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"Les meilleurs amis sont ceux qui ont un bateau!"

©Alexander Popelier

Si vous demandez à la chef étoilée Isabelle Arpin ce qu’elle préfère dans la navigation, elle répondra: "Faire un petit barbecue et boire un verre avec des amis sur le pont." Et l’ancien président du sp.a, navigateur de compétition expérimenté, d’ajouter: "Dans mon bateau, je n’ai même pas de frigo pour mettre de la bière et du vin au frais, Isabelle! Je ne pourrais même pas vous préparer un gin tonic." Bienvenue à bord du ‘Blondie’.

Dans une série d’interviews en trois volets, l’écrivain Oscar van den Boogaard prend le large. En quête de récits (de navigation) les plus marquants de ses deux invités - parfois aussi opposés que l’eau et le feu. Premier épisode: Ia chef Isabelle Arpin qui vient de rendre son tablier au restaurant Alexandre pour celui du WY, et Bruno Tobback, ancien président du SP.A.

©Alexander Popelier

"Les meilleurs amis sont ceux qui ont un bateau!", déclare en riant notre hôte Isabelle Arpin tandis que Bruno Tobback monte à bord du ‘Blondie’, le voilier de 11 mètres que la chef étoilée emprunte aujourd’hui à des amis. Le ciel ostendais est bleu et le quai fourmille de passants en pantalon blanc et marinière. Isabelle Arpin, la chef française qui a permis au restaurant bruxellois Alexandre de regagner son étoile et fait ses débuts aux fourneaux du WY (également à Bruxelles) depuis la semaine dernière, et Bruno Tobback, l’ancien président du SP.A et représentant au Parlement flamand, arborent eux aussi un look marin.

Aujourd’hui, nous partons naviguer. Le ‘Blondie’, un ‘Jeanneau 36’ de 2000, nous attend, resplendissant. L’élégant yacht à voiles français en polyester mesure 11 mètres de long et 3,80 mètres de large, avec une quille de 1,90 mètres. "Un temps parfait pour la voile!", s’exclame Bruno Tobback en montant à bord, juste avant de demander: "On peut larguer les amarres?"

Tous les socialistes sont-ils aussi impatients? Nous devons d’abord parler! Dans la cabine, nous voilà donc réunis autour de la petite table en bois. Sur le rebord de la fenêtre, on aperçoit un livre dont la couverture arbore la tête d’un capitaine. “Zeeziek, hoe kolkt de waanzinnige zee in lichaam en geest.” (Le mal de mer ou comment la mer tourbillonne follement dans le corps et l’esprit).

©Alexander Popelier

Et vous, où se trouve votre bateau?
Bruno Tobback: "Mon bateau se trouve à Nieuport. Un Halcyon 27 de 41 ans, dérivé d’un folkboat suédois. Quand je l’ai acheté, c’était une épave: j’ai tout refait. J’ai installé moi-même l’électricité, remplacé le moteur et mis de nouvelles voiles. L’année dernière, j’ai poncé l’extérieur et appliqué un primer époxy. Entièrement seul. Pour ce type de travail, ni les amis ni la famille ne répondent présent!"

Comment s’appelle-t-il?
Tobback: "Gwaihir. En réalité, quand je l’ai acheté, il y a neuf ans, je voulais lui donner un autre nom."

Arpin tape du poing sur la table: "Ne faites pas ça, Bruno! Ça porte malheur! Il ne faut jamais changer le nom d’un bateau!"

Tobback: "Je ne suis pas superstitieux, mais finalement, j’ai tout de même conservé ce nom. Gwaihir vient apparemment du “Seigneur des Anneaux”. Je suis un grand fan de la saga, mais Gwaihir ne me disait rien. C’est le roi des aigles. Parfait pour un voilier!"

Comment vous êtes-vous mis à la voile?
Tobback: "Je n’ai jamais navigué quand j’étais jeune. Dans ma famille, personne ne pratiquait la voile. J’ai commencé la voile à la naissance de ma fille, il y a 18 ans. Je faisais de l’escalade et mon ex-femme aussi, mais avec un bébé de trois semaines, ce n’était pas possible. La voile, c’est parfait avec des enfants: vous les fourrez à l’intérieur et vous les gardez au sec. J’ai commencé sur un trente pieds."

Quand j'ai acheté mon bateau, c’était une épave: j’ai tout refait. Entièrement seul. Pour ce type de travail, ni les amis ni la famille ne répondent présent!
Bruno Tobback

Avez-vous appris la voile tout seul?
Tobback: "J’ai d’abord suivi des cours, pour les bases. Le reste, c’est de l’expérience! J’ai navigué avec beaucoup de gens. Regarder, imiter... Ce qui est bien avec la voile, c’est que l’on peut s’améliorer au fil des années. À partir d’un certain âge, l’escalade devient un peu difficile, alors qu’avec la voile, on peut repousser ses limites physiques."

Arpin: "J’ai appris à naviguer sur le Hobie Cats (un petit catamaran à voiles, NDLR) des enfants de mon ex-mari. Mon rêve, c’était de monter au trapèze. J’aspirais à ce sentiment de liberté: on a presque la sensation de voler! Ensuite, j’ai appris à naviguer en sortant avec des amis, sur des bateaux de plus en plus grands. Avec le ‘Blondie’, nous faisons régulièrement des sorties à Nieuport et en France, ou bien au large de la côte néerlandaise. J’ai les avantages, mais pas les inconvénients (rires)! Et jamais de peinture sur les doigts."

Tobback: "L’entretien du bateau, c’est une partie importante de la voile. C’est fatigant et souvent ennuyeux, mais ça me vide la tête."

Arpin: "J’aime bien nettoyer le bateau de mes amis, ça me calme de me promener avec un seau et une éponge. Mais le plus chouette, je trouve, c’est de boire un verre ensemble sur un bateau quand il fait beau."

Tobback: "Dans mon bateau, je n’ai même pas de frigo pour mettre de la bière et du vin au frais. Je ne pourrais même pas vous préparer un gin tonic, Isabelle."

©Alexander Popelier

Avez-vous déjà navigué avec votre père?
Tobback: "Une seule fois: je venais d’acheter mon bateau mais je ne pense pas qu’il ait été convaincu par cette sortie en mer."

Homard et loup
Ils se connaissaient de nom, mais c’est la première fois qu’ils se voient.

Vous connaissiez-vous déjà?
Arpin: "En tant que Française, je ne suis pas vraiment la politique belge. Mais, oui, j’ai déjà entendu le nom de Bruno Tobback bien sûr. Louis et Bruno sont incontournables!"

Tobback: "Et je sais que vous avez travaillé jusque récemment au restaurant Alexandre. Mais je n’y ai jamais mangé."

Êtes-vous gourmand? Est-ce qu’un socialiste a ses limites?
Tobback: "Ce que je n’aime pas, ce sont les repas de réunion. Parfois, on se retrouve dans des restaurants d’une qualité incroyable, mais avec toutes ces discussions, on ne profite pas de ce que l’on mange. Par contre, j’aime bien aller dîner dans un bon restaurant avec des amis. Je me rends volontiers au Pigeon Noir à Uccle et In De Wulf est une de mes adresses préférées."

©Alexander Popelier

Arpin: "Ma cuisine est gastronomique, mais je fréquente rarement les restaurants de haut vol. Par contre, j’apprécie les bistros et les petits restos, relax. Je travaille cinq ou six jours par semaine, et je tiens le coup parce que c’est une passion. Physiquement et mentalement, la cuisine est un sport de haut niveau. Mon seul idéal dans ma vie, c’est d’élever la gastronomie au plus haut niveau. Mais j’aime tout autant cuisiner sur le bateau pour mes amis, pour les remercier avec du homard, du loup..."

Comment décririez-vous votre style?
Arpin: "La cuisine que j’aime est contemporaine, légère et inventive. Je travaille de manière détendue, mais, bien sûr, il y a aussi de la rigueur. Tout doit être exécuté de manière très stricte."

Êtes-vous intéressée par la politique?
Arpin: "Je me consacre à la cuisine, je voudrais rendre les gens heureux avec ce que je prépare pour eux. Peut-être est-ce aussi une forme de politique. Le désir d’un monde meilleur. Avant de me lancer dans la gastronomie, j’ai étudié l’économie et le droit à l’Université de Paris."

