planification de voyages, les vacances d’été sont plus que jamais dans le flou. Malgré ces déconvenues, une valeur sûre subsiste: la pile de livres que l’on a prévu de lire au bord de la piscine, ainsi que l’océan (au figuré, malheureusement) de temps pour en venir à bout cet été.

Bien que, pour cela, il ne soit pas nécessaire d’attendre les beaux jours: pendant le confinement, le virus de la lecture s’est propagé aussi rapidement que celui du covid-19. La section livres deq site bol.com et amazon.fr ont enregistré de beaux bénéfices en avril. Sans oublier les nombreux clubs de lecture pour confinés, des  discussions quotidiennes avec des auteurs du Quarantine Book Club à une séance de chatroulette entre lecteurs au Rebel Book Club.

"Au début, Instagram était principalement axé sur les belles photos, parfois superficielles. Aujourd’hui, on veut apprendre quelque chose."
Barbara Schoumacher
Influenceur

Ces dernières semaines, Instagram est également devenu plus littéraire. Sous le hashtag #TolstoyTogether, de parfaits étrangers ont relevé le défi de lire 15 pages de Tolstoï par jour. Quant aux stockeurs lettrés, ils se sont déchaînés avec des hashtags comme #CoronavirusReadingStack et #CoReadingVirus, tandis que d’autres ont récolté des likes avec des photos de lampes de lecture et de passages surlignés. Une étude de l’agence de tendances Traackr est révélatrice: entre février et mars, pas moins de 31% de plus de photos de lecture et de livres sont apparus dans les fils.

La lecture booste son image

Si, autrefois, un bon livre était avant tout un tête-à-tête avec son univers intérieur, il est aujourd’hui l’amorce d’une conversation, bien mieux que le récit banal d’un passage au supermarché ou d’une balade au parc. Cependant, cette socialisation de nos moments de lecture n’est pas liée au seul confinement.

En effet, même quand les bars étaient encore ouverts, les "ennuyeux" clubs de lecture connaissaient déjà un regain d’intérêt. Tout a commencé lorsqu’environ la moitié des lecteurs d’Hollywood ont créé leur propre club de lecture numérique, dont les actrices Reese Witherspoon (Reese’s Book Club), Emma Watson (Our Shared Shelf) et Emma Roberts (Belletrist), ainsi que la présentatrice Oprah Winfrey (Oprah’s Book Club) et la chanteuse Florence Welch van Florence + The Machine (Between Two Books).

Avec de volumineux classiques et des conseils de lecture audacieux, elles ont prouvé qu’elles étaient non seulement célèbres, mais aussi lettrées -ou, du moins, qu’elles pouvaient en donner l’impression.

"Pendant longtemps, les clubs de lecture répondaient surtout au cliché de la femme au foyer trompant l’ennui avec un petit verre de rosé et un roman à l’eau de rose. Aujourd’hui, c’est différent", déclare Geoffry Missinne (@boyreadsworld), qui a eu l’idée d’un club de lecture dès 2015.

"À l’époque, je venais de lire ‘Une vie comme les autres’ de l’écrivaine américaine Hanya Yanagihara, un livre magnifique. J’ai ressenti le besoin impérieux d’en parler avec quelqu’un, pour le digérer. Mais, quand j’ai partagé cette idée, elle a été accueillie avec ironie. Mon club de lecture a néanmoins vu le jour, et nous avons maintenant même une sorte de liste d’attente."

Sur les réseaux sociaux également, le livre de qualité est devenu un accessoire trendy avec lequel on désire être vu et liké, ainsi que le prouve le groupe croissant de bookstagrammers (sur Instagram) et de booktubers (sur YouTube). De même que ces collaborations ont longtemps été un business model à part entière dans l’univers de la mode et de la beauté, de nombreux influenceurs littéraires sont aujourd’hui rémunérés pour leurs critiques littéraires.

Cela semble assez paradoxal: à une époque où plus on scrolle, plus sa capacité de concentration diminue, ce sont les influenceurs qui réapprennent aux gens à lire.

"Je reçois tellement de prépublications d’éditeurs que je leur ai demandé de cesser de m’envoyer des livres au hasard", déclare la pétillante bruxelloise Aurore Versèle(@cetaitpourlire). "En ce qui me concerne, je refuse d’être payée -contrairement à beaucoup d’autres." En outre, surtout maintenant que les photos de voyage spectaculaires sont hors de question, de plus en plus d’influenceurs établis utilisent la littérature pour donner davantage de profondeur à leur profil.

"Au début, Instagram était principalement axé sur les belles photos, parfois superficielles. Aujourd’hui, on veut apprendre quelque chose, même si certains le font principalement pour donner l’impression d’être cultivés", pointe la Belge Barbara Schoumacher (@barbaraschoumacher), qui a commencé à apporter davantage de variété à son profil en publiant des critiques de livres. "Je reçois énormément de réactions à ce sujet. J’ai beaucoup d’abonnés qui se remettent à la lecture grâce à mes conseils."

La lecture en tant que devoir

Cela peut paraître assez paradoxal: à une époque où plus on scrolle, plus sa capacité de concentration diminue, ce sont les influenceurs qui réapprennent aux gens à lire. Les réseaux sociaux réussissent là où les professeurs ont échoué: faire nos devoirs littéraires.

C’est même justement là que se situe le revers de la médaille: la lecture redevient un devoir. Tout comme on remet ses romans  intacts dans sa valise avec un léger sentiment de culpabilité à la fin de sa semaine de vacances au soleil, on se sent presque honteux de ne pas lire un livre de mille pages ou de ne pas partager une citation intelligente pendant le confinement.

