10 choses que vous ne saviez pas sur le Salone del Mobile de Milan

La semaine dernière, Milan a été envahie par 400.000 mordus de design venus des quatre coins du monde. Si elle est devenue la capitale internationale du design, c’est grâce au Salone del Mobile, qui a soufflé ses 60 bougies cette année. Voici sa success story en dix étapes marquantes.

1. Le salone avait été précédé par un concours de design

En 1955, six ans avant le premier Salone, un concours international de design, la Mostra Selettiva - Concorso Internazionale del Mobile, avait été organisé dans la petite ville de Cantù, à 40 kilomètres au nord de Milan. Alvar Aalto, Finn Juhl et Giò Ponti, grands noms dans le monde de l’architecture et du design, figuraient parmi les membres du jury. Les créations gagnantes avaient été produites par des entreprises de la région et présentées au grand public lors d’une exposition. Le concours a perduré jusqu’en 1975, avant de disparaître progressivement. Cependant, il a été crucial pour le développement du design italien, car il comblait le fossé entre les ateliers de mobilier et ceux qui souhaitaient un style moderne plus fonctionnel.

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La première édition fut remportée par l’architecte suisse Werner Blaser, un assistant de Ludwig Mies van der Rohe, qui présenta une commode en bois caractérisée par un système de construction spécial. Celui-ci était basé sur la simple jonction en triple chape découvert lors d’un voyage à Osaka. Ce premier "meuble moderne" est alors produit par Molteni&C. À l’époque, son fondateur, Angelo Molteni, cherchait de nouveaux designers pour compléter ses collections classiques. Ce concours est un premier pas vers une ligne plus moderne. Quatre ans après la première édition, le meuble lauréat de 1959 est une bibliothèque avant-gardiste en bois courbé du Japonais Yasuhiko Itoh, également produite par Molteni&C en quantité ultra limitée. À l’instar de la commode de Blaser, la réédition "MHC.2" figure au catalogue du label italien aujourd’hui.

Affiche de la première édition du Salone del Mobile, en 1961.

2. Parmi les treize fondateurs, il n’y avait que deux fabricants de meubles design: Cassina et Molteni&C

Le 25 février 1961, une conférence de presse officielle annonce un nouveau salon du meuble, le Salone del Mobile. La première édition se déroule du 24 septembre au 1er octobre 1961 dans deux pavillons de la Fiera Campionaria, l’ancien parc des expositions du centre-ville. L’idée émanait de treize entrepreneurs italiens du secteur de l’ameublement qui souhaitaient booster leur secteur et promouvoir leurs produits. Ce qui était nécessaire: pendant les années 50, en parallèle avec l’économie, le marché de l’ameublement avait explosé, mais, à l’époque, comme on achetait des meubles pour la vie, les fabricants devaient trouver de nouveaux marchés et c’est la raison pour laquelle ils voulaient attirer des distributeurs internationaux en Italie. Pari gagné: en moins de cinq ans, les exportations passent de 5 millions (1960) à environ 16 millions de lires (1964).

Curieusement, seuls deux des treize fondateurs étaient des fabricants: Angelo Molteni et Franco Cassina. Les onze autres étaient des distributeurs, des agents et des marchands. "Le Salone est le fruit de la demande des marchands et des distributeurs, qui souhaitaient mettre en place un réseau de distribution professionnel pour leur secteur. Avec Cassina, nous nous sommes impliqués pour donner une certaine authenticité au salon", explique Carlo Molteni, fils du fondateur Angelo et actuel CEO. "J’avais 16 ans quand mon père a cofondé le Salone. Je m’en souviens très bien. Depuis que j’ai rejoint l’entreprise, à la fin des années 60, j’ai toujours été très étroitement impliqué à cet événement."

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Afin d’éviter que les entrepreneurs (qui étaient tous concurrents) ne se querellent, ils créent un comité indépendant, le Cosmit (Comitato Promotore del Salone del Mobile Italiano). Aujourd’hui, c’est Federlegno, une association professionnelle représentant une centaine d’importateurs, négociants et agents du secteur du bois qui organise le salon.

3. Au départ, il n’y avait pas de design

Les meubles classiques étaient alors en vogue. Ce n’est qu’en 1965, lors de la quatrième édition, que le Salone del Mobile crée un pavillon distinct destiné aux meubles modernes, le "Padiglione 30/III". Cette section, au troisième étage du pavillon 30 de la Fiera, était également appelée la "Mecque du design". "C’était un endroit magnifique, où se déroulaient également des défilés de mode", se souvient Carlo Molteni. "Nous y étions aux côtés de B&B Italia, Poltrona Frau et Cassina, entre autres, et y présentions des designers contemporains, notamment Luca Meda. C’est à cette époque que je suis entré dans l’entreprise et que j’ai radicalement remanié la marque. D’un atelier traditionnel de mobilier classique, je suis passé à la production industrielle en série de design contemporain. Un choc pour mon père, mais il m’a laissé faire. Ce fut un succès, tant en Italie qu’à l’étranger. En Belgique, par exemple, nos meubles design se sont tout de suite très bien vendus."

Bien que le Salone del Mobile soit aujourd’hui principalement associé au design contemporain, il y a toujours un pavillon distinct réservé aux meubles classiques.

En 1964, le Salone del Mobile présente encore du mobilier italien plutôt (très) classique. En 1965, un pavillon dédié au mobilier moderne voit le jour.
©Publifoto/Cosmit

4. Les marques internationales et le grand public n’étaient pas les bienvenus

Au commencement, seuls les exposants italiens étaient autorisés à participer au Salone, jusqu’à ce que, en 1967, il devienne officiellement international, qualifié d’ailleurs par l’adjectif "internazionale". Cependant, les marques étrangères n’étaient autorisées à y participer que tous les deux ans et le Salone ne devint un événement international annuel qu’en 1991. En 1967, il y avait cependant trois participants belges: De Taye, Devriese Gustag et Stampaert. En 2005, le Salone prit une nouvelle orientation en termes d’internationalisation, avec des éditions à Moscou et à Shanghai.

Mais tout le monde n’y a pas accès. Au début, le Salone se veut comme une foire professionnelle et ses portes restent closes au grand public, amateur de design ou non. Depuis 1999, les visiteurs non professionnels peuvent déambuler dans les nombreuses allées le dernier jour du salon, soit le dimanche et, depuis 2012, lors du week-end de clôture. Seule exception au tableau, l’année 2021, quand le Supersalone fut ouvert au grand public toute la semaine.

L’étagère "MHC.2" est une réédition du prototype lauréat de l’édition de 1959 et figure au catalogue de Molteni&C.
©Courtesy of Molteni

5. Jusque dans les années 90, le salon de Cologne était plus important que celui de Milan

En 1960, Cologne organise à la Kölnmesse son premier salon du meuble, accueilli très positivement. De nombreux fabricants italiens s’y rendent et décident de faire de même. Malgré le succès du Salone, Cologne garde cependant une certaine longueur d’avance. Ce n’est qu’au milieu des années 90 que Milan devient le centre du monde en terme de design.

Le Salone ne peut plus exister sans le FuoriSalone et vice versa: c’est grâce à ce binôme que Milan est devenue la capitale mondiale du design.

Pourquoi? "Il est assez facile d’expliquer comment cela s’est produit", déclare Peter Hefti, un expert et curateur en design qui a longtemps travaillé comme responsable du marketing pour Molteni&C. "Le design italien est plus excitant que le mobilier allemand et le paysage du design est totalement différent dans ces deux pays. L’Allemagne compte une poignée de grandes entreprises, tandis que l’Italie en aligne un grand nombre de petites. À une époque, on recensait même plus de fabricants de mobilier que de pharmacies en Italie: 20.000 contre 16.000. C’était aussi le cas pour les magasins de meubles."

"De plus, toutes ces marques de mobilier sont réunies sur un territoire grand comme un mouchoir de poche, la province de Monza et de la Brianza, dans l’arrière-cour de Milan", précise Carlo Molteni. "Cette proximité fait partie du succès du Salone, car la région est pavée d’usines. Surtout à ses débuts, le Salone était extrêmement lié à sa région. La Brianza est l’épicentre de l’ameublement. Dans les environs de Cologne, on ne trouve pas cette industrie: ceci explique cela."

6. Les événements organisés dans la ville n’ont pas toujours été bénéfiques pour le Salone

En 1991, le Salone se métamorphose avec l’arrivée du Fuorisalone, un événement qui se déroule en parallèle du Salone. Des expositions, des soirées et des interventions artistiques furent organisées sur des sites industriels désaffectés ainsi que dans d’anciens palais du centre de Milan.

De spontané et confidentiel, ce "programme off" enfle jusqu’à devenir énorme: cette année, on a compté 800 événements dans des centaines de lieux. Le Salone ne peut exister sans le Fuorisalone, et vice versa: c’est aussi grâce à ce binôme que Milan est devenue la capitale mondiale du design.

"Sans le programme urbain, le Salone n’aurait probablement jamais pris l’ascendant sur Cologne", estime Carlo Molteni. "Milan est une ville vivante, très différente de Cologne. Là-bas, ce genre d’événement urbain est juste impossible."

L'architecte suisse Werner Blaser, un assistant de Ludwig Mies van der Rohe, remporte la première édition du concours de design (1955).
©Courtesy of Molteni

Au début, l’engouement n’était pas aussi vif: le Salone considérait le Fuorisalone comme un redoutable concurrent. Cela peut se comprendre, car ce qui était un événement alternatif et artistique, composé d’initiatives principalement non commerciales, commençait à attirer de plus en plus de marques de design établies, notamment pour raisons financières: y exposer était nettement moins cher qu’au Salone. Autre avantage pour les labels internationaux: la visibilité. En effet, ils obtenaient de moins bons emplacements au Salone que leurs collègues italiens. Autre avantage: le Fuorisalone est gratuit alors que le Salone est payant -cette année, le billet grand public revenait à 35 euros.

