sabato

Bienvenue chez l'artiste et ancien mannequin Lisbeth McCoy

De son studio dans le quartier de Tribeca à son appartement d’Upper West Side, en passant par son cottage de l’Upstate New York, découvrez les trois intérieurs de l’artiste danoise Lisbeth McCoy.

Un voile de silence a plané sur l’enfance de Lisbeth McCoy. L’ancien mannequin, aujourd’hui artiste à plein temps et parfaitement intégrée à sa ville d’adoption, New York, n’avait ni frère ni sœur et son père était souvent parti. Elle a donc grandi avec sa mère pour seule compagnie dans une maison de briques rouges à deux étages, dans un petit village de l’île danoise de Funen, à l’époque accessible uniquement en bateau.

©Robyn Lea

Quand, enfant, elle se levait le matin, sa mère était déjà confortablement installée dans son fauteuil, sirotant son thé dans une tasse en céramique artisanale. Celle-ci était peinte de rayures noires et de baies d’églantier d’un rouge profond, faite par un des artisans préférés de sa mère qui travaillait dans un atelier quelque part dans le Jutland. Cette couleur rouge était également celle de la confiture de baies d’églantier qu’elle confectionnait chaque été. En hiver, mère et fille faisaient de longues promenades dans la forêt et ramassaient des brindilles et des feuilles pour décorer leur maison.

Hélas, peu après les 14 ans de la Danoise, cette vie tranquille prend un tour tragique: quelques semaines seulement après avoir été diagnostiquée, sa mère décède d’un cancer. Un choc pour la jeune adolescente, mais qui n’a pas empêché son père de continuer à travailler loin d’elle comme il l’avait toujours fait. Elle se débrouille alors toute seule, dans le silence, sans aucun soutien pendant le long processus de deuil.

Ce silence est aujourd’hui encore une constante dans son travail: que ce soient les sculptures, les peintures ou les installations multimédias, toutes sont imprégnées du silence de son enfance. Comme un antidote méditatif aux maux de notre époque, son art invite le spectateur à rester immobile.

La décoration de l’appartement de Lisbeth McCoy fait plus penser à Paris qu’à New York, comme un hommage discret à son amour pour la Ville Lumière, où elle a vécu et travaillé dans la haute couture.

Lumière

Bien entendu, les maisons et le studio de Lisbeth McCoy sont pleins de ses sculptures évocatrices, témoins d’un film muet. Le studio, situé dans le quartier new-yorkais de Tribeca, est doté, sur deux côtés, de grandes fenêtres incurvées qui baignent la pièce dans une belle lumière naturelle.

©Robyn Lea

Lorsqu’elle a trouvé cet espace, en 2011, l’artiste a directement su qu’elle ne devrait pas chercher plus longtemps. Elle  dépouille l’intérieur jusqu’à ce qu’il ne reste plus que les murs nus, puis dispose en cercle des tables en bois naturel, mais aussi des bancs et des tables recouverts de tissu, sur lesquels elle peut travailler le papier ou l’argile. "Un intérieur doit aller de pair avec le type de travail qu’on y fait", déclare McCoy. "J’aime disposer mes objets de manière très spécifique. Est-ce lié à l’espace, celui qu’il doit y avoir entre tous ces objets? Je ne sais pas: ça devient une sorte de composition, et parfois la composition devient l’œuvre."

Haute couture

Dans un autre pas vers la guérison, Lisbeth a repris des cours de ballet et de danse, et a redonné à la musique une place importante dans sa vie et son travail. Dans son studio, elle écoute surtout du jazz: "Je peux entrer dans mon studio et me dire: 'Je ne sais pas comment m’y prendre aujourd’hui’, et alors je mets de la musique, je déplace quelques meubles et je fais quelques pas de danse. Cela me libère et me fait sortir de ma tête". L’intuition guide son processus créatif et, comme pour le jazz, elle se laisse volontiers entraîner sur des chemins improvisés.

Craignant qu’il ne soit démoli, les McCoy achète le Byberry Cottage, une maison néo-gothique à Cooperstown, et ont entrepris une restauration complète.

Ou d’autres voies. Comme lorsqu’à 19 ans, contre la volonté de son père, qui souhaitait qu’elle fréquente l’université locale, McCoy s’installe à Paris, où elle est repérée par une agence de mannequins.  Son premier job est l’une des missions les plus convoitées de l’époque: un contrat de six mois comme mannequin haute couture chez Chanel.