Comment vous êtes-vous retrouvée dans la gastronomie?
Arpin: "J’avais un ami qui avait un restaurant et j’étais fascinée par l’aspect artistique de la cuisine. À 26 ans, je suis allée à l’école hôtelière de Dunkerque. À Middelkerke, j’ai travaillé au restaurant étoilé Casino. Puis au restaurant Auteuil à Ostende. Quand il a été vendu, j’ai commencé chez Alexandre, il y a un an et demi. Il venait de perdre son étoile, mais je l’ai récupérée."

En tant que chef, on est bien sûr très vulnérable. Un client qui a mangé deux fois dans un restaurant gastronomique croit parfois s’y connaître mieux que vous.
Isabelle Arpin

Un cadeau? Ou plutôt une punition?
Arpin: "C’est une reconnaissance, et de nombreux chefs rêvent d’une étoile, mais je n’ai jamais travaillé dans cette optique. Il vaut mieux ne pas y penser. C’est pourquoi je n’ai maintenant aucun problème à choisir un nouvel employeur."

Êtes-vous toujours intéressée par l’économie?
Arpin: "Je ne m’occupe pas des aspects financiers du restaurant, si c’est ce que vous voulez dire. Je ne fais pas la comptabilité. C’est très bien, ça me permet de me concentrer pleinement sur l’aspect créatif."

Comment se passe le contact avec vos clients?
Arpin: "À la fin du service, je passe aux tables. Au début, c’était un véritable exercice, j’avais l’impression de devoir aller au tableau: tu n’as pas appris ta leçon! Ce n’est pas du tout ça: les gens sont très réceptifs, et maintenant, j’aime ça. Habituellement, ça se passe bien, les clients sont curieux. Et parfois, très critiques. Un client qui a mangé deux fois dans sa vie dans un restaurant gastronomique croit parfois s’y connaître mieux que vous. Alors, je me dis “à chacun son job”. En tant que chef, on est bien sûr très vulnérable."

C’est sans doute également le cas dans votre domaine?
Tobback: "C’est ça le problème de la politique: chacun a ses idées. Mettez cent personnes dans une pièce et vous aurez cent points de vue différentes. La politique consiste à trouver une vision commune. Dans une démocratie, c’est parfois très frustrant. Je suis entré en politique parce que j’estime que c’est ce que je connais le mieux. Le problème en politique, c’est que tous ceux qui sont là-dedans le pensent. Je passe pour être rationnel et strict. J’ai toujours tendance à n’engager une discussion que si je suis convaincu que c’est approprié. Je ne suis pas impulsif: je réfléchis d’abord longuement. Je suis un socialiste de gauche convaincu, parce que j’estime que le socialisme est socialement préférable, mais je suis prêt à mettre ces principes à l’épreuve de la pratique. Je remets tout en question, jusqu’à ce que je sois convaincu que nous sommes dans le bon. Bien que je ne pense pas qu’il n’y ait jamais eu un parti idéal pour chacun."

©Alexander Popelier

Bons vivants
C’est à l’époque du roi Léopold Ier que des yachts anglais sont entrés pour la première fois dans le port d’Ostende. En 1847 a eu lieu la première régate internationale d’Ostende et quelques officiers fondèrent le Royal Yacht Club. L’ouverture du casino par le roi Léopold II, en 1878, fut célébrée par une grande régate d’Ostende à Douvres. En 1880, une course à la voile fut organisée à travers l’Atlantique. Dans les années 60 et 70, le tourisme nautique connaît une véritable explosion. À Ostende, on décide alors de construire un port de plaisance ultra-moderne sur les anciens docks commerciaux, et la Mercator Marina fut inaugurée en 1976. "Les navigateurs sont tous de bons vivants", déclare Isabelle Arpin. "Ce sont des gens qui savent vivre. Ils sont sociaux, aiment inviter d’autres personnes, se réunir et discuter. Vive la convivialité!"

Tobback: "Ces vingt dernières années, j’ai rencontré de très nombreux types de navigateurs. Bien sûr, il y a les amateurs, mais les compétiteurs forment un club radicalement différent. Ici, ce n’est pas uniquement l’amitié ni le plaisir qui comptent, mais la victoire naturellement. Sur la mer du Nord, il y a deux semaines, j’ai fait tout le circuit classique, d’Ostende à Ramsgate, sur un X 412 de 40 pieds et 12 mètres. Les bateaux de compétition sont toujours à la recherche de membres d’équipage. Une fois qu’ils savent que vous êtes bon, vous pouvez toujours les accompagner. Pendant les compétitions, on vit ensemble dans une bulle, comme dans une équipe de foot."

Arpin: "Je ne fais pas de compétition. Pour moi, la navigation est de la détente pure. Par contre, j’adore regarder la voile sportive à la télévision! Il faut énormément de qualités, ce sont des athlètes de haut niveau."

Tobback: "Parmi les navigateurs, il y a aussi de vrais vagabonds. Comme Bernard Moitessier, ce légendaire navigateur et écrivain français qui, en 1968, a été sur le point de remporter la première course en solitaire autour du monde. Ce qu’il a fait à ce moment-là est très étrange: après des mois en mer, alors qu’il était presque arrivé et après avoir passé le cap Horn, il s’est dit: je ne veux pas perdre mon âme. Et il a continué jusqu’à Tahiti. Il a du reste usé quelques bateaux."

Quelle est votre spécialité en matière de voile?
Tobback: "Je suis devenu assez polyvalent, mais mon poste attitré est le pont avant. Je suis léger, grimpeur, relativement costaud et je n’ai pas peur de monter sur le mât."

Cela me rappelle la première phrase de mon roman, ‘Mort de L’Amour’. "Il était une fois un matelot qui avala le bout d’un mince cordage et, par l’action vermiculaire de son tube digestif, se vit hissé jusqu’au sommet du mât de misaine." Dans le roman, je voulais dire que les événements de la vie nous entraînent dans leur sillage.

Quel est votre plus beau récit de voyage?
Arpin: "L’Australie. J’avais loué un catamaran et j’ai navigué vers les îles. On jetait l’ancre dans les criques et on décidait de faire un barbecue. Pour moi, c’est ça, le vrai plaisir de la voile! Dans les Caraïbes, sur un grand catamaran, on a aussi vu des choses extraordinaires, comme des dauphins. Ça fait un peu télévision, mais quand on voit les dauphins nager en dessous de son bateau, c’est le paradis!"

Tout ça parce que l’homme descend du poisson. Tout a commencé avec l’Amphioxus lanceolatus. Il y a des millions d’années, ce Céphalocordé vivait dans nos océans. Un jour, les océans se sont asséchés. L’Amphioxus a survécu. Et ses descendants ont développé des poumons pour respirer de l’air.

©Alexander Popelier

Tobback: "Il y a quelques années, j’ai navigué plusieurs semaines en Grèce. Je me souviens d’une soirée merveilleuse: sur Lesbos, nous étions restés longtemps au restaurant, à boire ouzo sur ouzo. Quand nous sommes remontés à bord, nous nous sommes demandé “c’est une nuit magnifique, pourquoi ne pas naviguer?” Et nous avons hissé les voiles! Comme le skipper avait bu un peu plus d’ouzo que moi, j’ai décidé d’assurer le premier quart. Avec mon amie, nous avons fait toute la traversée la nuit, environ 90 miles. C’était la mi-août et nous étions seuls en mer, avec le spectacle des étoiles filantes. Un pur moment de plaisir…"

Enfin, il est temps de larguer les amarres du ‘Blondie’. Avec le moteur, nous naviguons à travers les écluses, puis en haute mer. Nous coupons le moteur et le vent vient dans les voiles. Le moment le plus divin. En 1931, voilà comment Ensor décrivait la mer d’Ostende: "Elle résume toutes les mers, mer blanche, mer rouge, mer jaune, mer noire, mer de lune et d’étoiles, et trois cent soixante-cinq mille fois l’an, quand la lune rit ou quand un nuage passe ou pisse, elle change de robe, de chemise et de tempérament."
Seul un peintre peut la décrire de manière aussi colorée et visuelle. Pourtant, j’ai l’impression que la chef et l’homme politique ressentent la même chose à cet instant: l’harmonie et l’unification absolues.

La semaine prochaine: Dirk Perquy, CEO de Terre Bleue, et Vic Heirbaut, gérant de Docking Station, qui organise notamment le Summerfestival et Laundry Day.

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