Et puis, les Italiens se lancent avec enthousiasme dans cette aventure urbaine. Cassina, pourtant cofondateur du Salone, est l’une des premières marques à organiser une exposition dans son showroom du centre-ville. "Entre 1961 et 1972, nous présentions nos nouveautés à la Fiera. Depuis lors, nous le faisons dans notre showroom et ne participons plus qu’occasionnellement au Salone, avec les autres marques du groupe Poltrona Frau, comme Cappellini. Nous préférons nous focaliser sur notre showroom."

Le Fuorisalone forme un ensemble d’événements répartis dans différents quartiers. Chaque année, des quartiers viennent s’y ajouter ou disparaissent. Il suffit de penser à Brera, Tortona, Cinque Vie et Alcova – une "gentrification on speed". Ce qui est trendy une année est dépassé l’année suivante. Ce programme urbain n’est pas réservé au design: de Swarovski à Airbnb, les entreprises les plus diverses s’y rallient pour former la Milan Design Week.

Une des six affiches de l’édition 2022: elle représente les sixties.

7. Le Salone a été reprogrammé en avril pour que les Italiens puissent prendre leurs vacances en août

Depuis la première édition (du 24 septembre au 1er octobre 1961), le Salone avait lieu en septembre: ce n’était pas l’idéal pour les Italiens qui prennent leurs vacances à la "ferragosto", au mois d’août. La solution est toute trouvée: en septembre 1990, il passa son tour pour être reporté en avril 1991. Cette année, il a exceptionnellement eu lieu en juin pour accueillir un maximum d’exposants et de visiteurs en cette période d’incertitude: une date qui n’aura aucun impact sur les vacances de la plupart des Italiens.

8. En 2006 le salone a quitté le centre-ville

Depuis sa toute première édition, le Salone se déroule à la Fiera, le parc des expositions de Milan. L’emplacement initial, la Fiera Campionaria, était proche du Sempione, autrement dit, du centre. Mais ce bâtiment était devenu trop vieux et trop petit. Le nouveau bâtiment, un géant de verre et d’acier conçu par l’architecte Massimiliano Fuksas, fut inauguré en 2005. Ensemble, les huit pavillons offrent  345.000 m² d’espace d’exposition, ce qui en fait l’un des plus grands bâtiments d’exposition du monde.

Il y a cependant un "mais": ce bâtiment est situé à Rho, soit à plus de 10 kilomètres du centre de Milan. "Qui se donnera la peine d’aller jusque-là?", se demandèrent les exposants. Ce déménagement suscita de nombreuses protestations, mais, dans l’intervalle, les centaines de milliers de visiteurs empruntent sans rechigner la ligne de métro qui relie le Duomo à la Fiera en une demi-heure.

Depuis 2006, le salone se déroule dans un bâtiment de verre et d’acier conçu par l’architecte Massimiliano Fuksas.
©Alamy

9. Du plus petit au plus grand

La première édition du Salone del Mobile a fait la une du journal télévisé. L’offre y était décrite comme "une exposition de tout ce qu’il faut pour rendre sa maison belle et confortable". Cette première édition avait tout de même accueilli 12.000 visiteurs (dont 800 étrangers) et 328 exposants, sur une superficie de 11.000 m².

À titre de comparaison, cette année, il y avait 2.100 exposants (dont un sur quatre venu de l’étranger) installés sur près de 200.000 m². Bien qu’il s’agisse du premier salon "normal" depuis 2019, il était un peu plus petit que ce à quoi nous sommes habitués. En effet, il propose habituellement environ 2.500 exposants, dont un sur trois venu de l’étranger.

Le Salone est officiellement le plus grand salon du design au monde. Depuis la première édition, le concept a été considérablement élargi. Eurocucina, un événement distinct consacré aux cuisines, est venu s’y ajouter en 1974, suivi par Euroluce (luminaires) en 1976, suivi par une section consacrée au mobilier de bureau, l’actuel Workspace 3.0. En 1998, un autre ajout important fut le Salone Satellite accueillant des designers émergents. L’endroit idéal pour les exposants établis qui désiraient repérer de jeunes talents!

10. L’avenir (numérique) du Salone del Mobile

Pour célébrer sa soixantième édition, le Salone porte un regard rétrospectif: il a chargé le célèbre illustrateur italien Emiliano Ponzi de réaliser six affiches, une par décennie. Celles-ci sont visibles sous forme de publicités dans la ville. Lorsqu’on scanne le code QR qui se trouve sur les affiches, les illustrations prennent vie sous la forme de courtes animations.

Mais la véritable question est la suivante: à quoi ressemblera le Salone dans soixante ans? "Difficile à dire", répond-on au salon. Le curateur en design Peter Hefti estime que, même dans le futur, il sera encore essentiel de disposer d’un lieu physique permettant de découvrir les nouveautés. "Les meubles ne sont pas des livres ni des ordinateurs portables, mais un produit qu’il faut voir, toucher et essayer, ce qui est impossible virtuellement. Je ne vois donc pas pourquoi le Salone perdrait de l’ampleur." A-t-il raison? Nous le verrons en avril 2082.

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