“Sur les réseaux sociaux, tout devient compétition. Nous voulons constamment montrer que nous faisons ce qu’il faut. Et la lecture devient une obligation: il faut consigner tous ses livres pour acquérir un certain statut dans les milieux culturels”, explique Ignace Glorieux, sociologue du temps à la VUB.

Autrement dit, si vous voulez faire impression, il faut ajouter à cela la série de livres que vous "devez" avoir lus, comme "Normal People" de Sally Rooneys (en 2019) ou "On earth we’re briefly gorgeous" d’Ocean Vuong (en 2020), même si ça ne correspond pas à l’essence de la lecture. “Cela devrait être une activité spontanée, juste pour le plaisir, et non un truc à cocher sur une bucket list.”

Une pratique à prendre au pied de la lettre sur Goodreads, le Facebook des amoureux de la lecture. Dans des listes méticuleusement établies, les utilisateurs répertorient tout ce qu’ils lisent, y compris le nombre de pages, leurs notes personnelles et leur temps de lecture. De plus, la plateforme invite à participer à toutes sortes de "défis lecture": cent livres par an, un livre pour chaque lettre de l’alphabet et de chaque pays d’Europe, ou tous les livres de son année de naissance.

“Chaque année, je me mets au défi de lire un livre par semaine”, explique Missinne. “L’année dernière, pour la première fois, j’ai raté mon objectif. En novembre, Goodreads m’a signalé que j’avais lu ‘seulement’ 38 livres au lieu de 52, ce qui m’a culpabilisé et donné l’impression que je ne faisais rien de bien. J’étais donc heureux quand l’année s’est terminée et que j’ai pu recommencer à zéro -pour 2020, j’en suis déjà à 25. En fait, c’est stupide de laisser un robot vous dicter ce genre de choses.”

Versèle reconnaît également cette pression. “Pendant quelques mois, je n’ai rien lu du tout, car cela me semblait imposé. Maintenant, j’ai trouvé un meilleur équilibre: je ne lis plus qu’un livre par semaine et non un livre par jour.”

La lecture vue comme un luxe

On pourrait se demander comment il se fait que les livres soient devenus le fleuron de notre société de la performance. Rivaliser avec nos expériences de voyage et nos talents culinaires, c’est encore compréhensible, mais pourquoi le faire avec une activité aussi banale et aussi peu excitante que la lecture?

"De nos jours, pouvoir se plonger dans un pavé est un privilège. Ralentir devient un nouveau symbole de richesse."
Ignace Glorieux
sociologue du temps (VUB)

Le sociologue avance un argument plausible: la glorification de cette activité lente et presque méditative cache peut-être l’antithèse de la vie active que nous avons si longtemps promue. “De nos jours, pouvoir se plonger dans un pavé est un privilège. Ralentir devient un nouveau symbole de richesse. Cela nous ramène au XIXe siècle, quand les dandies se targuaient d’avoir trop de temps libre, ce qui leur permettait de philosopher pendant des heures ou même d’aller promener une tortue. Le temps, c’était un luxe.”

"De nos jours, pouvoir se plonger dans un pavé est un privilège." ©Getty Images/EyeEm

La lecture, sujet de conversation

Outre toutes ces qualités enviables, partager un bon livre offre aussi ce dont nous avons tous besoin, et maintenant plus que jamais: le contact social, un sujet de conversation et... le réconfort. “Ressentir une forte connexion avec un personnage est quelque chose de très important: on se sent moins seul. Surtout si l’on peut partager ce sentiment”, explique Annelies Moons, présentatrice de Culture Club sur Radio 1 et gérante de la librairie anversoise Buchbar.

"Lire simultanément avec d’autres personnes qui sont dans la même situation crée un intense sentiment de solidarité."
Njeri Damali Sojourner-Campbell
Fondatrice Quarantined Pages

Depuis le début du confinement, chaque jour elle recommande un livre sur Instagram, ce qui suscite des réactions. “On remarque ce besoin d’interaction. J’ai de longues conversations en ligne avec des lecteurs qui sont à la recherche du livre idéal. Inversement, nous réunissons autour de nous une communauté très soudée: sans que nous le demandions, les gens nous taguent quand ils reçoivent un colis de livres.”

Pour encourager ces conversations, le Buchbar organise également des Bookdates, un rendez-vous fixe pendant la semaine au cours duquel les participants se réunissent pour lire, sans que la lecture ne soit obligatoire. Ce concept avait déjà été lancé par le désormais mondial Silent Book Club, un mouvement créé en réaction à la mise en place de clubs de lecture old school. “Pendant les Bookdates, les gens parlent de leurs lectures s’ils en ont envie, mais ce n’est en aucun cas obligatoire. Cela crée des liens très spontanés et très chaleureux”, précise la libraire.

Une initiative qui se poursuit en période de confinement, sous forme du projet Quarantined Pages, une initiative de la Canadienne Njeri Damali Sojourner-Campbell. Avec six autres booktubers, elle organise chaque jour une Silent Reading Session sur Zoom, principalement destinée à servir de filet social.

“Après notre heure de lecture, nous demandons à chacun comment il va et comment se déroule sa lecture”, explique-t-elle dans le journal britannique du dimanche The Observer. “Lire simultanément avec d’autres personnes qui sont dans la même situation crée un intense sentiment de solidarité. Les sessions sont un refuge, à la fois encourageant et inspirant.”

Voici donc une lueur d’espoir pour l’été 2020: pour les vacances à la maison, on n’aura peut-être pas de piscine pour accompagner son livre, mais on ne se sentira pas isolé pour autant, car il y aura un flux d’expériences presque spirituelles, des conversations pétillantes, des nouveaux clubs d’amis, de la thérapie de groupe gratuite et, qui sait? un supplément de likes... tant que l’on atteint son objectif de cinq livres par mois!

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