sabato

À la recherche du marbre noir de Golzinne, la dernière carrière du pays

La seule mine au monde où l’on trouve ce marbre noir exceptionnel est celle de Golzinne, un village situé entre Wavre et Namur. ©Luca Beel

Du Taj Mahal au château de Versailles, on retrouve le Noir de Golzinne dans les lieux les plus prestigieux du monde. Plongée dans la dernière mine en activité de Belgique, creusée à la main en 1870.

Avant d’entrer dans la carrière souterraine, nous devons signer un document en matière de responsabilité en cas d’accident. "Chute, entorse, écrasement, collision, noyade ou électrocution." Et la liste n’est pas exhaustive.

Même en portant un gilet jaune et un casque de sécurité, nous sommes prudents pour aborder la dernière carrière souterraine en activité de Belgique, même si nous ne nous sentons pas en danger par 70 mètres de profondeur dans la galerie la plus sombre de Golzinne. Ce hameau entre Wavre et Namur est le seul site au monde où le célèbre marbre noir est encore extrait dans une carrière souterraine.

"Autrefois, nous descendions dans cette cage", raconte Mario Mottini, directeur de la carrière. Il nous montre une cabine ouverte rouillée, hors d’usage depuis des années. "La descente de 66 mètres dans le puits était une expérience spectaculaire."

Un immense tombeau

Entrer dans la carrière donne l’impression de commettre une profanation. Alors que nous descendons en suivant un chemin entre des blocs de marbre, nous apercevons un trou dans la roche. On dirait un immense tombeau. "Cette entrée dans la carrière a été creusée vers 1870, à la main! Sans ventilation, ni éclairage, ni robinets: oui, les conditions de travail étaient pénibles."

©Luca Beel

Longtemps, des explosifs ont été utilisés pour détacher certaines strates. Pendant les pauses, la poussière tourbillonnait, mais depuis les attentats de Madrid en 2004, ces explosifs sont strictement réglementés. "Aujourd’hui, nous utilisons principalement des tronçonneuses à chaîne diamant avec un bras d’un mètre et demi", explique Mottini.

"Heureusement, il n’y a jamais eu de catastrophe ici. Comme nous voulons absolument éviter que la carrière ne s’effondre, l’entrée a été partiellement bétonnée. À l’intérieur, nous avons également ancré chimiquement le plafond à près de 1.000 endroits. Si une grue devait heurter quelque chose, l’ensemble ne s’effondrerait pas."

L'un des plus chers au monde

Mottini n’a pas encore achevé sa phrase que nous apercevons les phares d’un Caterpillar vert émerger d’une galerie souterraine: il halète et grince pour soulever un bloc de 3 mètres sur 1, pesant environ 7 tonnes. "C’est le maximum. Les clients américains, en particulier, veulent des plaques de marbre encore plus grandes, mais ceux qui viennent ici comprennent que nous ne pouvons pas les remonter. Les architectes et les designers doivent en tenir compte."

"S’il est poncé à la main, ce marbre noir ressemble à un écran d’iPhone."
Pierre De Valck
Designer

Ce qui frappe d’emblée, c’est que la roche extraite n’est pas noire, mais plutôt d’un gris indéterminé. "Ce n’est qu’une fois qu’on polit le marbre que cette teinte noire tant convoitée apparaît", précise Mottini.

"Le meilleur résultat est obtenu par ponçage manuel: le marbre ressemble alors à un écran d’iPhone. Le noir est d’une profondeur incroyable, comme si on pouvait plonger dans la matière. Poncer un mètre carré à la main prend en moyenne une heure. Le polissage mécanique est beaucoup plus rapide, mais l’opération est aussi beaucoup plus délicate avec le marbre veiné, car on voit la moindre trace de ponçage. C’est un vrai travail de carrossier!"

Le Noir de Golzinne est l’un des marbres les plus chers du monde. ©Luca Beel

Design moderne

Pierre De Valck (29 ans) sait ce qui l’attend: du ponçage et encore du ponçage. Le jeune designer gantois travaille avec Atelier Ecru (Gand) et la Galerie Philia (New York et Genève). Aujourd’hui, il est à Golzinne car il veut choisir un morceau de marbre noir. "Je veux l’utiliser pour une armoire. Je l’exposerai à partir du 3 avril à Prelude à Gand, une initiative de la Belgium Art Design Fair. Fin mai, je présenterai une armoire avec du Noir de Golzinne à la foire Collectible à Bruxelles. Et cette pièce sera utilisée pour mes débuts au Salone del Mobile de Milan."

"Nous avions l’habitude d’exploiter les mines du village de Mazy, d’où le nom Noir de Mazy." Il y a aussi d’autres noms qui circulent, comme Nero Belgio, Noir belge ou Noir de Belgique.

Il qualifie ses réalisations d’antiquités modernes. Ses meubles en aluminium paraissent minimalistes, mais il y incruste toujours un élément naturel brut. "J’essaie d’intégrer ces millions d’années de processus géologiques dans une forme contemporaine. Les pierres ou les minéraux que je travaille à la main ont une signification historique, comme le lapis-lazuli ou le jaspe, tous deux utilisés sous forme de pigments depuis les primitifs flamands."

"Le Noir de Golzinne est également employé depuis des siècles. Ce matériau transcende les modes dans l’univers de la pierre naturelle. Ces références historiques confèrent à mes meubles un caractère intemporel: ils sont suspendus entre deux époques, tels des témoignages de notre mémoire collective", explique-t-il tandis que nous marchons dans la carrière.

"Mes créations s’inscrivent plus dans la tradition des fabricants de meubles qui voulaient mettre leur savoir-faire en valeur grâce à des matériaux exceptionnels. Il suffit de penser aux tables en 'pietra dura', avec des incrustations de pierres et de minéraux colorés. Si les artisans de l’époque étaient encore en vie, que feraient-ils aujourd’hui?"

Le designer Pierre De Valck vient ici dans l’espoir de trouver un morceau de marbre pour sa collection de mobilier. ©Luca Beel

Un matériau de luxe depuis les Médicis

Le Noir de Golzinne est un matériau chargé d’histoire, Pierre De Valck a raison sur ce point, car il est extrait et exporté depuis l’époque romaine, quand on l’exploitait à ciel ouvert et qu’on l’utilisait principalement pour les mosaïques. À partir de la Renaissance, grâce à la famille Médicis, il devient un matériau de luxe destiné aux escaliers, sols en damier, tombeaux, cheminées, piédestaux ou sculptures. Cette période florissante va durer jusqu’en 1929, année de l’effondrement de la demande mondiale suite à la crise. La carrière de Golzinne ferme ainsi en 1934 et ne rouvre qu’en 1970.

"Le marbre noir de Golzinne a le grain le plus fin du monde. Il a la finesse d’un matériau fabriqué industriellement, la beauté en plus."
Pierre De Valck
Designer

De nombreux malentendus circulent encore à propos du marbre noir belge, à commencer par le nom. "Nous avions autrefois une carrière dans le village de Mazy, c’est pourquoi le nom Noir de Mazy est encore très répandu. Depuis qu’elle est épuisée, nous travaillons dans le hameau voisin de Golzinne. Au niveau international, des noms tels que Nero Belgio, Noir belge ou Noir de Belgique sont également utilisés. Toutes ces pierres naturelles sont extraites dans cette carrière."

On entend souvent dire que le marbre noir est presque épuisé, ce qui est faux. "À ce rythme d’exploitation, il nous reste encore pour 40 à 50 ans de pierre naturelle sur ce site", précise Mottini. "Je suis assuré de travailler jusqu’à ma retraite!" Autre idée reçue: le marbre noir belge serait super rare. "En 1928, la société Merbes-Sprimont a acheté un terrain de 115 hectares à Golzinne. Sur cette parcelle, seuls 5 hectares sont actuellement exploités."

On trouve du marbre noir belge dans les lieux les plus prestigieux du monde. ©Luca Beel

Contrefaçon chinoise

Si on se penche sur la question, c’est de la folie: on trouve du marbre noir belge dans les lieux les plus prestigieux du monde. Sur les sols du Taj Mahal en Inde ou de l’hôtel Waldorf Astoria à New York. Les colonnes de la nouvelle tour Qatar Petroleum sont revêtues de notre or noir.

Le sol de la maison d’Inge Onsea (Essentiel) présente des motifs en Noir de Golzinne. L’architecte Wouter Callebaut a récemment restauré la bibliothèque Het Predikheren de Malines avec des dalles de marbre noir. 

"Nous pouvons être fiers de ce produit d’exportation belge unique."
Mario Mottini
Directeur de la carrière "Noir de Golzinne"

"Depuis lors, des architectes d’intérieur internationaux me demandent ce matériau de Malines", sourit Mottini. "On trouve du Noir de Golzinne dans l’abbaye de Westminster, à Notre-Dame, au Louvre, au château de Versailles et au château de Vaux-le-Vicomte, ainsi que dans tous les Capitoles des États-Unis. Nous avons récemment restauré le sol du Capitole de Sacramento, en Californie. Nous pouvons être fiers de ce produit d’exportation belge unique." 

