La harpe de Noé

©Karel Duerinckx

Abandonnez votre top job. Vendez vos biens. Investissez dans un voilier. Planifiez un tour du monde de deux ans. Et, en route, offrez des instruments de musique dans les pays par où vous passez. Jérôme Giersé, sous directeur musical de Bozar, va semer les instruments pour récolter la musique. "Jouer au touriste ? Over my dead body."

"Quoi? Qu'est-ce que tu vas faire? Le tour du monde à la voile? En deux ans!" Au Bozar, Paul Dujardin en est presque tombé de sa chaise. Son directeur artistique adjoint de Bozar Music quittait le paquebot bruxellois, voilà un événement totalement inattendu. Beaucoup de gens se couperaient un bras pour occuper la place de Jérôme Giersé. Depuis des années, c'est lui qui met sur pied la programmation et les projets musicaux du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Un très beau job.

"Paul a été surpris, c'est vrai. Et je l'ai été aussi, de sa réaction", explique le sous directeur. "Après un long silence, il a hoché la tête sans rien dire. Mais quand je lui ai expliqué que je voulais faire de la voile pour la musique, son humeur a changé du tout au tout." "C'est un projet fantastique, tu dois absolument le faire!", s'est-il écrié. "Je te soutiendrai autant que possible. Tu ne peux pas mettre le logo de Bozar sur ta voile? Ce serait une publicité extraordinaire. Et je pourrai monter à bord? Ou t'accompagner un moment?"

Stock d'instruments

Eh bien, M. Dujardin, ce sera possible à partir du mois d'août. Jérôme Giersé (33) et sa compagne, Alexandra Gelhay (27), quitteront Ostende pour voguer vers le Maroc, Haïti, Panama, Tahiti, l'Indonésie, Maurice, le Mozambique, l'Afrique du Sud et le Brésil avant de revenir à leur point de départ. "Je ne veux pas jouer les touristes. Pendant un tour du monde, les gens s'ennuient au bout de quelques semaines. Je ne suis pas du genre à me tourner les pouces."

Dès le mois d’août, Jérôme Giersé (33) et son amie Alexandra Gelhay (27) quitteront Ostende pour le Maroc, Haïti, Panama, Tahiti, l’Indonésie, Maurice, le Mozambique, l'Afrique du Sud et le Brésil avant de revenir à leur point de départ. ©Karel Duerinckx

Rassurez-vous, le couple aura fort à faire à bord et à terre. En effet, ils ont le projet de distribuer des instruments de musique là où ils accosteront. Pour quelle raison ? "Peu de gens le savent, mais à Bruxelles, il y a une organisation à but non lucratif qui collecte des instruments de musique, Music Fund. Tous ces instruments sont réparés et entreposés dans un grand espace où, dans des kilomètres de couloirs, sont entassés violons, violoncelles, guitares, trombones, tubas, que sais-je ? Plus de 2 000 instruments. La première fois que j'ai vu tout cela, j'en suis resté bouche bée. Normalement, Music Fund distribue ces instruments à des écoles de musique, s'assurant qu'ils tombent entre de bonnes mains. Mais, voilà, à cause du manque de personnel et de moyens, cet stock reste en grande partie inexploité. Et même, non réparé, car retaper un instrument coûte 50 euros. Il est urgent d'en faire quelque chose. Music Fund doit aussi être mieux connu, afin que l'association ait plus de ressources. Voilà pourquoi nous partons."

Bien sûr, Jerôme Giersé ne va pas charger son voilier comme si c'était l'arche de Noé des pianos, harpes et contrebasses car il n'y a pas de place sur le Florestan, son yacht de 11 mètres. "Nous emportons un nombre symbolique. L'idée est d'établir des contacts avec des écoles de musique locales pour voir qui a besoin d'instruments et des quels. Nous viendrons les livrer dans un deuxième temps. Les instruments de musique, ce ne sont pas des colis alimentaires! Ils sont destinés aux jeunes musiciens qui étudient dans les écoles de musique sans ressources. Les instruments ne doivent pas tomber entre les mains de gens qui veulent les revendre."

"Et nous ne nous contentons pas de jouer les Saint-Nicolas : nous tenons également à visiter des écoles de musique, donner des cours et jouer de la musique avec les gens sur place. Moi, je joue de l'orgue. L'objectif est de donner des concerts sur tous les orgues que je pourrai trouver, dans les lieux les plus reculés. Et s'ils sont en mauvais état, je commencerai par les réparer. J'emporte une boîte à outils. Saviez-vous que dans toute l'Amérique Latine, il n'y a qu'un seul organiste professionnel ? Et que l'orgue le plus haut du Pérou se trouve à 4 000 mètres ? À certains endroits, certains n'ont plus été utilisés depuis 300 ans."

Concerts improvisés

Mars 2013. Jérôme Giersé est au dîner de sponsoring de "son" projet musical centré sur le peintre Antoine Watteau, au Bozar. Sont présents une série de mécènes et de personnes clés du domaine culturel belge. À côté de lui, un représentant de la Banque Privée Edmond de Rothschild. Les deux hommes parlent de leur passion commune, la voile. Jérôme du yacht qu'il vient d'acheter; le banquier de sa flotte qui participe aux régates les plus prestigieuses du monde. "Dis-moi, Jérôme, que vas-tu manger à bord pendant deux ans ?" lui demande le banquier. "Des raviolis en boîte : c'est prêt rapidement et relativement comestible" , lui répond Jérôme. Le mécène éclate de rire. Le lendemain, Giersé trouve sur son bureau une boîte en carton accompagné d'un petit mot, "Pour accompagner les raviolis". À l'intérieur, douze bouteilles de champagne Barons de Rothschild que le couple ferait bien de mettre les bouteilles au frais car ils attendent pas mal de visiteurs.

©Karel Duerinckx

Amis musiciens, mécènes et chefs d'orchestre sont invités à les accompagner pour une étape. Paul Dujardin (CEO du Bozar), Gilles Ledure (directeur de Flagey), Jerry Aerts (directeur de deSingel), Jeroen Vanacker (directeur artistique du Concertgebouw Brugge), Peter de Caluwé (directeur de la Monnaie) et Bernard Foccroulle (ex-directeur de la Monnaie) seront invités. Les chefs d'orchestre Philippe Herreweghe et Paul Van Nevel sont également informés du voyage.

"Des musiciens pourront aussi nous accompagner, à condition qu'ils se produisent à terre. Imaginez un violoncelliste classique qui joue avec des percussionnistes dans un village du Mozambique ! La musique est un langage universel, un mode d'épanouissement et de joie de vivre."

Tempête et apprentissage

Pour quelle raison abandonne-t-il temporairement son emploi ? "Dans dix ans, ce sera plus difficile. Nous n'avons ni maison, ni enfants. La mer est à nous. Nous n'avons jamais fait le tour du monde. Nous avons traversé la mer du Nord et l'océan Atlantique, nous avons passé un mois et demi sur un bateau, en Irlande. Pas plus. Donc, deux ans, c'est un défi et le projet de notre vie. Nous nous engageons à fond. Nous avons investi tout notre argent."
"Notre voiture, nos meubles, nos affaires : tout ce qui était vendable, nous l'avons vendu. Nous hésitions à acheter un appartement, c'est devenu un voilier. La voile, c'est un mode de vie. Je n'ai pas peur de me salir les mains pour réparer mon bateau. Le garder en bon état est héroïque."

©Sébastien Vellut

Giersé n'est pas le skipper expérimenté qu'il semble être : il n'a appris à naviguer qu'en 2006, par hasard. "Je cherchais un but dans ma vie. J'ai acheté un billet d'avion pour m'évader. L'agence de voyage m'annonce que j'étais le cent millième client et que j'avais droit à un chèque-cadeau. Ça n'arrive que dans les films ! Je pouvais l'échanger contre une activité "sport et aventure au choix sur la côte belge". J'ai appelé un ami pour qu'il m'initie à la voile. C'était en octobre 2006. Un militaire à la retraite nous a accueillis sur son vieux bateau, à Nieuport.;Après avoir navigué un moment, il a déclaré : "Les gars, tout ce que je peux vous offrir aujourd'hui, c'est un peu de silence." Une fois revenus à terre, il nous a appris qu'il dirigeait une école de voile. Nous avons repris rendez-vous en mai 2007. Ce jour-là, il y avait une tempête, mais nous sommes quand même partis."

"Waww ! Les éléments étaient tellement déchaînés que nous sommes rentrés épuisés mais super emballés. Une expérience extraordinaire. Suite à quoi il nous a avoué qu'il n'avait pas d'école de voile mais qu'il voulait bien nous apprendre à naviguer, tous les week-ends, pour 30 euros. Nous avons navigué des milles et des milles avec lui, jusqu'à ce que je décroche mon diplôme de skipper."

Quelques sorties en solo plus tard, Jerôme Giersé décide d'acheter un bateau. Il en trouve un tout décrépit à Vilvorde. "Le propriétaire devait s'en débarrasser, j'ai donc pu l'acheter pour une bouchée de pain. Je l'ai retapé. Ensuite, j'ai rencontré un vieux marin qui voulait m'apprendre toutes les ficelles de la voile. Avec lui, j'ai fait les plus folles sorties en mer. Grâce à lui, je suis devenu accro à la voile, à la mer et au vent. Je passe presque tout mon temps libre sur mon bateau."

Il a rencontré sa compagne, Alexandra, lors d'un stage à Bozar. Elle faisait de la voile depuis 2004 et s'est invitée à bord. Cette passion de la voile partagée se transforme en passion tout court. Elle est aujourd'hui le deuxième barreur du Florestan, "Le nom d'un personnage de Fidelio, le seul opéra de Beethoven", explique Jerôme Giersé. On reste dans l'univers de la musique...

Jérôme et Alexandra sont impatients de partir. Le bateau a passé un dernier check-up, et a été mis à l'eau à Ostende début juin. Jerôme Giersé redeviendra-t-il un jour directeur musical au Bozar ?

©Karel Duerinckx

"Je ne pourrai répondre à cette question que dans deux ans. De toute façon, nous serons complètement différents après ce tour du monde à la voile et en musique. Ce que cette aventure va faire de notre ambition professionnelle, c'est difficile à estimer. Peut-être allons-nous tomber amoureux d'un autre pays ? Peut-être qu'à notre retour nous déciderons d'acheter un appartement ? Si c'est le cas, je revendrai mon bateau."

www.florestanaroundtheworld.com
Pendant le voyage, l'équipage du Florestan tiendra un journal de bord à suivre sur Facebook et sur le site de Bozar. Les mécènes qui désirent soutenir le projet peuvent prendre contact via le site.

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