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Une biologiste au chevet de La Grande Barrière

©©Rolex/ Franck Gazzola

Le réchauffement climatique a fait disparaître un tiers de la Grande Barrière de Corail au cours de ces trois dernières années. Pourtant, il y a une lueur d’espoir: la scientifique britannique Emma Camp a l’intention d’y transplanter du corail, et le plus rapidement possible. Une course contre la montre.

"Pour rien au monde je ne voudrais dire à mes petits-enfants que j’ai eu le privilège de nager parmi les coraux, mais qu’ils ne l’auront pas, parce que nous n’aurions pas fait le nécessaire pour les préserver." Emma Camp, 32 ans, est une biologiste marine originaire de Brentwood (UK). Elle a décidé de tout faire pour que ces grandes villes sous-marines que sont les récifs coralliens, autrefois débordantes de couleurs et de vie, ne dépérissent.

"Pas moins de 7.000 espèces d’animaux marins vivent dans la Grande Barrière de Corail australienne. En à peine trois ans, un tiers de sa superficie a été perdu, si bien que cette faune ne pourra sans doute pas survivre à sa disparition. Cette catastrophe est liée au changement climatique et à la pollution des océans. L’eau de mer chaude, plus acide et moins oxygénée, a un impact majeur sur la vie des coraux", explique la Britannique.

©©Rolex/ Franck Gazzola

Heureusement, la biologiste ne se contente pas de communiquer cet inquiétant message: elle propose aussi un plan pour y remédier. En effet, ses recherches ont montré que, dans certaines parties du monde, des coraux survivent dans des eaux plus chaudes avec un pH plus bas, comme ce sera le cas des océans si nous ne prenons pas le problème à bras-le-corps.

Ces observations ont donné l’idée à Emma Camp de transplanter ces “super coraux” dans les récifs dévastés par l’augmentation rapide de la température de l’eau, comme un pépiniériste greffe des arbres ou un chirurgien remplace un organe malade par un organe sain.

Mort du corail

Emma Camp arbore le hâle typique des personnes qui passent la moitié de leur vie sur un bateau. "Le changement climatique détruit les récifs coralliens et nous risquons de les perdre définitivement", s’inquiéte-t-elle. "Pourtant, il y a des coraux capables de survivre grâce à certaines propriétés. Mon projet est de les identifier pour, ensuite, les employer pour essayer d’en sauver d’autres."

"Quoi qu’il en soit, nous devrons réduire les émissions de CO2 si nous voulons sauver les récifs coralliens. Il n’y a pas d’alternative."

Son travail a longtemps été très général: évaluer l’impact du changement climatique sur les coraux des sept mers du globe. En 2016, elle se rend dans les mangroves de Nouvelle-Calédonie, dans l’océan Pacifique. Ce qu’elle y observe change sa façon de voir les choses: "Aucun scientifique ne pensait pouvoir y découvrir quoi que ce soit d’intéressant et, pourtant, il y avait du corail et des structures récifales complètes dans de l’eau avec un pH très bas. Incroyable."

Beaucoup de gens pensent - à tort - que les coraux sont des plantes. En réalité, ce sont des animaux marins fixés, comme les balanes ou les moules. Ces invertébrés sont apparentés aux anémones de mer ou aux méduses.

Les coraux vivent grâce aux algues qui se développent dans leurs tissus et leur donnent des couleurs par photosynthèse. Mais, quand elles sont sous pression, à cause du réchauffement de l’eau ou d’une variation du pH, les algues disparaissent, entraînant la mort des coraux. Les scientifiques qualifient ce processus de “blanchissement” parce que le corail devient terne et pâle.

Eurêka!

Le pH pour avoir du corail en bonne santé est compris entre 8 et 8,5. Dans certaines lagunes de mangroves de Nouvelle-Calédonie, où les marées et les conditions physico-chimiques créent un tourbillon d’eau chaude pauvre en oxygène et au pH inférieur à cette norme, Emma Camp ne s’attendait pas à trouver du corail en bonne santé. D’autant plus que la température de l’eau y est de 1 à 2 °C plus élevée que dans les environs.

Elle a donc mesuré la valeur du pH et il est en-dessous de 7,5. "Mes collègues ne me croyaient pas: ils m’ont rétorqué que mon pH-mètre devait être défectueux. C’était si difficile à croire que nous en avons testé cinq différents avant d’accepter ce taux de 7,5."