Unique? Il existe d’autres carrières dans le monde dans lesquelles on extrait du marbre noir. Au Zimbabwe, au Mexique et au Maroc. "Le marbre belge possède le grain le plus fin du monde: à peine 2 microns. Il offre la perfection d’un matériau industriel, mais fabriqué par la nature il y a 330 millions d’années", poursuit Mottini.

"On importe du marbre noir de Chine à un tiers du prix. Ce produit est commercialisé dans le monde entier sous le nom de New Belgian Black, ce qui est trompeur, car le grain est beaucoup plus grossier. Le pire, c’est qu’ils colorent les plaques avec de la laque automobile noire. On le remarque à peine, mais au bout de quelques années, cette couche s’enlève et on voit alors qu’il s’agit de simple pierre bleue."

Tout ce qui sort de la carrière souterraie ne finit pas dans les palaces du monde entier, car une grande partie du marbre extrait n’est pas assez beau, ou présente des défauts. ©Luca Beel

Absence de cadre législatif

Il nous guide dans la carrière pendant deux heures. Pour des raisons de sécurité, il n’est pas possible de s’y promener librement. Il nous montre une dizaine de galeries dans lesquelles on extrait le marbre noir actuellement. La plupart du temps avec des tronçonneuses, et parfois avec un marteau et un burin pour fendre d’abord la pierre à la main. "Jusqu’en 1982, il y avait une voie ferrée, mais nous avons dû abaisser le sol de la carrière afin de pouvoir faire fonctionner nos nouvelles machines. Maintenant, la carrière fait 3,85 mètres de haut."

Comme la veine de marbre est en pente, le sol de la mine présente une déclivité de 13 à 17 degrés. Plus nous descendons, moins nous le remarquons, jusqu’à découvrir une galerie sous eau. "À en juger par le niveau, nous sommes sérieusement descendus depuis quelques heures!", s’exclame Pierre De Valck. "Sans le point de repère de l’horizon, on ne le remarque pas. C’est un monde à part."

La carrière du Noir de Golzinne est la dernière carrière souterraine en activité de Belgique. Les mines de charbon ont fermé en 1992 et les mines de zinc des cantons de l’est sont toutes fermées. "Le gouvernement semble avoir oublié notre mine. Depuis la régionalisation, il n’y a plus de cadre législatif. Nous suivons donc la réglementation minière française. Tous nos inspecteurs de sécurité viennent de France", explique Mottini.

Autrefois, la situation était différente: entre 1850 et 1915, la Belgique comptait 175 carrières de marbre. Lors de l’exposition universelle de 1897 de Bruxelles, un pavillon complet était consacré à l’industrie marbrière belge. Aujourd’hui, on n’extrait plus que quatre types de marbre en Belgique.

La carrière du Noir de Golzinne est la dernière carrière souterraine en activité de Belgique. ©Luca Beel

Palais de luxe

La société Merbes-Sprimont, fondée en 1779, est désormais le seul producteur belge de marbre. La famille Kezirian est actionnaire majoritaire depuis 1993. Merbes-Sprimont possède plusieurs mines et carrières, dont le fleuron se trouve à Golzinne, le seul site au monde où est extrait le Noir Belge.

"Dans la région, il y avait autrefois plusieurs carrières où l’on extrayait du marbre noir, mais elles sont épuisées ou ont fait faillite. Celle de Golzinne employait 50 personnes, contre 6 aujourd’hui. La production est très limitée: entre 80 et 250 mètres cubes par an, ce qui représente 10 à 30 camions, soit environ 250 à 750 tonnes par an."

Ce monopole (plus le coût élevé de l’extraction) est synonyme de prix élevé. "Le Noir de Golzinne est l’un des marbres les plus chers", confirme Mottini. "Tout ce que nous extrayons à Golzinne ne se retrouve pas dans des palais de luxe. La veine fait 12 mètres de large, mais nous ne pouvons en exploiter que quatre. Et même dans ce cas, il y a beaucoup de pertes, car les blocs présentent des fissures ou des impuretés."

"Et tout ne peut pas être exploité, car nous laissons des piliers en place tous les quelques mètres. Un ingénieur a suggéré de les remplacer par du béton armé, mais la roche s’est avérée cinq fois plus solide. Donc, ces piliers sont toujours là." Heureusement: notre casque de sécurité n’aurait pas été suffisant...

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité