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Taïwan et l'Inde, nouveaux venus sur la carte du whisky

©Christophe Meireis

Avec des températures et un taux d'humidité élevés, produire du whisky est une folie et, pourtant, l'Inde et Taïwan sont en train de gagner leurs galons de pays producteurs. "Un 12 ans d'âge produit ici peut être comparé à un 42 ans d'âge écossais."

L'Asie, terre du whisky? Le phénomène n'est pas nouveau. Cela fait déjà presque cent ans que le Japon s'est imposé comme l'un des plus méticuleux producteurs de whisky au monde. La plus ancienne distillerie du pays, Yamazaki, a vu le jour en 1923, après plusieurs années d'observation dans les Highlands. Désormais, Suntory et Nikka se partagent le plus gros du marché du malt japonais. Mais le whisky asiatique n'est plus uniquement produit sur l'Archipel. D'autres contrées, comme Taïwan ou l'Inde, s'invitent sur ce marché tant convoité. Toutes deux complètent, derrière la France, championne avec 2,15 litres par an et par habitant, le podium du plus gros consommateur de whisky.

L'Inde tient son goût pour la noble eau-de-vie de la colonisation anglaise. En quittant le sous-continent en 1947, les Britanniques ont laissé derrière eux quelques distilleries dont le pays a fait un large usage: parmi les dix marques les plus vendues au monde aujourd'hui, huit sont indiennes. Distribuées partout dans le monde, elles bénéficient d'un succès davantage quantitatif que qualitatif, puisque rares sont celles qui réussissent à se distinguer sur la scène internationale. En cause, le mode de production. Alors qu'en Europe le temps d'élevage requis est de quatre ans, en Inde, le whisky ne passe guère plus de deux années en fûts avant sa commercialisation.

Dans la distillerie Amrut, dans la région de Bangalore, en Inde, les tonneaux dans lesquels va vieillir le whisky sont fabriqués sur place. Par contre, les distilleurs ont suivi une formation en Europe. ©Christophe Meireis

Production 100 % indienne
Amrut compte parmi les exceptions. Cette marque, qui signifie 'élixir de vie', est implantée dans le sud de l'Inde, à une vingtaine de kilomètres de Bangalore, dans la Silicon Valley indienne. Là, à 1.000 mètres au-dessus du niveau de la mer, et dans un climat tropical, la distillerie Amrut, propriété de la famille Jagdale, est parvenue à produire, en une douzaine d'années à peine, des single malts profonds et précis. Lors de dégustations à l'aveugle, des palais affûtés les confondent même avec des écossais. Une comparaison aussi flatteuse que prometteuse, même si l'objectif d'Amrut est de produire un spiritueux à l'identité marquée, un 'indian single malt whisky'.

De fait, tout en respectant les règles de l'art écossais, la production se veut presque à 100 % indienne dans son élaboration, ses ingrédients, comme son environnement matériel. Du coup, la distillerie fonctionne en toute autonomie: elle a, par exemple, acquis 5.000 hectares de champs au pied de l'Himalaya pour y cultiver son orge; une petite partie provient quand même d'Écosse, notamment pour son maltage et son séchage à la tourbe, ce qui n'existe pas en Inde. Amrut possède sa tonnellerie, ses alambics fabriqués sur place selon les dessins du maître des assemblages, formé en Europe et présent depuis la création de la maison en 2004.

©Christophe Meireis

À arpenter le site, aucun doute: nous sommes bien en Inde. Les lieux sont à l'image du sud du pays, tout est coloré, les vêtements de coton des hommes comme les saris vert foncé des femmes qui forment l'essentiel de la main-d'oeuvre. Ce sont elles qui mettent en bouteilles à la main. L'une vérifie et rectifie le niveau des flacons, une autre met le bouchon, l'enfonce. Une autre encore colle l'étiquette. Le plus ancien whisky de la marque sort cette année un 12 ans d'âge. "Le phénomène d'évaporation dû à notre climat accélère le vieillissement. Ce whisky correspondrait à un 42 ans d'âge," explique le blend master. "Il a subi 80 % d'évaporation!" Son prix est en conséquence: près de 1.000 euros la bouteille arrivée en France.

Les très bons whiskys provenant d'Asie ne peuvent être bon marché. N'est-ce d'ailleurs pas une folie que cette production installée dans des pays aux climats tels qu'ils forcent la part des anges? C'est le cas aussi à Taïwan, où le vieillissement est accéléré, et l'évaporation, phénoménale. La distillerie Kavalan est née de la volonté d'un homme, Lee Yu-ting. Patron du groupe King Car qui possède, entre autres, un centre de recherche biochimique, une usine d'insecticides, de détergents et de produits d'entretien, un institut de recherche en biotechnologie, une usine de production de café et de boissons à base de café... Il s'est mis en tête de conquérir la planète whisky "parce que c'est un marché en forte croissance" et qu'il est lui-même amateur.

Chaque tonneau de la distillerie Kavalan a passé des années dans les caves des domaines viticoles d'Espagne, de France, d'Australie ou d'ailleurs. Tous sont démontés, nettoyés et brûlés -ce qui donne au whisky ce goût ardent typique. ©Christophe Meireis

Goût ardent
'Kavalan' est le nom d'une peuplade locale. La distillerie est installée à Yilan, dans la partie nord de l'île. Elle s'est rapidement propulsée (la production a commencé en 2005!) à la place de premier producteur de whisky taïwanais. Avant 2002, l'alcool taïwanais était soumis à un monopole d'État. Dès qu'il a été levé, le milliardaire s'est engouffré dans ce business avec des moyens colossaux qui lui ont permis de gagner du temps. Ici, le but n'est pas de faire un produit 100 % made in Taïwan. Contrairement aux Indiens d'Amrut, M. Lee achète tout en Europe ou ailleurs. Dans la tonnellerie de Kavalan, chaque fût arrivé a déjà servi à l'élevage de vins dans un vignoble d'Espagne, de France, d'Australie ou d'ailleurs. Il est nettoyé, démantelé, recerclé et fortement brûlé, ce qui contribue à donner un goût ardent au whisky de la marque. Les alambics rutilants sont importés d'Écosse. Quant au malt, il vient de Finlande ou de Suède.

©Christophe Meireis

On n'ose calculer le coût du transport par cargo de l'ensemble des matières premières. Sans parler de l'empreinte carbone... Il n'y a guère que l'eau de la distillerie qui soit locale ou, plus exactement, détournée d'une source située à sept kilomètres. Résultat: le prix de certaines bouteilles vendues en France, premier marché de Kavalan, atteint 250 euros. "On a reçu plus de 180 médailles d'or dans le monde", se félicite son propriétaire, qui revendique avoir sollicité "différents consultants pour y parvenir". Son objectif est de "produire 10 millions de bouteilles. J'ai 51 ans et je peux travailler encore trente ans, le temps de réaliser mes projets", explique l'homme d'affaires. Dont la création d'un vignoble, ce qui fait un point commun avec le propriétaire de la distillerie Amrut, qui envisage également de faire du vin. "Mais c'est plus compliqué que le whisky et on en est toujours à faire des recherches de sols", confie M. Jagdale, un verre de vin blanc indien à la main.
© M le magazine du Monde

 

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