Quand les algues sont mises sous pression par le réchauffement de l’eau, elles délaissent les coraux, entraînant leur mort. Les scientifiques qualifient ce processus de “blanchissement”, car le corail pâlit et ternit. ©©Rolex/ Franck Gazzola

Cette découverte est une sorte de “eurêka” que les scientifiques ne connaissent qu’une ou deux fois dans leur carrière. Dans la mangrove, les conditions étaient plus extrêmes que dans les pires scénarios catastrophe et, pourtant, si ces coraux pouvaient y survivre, peut-être qu’ils pourraient être une solution pour sauver la Grande Barrière.

La biologiste et son équipe sont aujourd’hui prêts pour l’étape suivante: transplanter des coraux capables de survivre dans des conditions extrêmes dans les zones où les récifs sont menacés. C’est dans cet objectif qu’ils ont installé une pépinière de corail au large des côtes australiennes: elle se présente comme une clôture en treillis où sont attachées des boutures des différentes variétés.

Cependant, cette découverte ne signifie pas que le problème posé par la mort des coraux pourrait être résolu. En effet, la Grande Barrière, une des sept merveilles de la nature, est menacée par plus d’un ennemi. Pire: les climatosceptiques pourraient utiliser les observations optimistes de Emma Camp pour en conclure que la planète peut s’adapter à un réchauffement climatique.

"Certains cherchent des excuses pour ne rien faire", déplore-t-elle. "Nous devons être honnêtes, sans donner de faux espoirs. Quoi qu’il en soit, nous devrons réduire nos émissions de CO2 si nous voulons sauver les récifs coralliens. Mais cela ne doit pas nous empêcher de rechercher des alternatives."

Parcours sans faute

Depuis toujours, Emma Camp est fascinée par les récifs coralliens. Elle a sept ans quand son père l’emmène faire du snorkeling pendant les vacances, aux Bahamas. C’est une révélation. "Je me souviens très bien de la première fois. J’ai mis un masque et j’ai découvert un univers merveilleux, invisible de l’extérieur.

À cet âge, j’ai juste apprécié sa beauté. Ce n’est qu’après que j’ai commencé à comprendre à quel point cet écosystème était important. Et qu’énormément d’animaux en dépendaient: un tiers de la population de poissons interagit avec un récif coralien, c’est énorme!"

Adolescente, elle passe la plupart de ses étés en Espagne, où elle décroche son brevet de plongée. Elle pratique aussi le basket-ball, ce qui lui vaut d’intégrer les rangs de l’équipe nationale britannique et d’obtenir une bourse au Belmont Abbey College, en Caroline du Nord, d’où elle sort avec un diplôme en sciences de l’environnement et en chimie.

Ensuite, elle suit un master à l’Université Sheffield Hallam, au Royaume-Uni, et un doctorat en biologie marine à l’Université d’Essex pour lequel elle étudie les récifs coralliens du monde entier. Aujourd’hui, Emma Camp travaille à l’Université de technologie de Sydney, en Australie, où elle est l’un des principaux chercheurs sur le changement climatique et les récifs coralliens.

©©Rolex/ Franck Gazzola

Un monde meilleur

Aujourd’hui, la Britannique est devenue un peu Australienne: elle vit à Sydney avec son époux, Rawiri, un banquier néo-zélandais. Ils se sont mariés en janvier dernier et elle partage sa passion pour les coraux avec lui en l’emmenant faire du snorkeling. Emma Camp explique que c’est en voyant la fascination de son époux pour le monde sous-marin qu’elle s’est remise à étudier les coraux.

Elle estime à 1.500 le nombre de plongées qu’elle a effectuées, dont la plupart d’une durée d’au moins une heure. "J’ai arrêté de compter!", s’amuse-t-elle. Selon nos calculs, elle a probablement déjà passé deux mois de sa vie sous l’eau.

"Environ un quart de mon travail quotidien se déroule sur le terrain", précise-t-elle. "Le reste se passe en laboratoire, où je teste des échantillons et enregistre les résultats. Comme la communication en la matière prend de plus en plus d’importance, il faut s’assurer que la communauté scientifique comme le grand public comprennent ce que nous faisons et pourquoi."

C’est pour cette raison qu’il est si important pour elle de faire partie des dix finalistes des ‘Prix Rolex à l’esprit d’entreprise’ pour l’année 2019. Créés en 1976, à l’occasion du 50e anniversaire de l’Oyster, la première montre parfaitement waterproof au monde de l’horloger suisse, ces prix soutiennent le travail des explorateurs, des scientifiques et des entrepreneurs aux idées novatrices et déterminés à faire un monde meilleur.

Une idée fausse consiste à croire que les coraux sont des plantes. En réalité, ce sont des animaux fixés, comme les balanes ou les moules.

Ce programme biennal existe toujours, mais, depuis cette année, il s’inscrit dans le cadre de la campagne ‘Perpetual Planet’, en référence aux modèles ‘perpétuels’ de la maison horlogère. Cette année encore, le jury composé de scientifiques et de chercheurs a sélectionné parmi les 957 candidatures 10 projets, dont 5 ont finalement été retenus et dotés de 200.000 francs suisses chacun.

Parmi ceux-ci, celui du Français Grégoire Courtine, qui a mis au point une méthode permettant aux personnes ayant eu le dos brisé de remarcher, et de l’Ougandais Brian Gitta, qui a créé une nouvelle arme pour lutter contre le paludisme.

Cependant, le jury a été tellement impressionné par ces 10 finalistes, qu’il a décerné le titre de ‘lauréat associé’ aux 5 autres candidats, dont le projet d’Emma Camp.

"Pour moi, c’est plus une question d’exposition médiatique que d’argent. La sensibilisation à ce qu’il se passe dans nos océans doit être pris en compte pour faire bouger le grand public. C’est un problème international, et un nom comme Rolex peut contribuer à faire passer ce message."

Jeunes leaders

Ce prix a également permis à la biologiste de se constituer un excellent réseau. Elle a ainsi rencontré son idole, la légendaire biologiste marine Sylvia Earle, une scientifique d’exception qui a aujourd’hui 83 ans. La jeune femme espère qu’au même âge, elle sera, elle aussi, toujours en état de plonger et de travailler. "Il y a des jours où l’on se dit, “pfff, ce n’est vraiment pas facile!”, surtout lorsqu’on voit ce qui se passe sur la scène politique. Mais avons-nous le choix? On peut renoncer, ou bien faire partie de ceux qui ont l’ambition de sauver la nture, dans mon cas, les récifs coralliens, et je m’engage à le faire", déclare-t-elle.

L’année dernière, elle a également été désignée comme l’une des 17 ‘jeunes leaders’ du programme des Nations Unies consacré aux objectifs de développement durable. Un statut qu’elle conservera pendant deux ans. Elle s’est d’ailleurs exprimée à la tribune de l’Assemblée Générale à ce sujet.

Son message est-il passé? "Oui, j’ai été agréablement surprise. On sent qu’il y a un besoin de mener des discussions intergénérationnelles. Nous sommes les prochains gardiens de notre planète et c’est nous qui devrons veiller à la transmettre à nos enfants dans un état meilleur, si possible, que celui dans lequel elle se trouve aujourd’hui. C’est pourquoi il est important que les jeunes s’expriment et soient écoutés."

Et ce ne sont pas seulement les jeunes qui se font entendre: partout, des sonnettes d’alarme retentissent. Mais, ne mettrait-on pas trop d’énergie dans les détails, comme l’interdiction des pailles, par exemple?

"Je vous réponds par une analogie: une personne en phase terminale se casse une jambe. Il faut, bien sûr, soigner la jambe cassée, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il faille arrêter le traitement général. On peut s’attaquer à des problèmes à court terme sans perdre de vue l’ensemble de la situation, à long terme."

©©Rolex/ Franck Gazzola

Optimisme de mise Si Emma Camp reste optimiste, elle est bien consciente du fait qu’il est minuit moins une. "Le meilleur scénario possible est que, dans cinquante ans, il y ait encore des récifs coralliens biodiversifiés, exerçant la fonction à laquelle ils sont destinés dans leur écocystème. Si c’est le cas, nous aurons des océans en meilleure santé qu’aujourd’hui. Le pire scénario est celui où les récifs coralliens tels que nous les connaissons aujourd’hui aient complètement disparu."

Il est temps de conclure cet agréable entretien. Notre regard se porte sur son grand collier, en forme de hameçon. C’est un ‘hei matau’, un pendentif maori traditionnel, fabriqué par un oncle de son époux. C’est un porte-bonheur pour protéger les marins. Celui qui le porte est considérée comme quelqu’un d’attentif et de protecteur, quelqu’un qui a beaucoup de volonté et une grande détermination à réussir.

Emma Camp touche le bijou: "Il a connu des temps meilleurs, mais je le porte chaque fois que je plonge." 

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