C’est en vivant à Paris que McCoy fait ses premiers pas dans le deuil de sa mère, et la décennie suivante est une période de recherche et d’expérimentation.  Après cinq ans de mannequinat, elle se tourne vers le métier d’actrice et, en 1989, part à New York pour étudier à l’American Academy of Dramatic Arts, puis passe plusieurs années à décrocher des rôles dans des films à Los Angeles.

L'appartement de Lisbeth Mccoy dans l’Upper West Side, est décoré de mobilier danois du XXe siècle. Ses sculptures sont exposées sur des socles disséminés dans la salle à manger. ©Robyn Lea

Les McCoy ont également restauré le petit hangar à bateaux, ainsi que le quai d’amarrage le long de la Susquehanna, la rivière qu’ils peuvent rejoindre à pied par un chemin de campagne. ©Robyn Lea

Mais la vie dans cette ville gigantesque et les valeurs défendues des grands studios de cinéma d’Hollywood ne lui conviennent pas et McCoy décide de s’en aller, et le plus loin possible: elle s’installe ainsi dans une propriété isolée dans l’outback australien, où elle vit dans une maison de l’époque victorienne. Dans la brousse australienne, elle renoue avec la nature et remonte à cheval. Les vastes plaines arides de l’outback viennent s’ajouter à son catalogue croissant de paysages intérieurs.

C’est également là que la Danoise décide de consacrer toute son énergie à la sculpture. Autrement dit, la redécouverte du langage de sa petite enfance, un langage qui lui est familier, mais aussi très naturel. Ce nouvel environnement lui offre la possibilité de laisser libre cours à son amour du dessin et de se plonger dans l’histoire de sa vie. À l’instar de sculptrices tels que la Française Louise Bourgeois, l’Anglaise Barbara Hepworth ou l’Américaine d’origine allemande Eva Hesse, son œuvre reprend de nombreux souvenirs liés à sa mère.

Du mobilier pour méditer

Il y a aussi beaucoup d’œuvres d’art dans son appartement de l’Upper West Side à New York. L’intérieur, témoin silencieux de son amour pour la Ville Lumière où elle a vécu, rappelle davantage Paris que New York. Ici, à New York, elle vit avec son époux, le galeriste Jason McCoy et leur fils adolescent, Charles. En réalité, c’est plus qu’un appartement: c’est un foyer. "Ma façon de méditer, outre la danse, c’est de déplacer quelques meubles et objets pour créer une nouvelle composition, comme une sorte de collage, en fait."

L’un de ces collages est son salon circulaire avec un beau parquet à chevrons. Le monde extérieur est visible à travers des fenêtres aux châssis en métal. À l’intérieur, beaucoup de meubles danois du siècle dernier se marient à la perfection avec toutes sortes d’œuvres d’art du XXe siècle. Les dessins que McCoy a réalisés à l’âge de huit ans sont encadrés, tandis que ses sculptures sont exposées sur des socles blancs dans la salle à manger. Du linge de table aux sols, en passant par les meubles, McCoy sélectionne tout avec le plus grand soin, afin de trouver l’équilibre parfait dans chaque pièce.

Sauvée de la démolition

Dès qu’ils en ont l’occasion, les McCoy fuient la ville pour se réfugier dans leur maison de campagne à Cooperstown, dans le centre de l'État de New York. Ils ont acheté le "Byberry Cottage", une demeure néo-gothique, en 2018, car ils craignaient qu’elle ne soit démolie. Ils ont ensuite procédé à une restauration complète: nouvelles fondations, plafonds plus hauts et mise en couleur des murs. Dans la cuisine, ils ont installé un poêle danois traditionnel. Ils ont également restauré le petit hangar à bateaux, ainsi que le quai d’amarrage le long de la Susquehanna, la rivière toute proche, au bout d’un sentier bucolique bordé de jolis arbres.

Debout sur le quai, regardant la rivière, un mug de thé à la main, Lisbeth McCoy semble n’avoir jamais été aussi bien qu’aujourd’hui. Elle profite de l’univers qu’elle a façonné pour elle et sa famille. Un monde de beauté et de sens, à l’image de celui que sa mère avait créé pour elle. C’est là qu’elle a retrouvé sa confiance en elle et la clarté émotionnelle dont elle avait besoin pour exprimer toute la vulnérabilité de l’âme humaine dans son travail.

"A room of her own - Inside the homes and lives of creative women", de Robyn Lea, aux éditions Thames & Hudson, 45,95 euro.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité