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De trader à menuisier: l'incroyable parcours de Mircea Anghel

Ancien trader et négociant en produits dérivés, Mircea Anghel est aujourd’hui fabricant de meubles. Il n'a cependant pas perdu le goût du risque.

"Oh, vous appelez de Belgique? L'année passée, j’étais au salon de design Collectible à Bruxelles. Connaissez-vous l’architecte d’intérieur Lionel Jadot? Nous avons discuté tous les deux dans sa ruche créative, Zaventem Ateliers. Il y a quelques semaines, il était dans mon atelier à Comporta, dans la région portugaise de l’Alentejo."

"Nous travaillons ensemble sur le mobilier de l’hôtel Jam à Lisbonne, qui ouvrira l’année prochaine", explique l’artiste du bois Mircea Anghel, qui nous fait visiter son immense Cabana Studio via Skype.

Le pied de la table "pico Branco" est un bloc de roche volcanique des Açores. ©José Maria LS

Meilleur restaurant du monde

Quiconque est entré dans le concept store St. Vincents à Anvers connaîtra le nom de Mircea Anghel: il est impossible de passer à côté de sa table "Pico Branco", une immense pièce de marbre brut cernée d’une ellipse en bois. Le prix de cette pièce unique: 30.000 euros. Une coquette somme, mais Anghel ne produit que quelques meubles par an, et ce sont toujours des pièces uniques.

Actuellement, Mircea Anghel façonne une table pour le restaurant du grand chef français Pierre Gagnaire.

"Refaire le même meuble n’est pas intéressant, et je ne fais donc rien deux fois. Pourtant, je ne me sens pas l’âme d’un artiste: je me considère comme un artisan", déclare-t-il.

"Je suis un autodidacte qui gère mal les risques parce qu’il cherche toujours à fabriquer des meubles qu’il est incapable de faire. J’aime me mettre dans des situations à la limite de l’impossible: c’est ce qui me rend le plus créatif."

Dans son atelier, il travaille actuellement sur un projet de table pour le restaurant du chef français Pierre Gagnaire. Et sur une cabane en rondins pour Mauro Colagreco, le chef du Mirazur, l’établissement triplement étoilé de Menton (France), et meilleur restaurant du monde selon le classement des 50 Best San Pellegrino.

Mircea Anghel en train de terminer la table "democracy?", en bois tropical brûlé et marbre blanc d’estremoz. ©José Maria LS

"Pour Mauro, je construis une espèce de grotte. L’idée est qu’il puisse offrir à ses clients, du matin au soir, une expérience culinaire à 360° dans cet espace privé, un pavillon entièrement constitué de poutres en bois massif."

Anghel est mondialement connu pour ses bois rares et ses finitions exceptionnelles. Devant son atelier repose un gigantesque chêne-liège de 300 ans, qui a dû être abattu pour cause de maladie.

Il nous montre aussi un énorme arbre éléphant et un eucalyptus rouge, un arbre australien généralement utilisé pour faire du charbon de bois. "On m’offre parfois des arbres spectaculaires, mais j’achète aussi des essences rares, d’Afrique ou d’Amérique", précise-t-il. "Elles sont stockées ici, jusqu’à ce que je les utilise."

Négociant en produits dérivés

"C’est ici, dans cet atelier, que j’ai commencé à travailler le bois, il y a huit ans", déclare Anghel. Fils de diplomate, le Roumain est au Portugal en 2001, où il étudie l’économie à l’université de Lisbonne.

"Refaire le même meuble n’est pas intéressant, et je ne fais donc rien deux fois."
Mircea Anghel

"Je suis devenu trader et négociant en produits dérivés, notamment pour l’Instituto de Gestão da Tesouraria e do Crédito Público (le service portugais de la dette publique, NDLR) et pour le fonds d’investissement Math Fund. J’y ai consacré des heures de travail, de l’aube à la fermeture des bourses américaines."

Mircea Anghel. ©José Maria LS

"Comme je cherchais à faire quelque chose de mes mains pendant le peu de temps libre que j’avais, j’ai commencé à fabriquer des meubles. Mon premier atelier, il était dans la rue, devant ma porte", poursuit-il. "Les gens venaient me demander ce que je faisais, et si je fabriquais des meubles sur commande. À l’occasion, j’en vendais à un commerçant, qui, à son tour, en demandait quatre fois mon prix, et l’obtenait."

"J’aime me mettre dans des situations impossibles."
Mircea Anghel

"C’est lui qui m’a dit: ‘C’est comme si tu t’étais endormi dans les années 30 et que tu venais de te réveiller. Tes meubles sont sans rapport avec le modèle formaté de l’histoire du design.’ Mot pour mot." Anghel aime tellement ce passe-temps qu’il essaye de travailler moins, mais devant le refus de sa hiérarchie, il quitte le navire financier et se lance dans la menuiserie.

Mircea Anghel: "C’est grâce à ces vieilles machines que je suis tombé amoureux de cet atelier". ©Arlindo Camacho

Et, il y a six mois, il a pu acheter le poste de travail dans l’atelier où il avait, pour la première fois, pu utiliser des machines dignes de ce nom, c’est-à-dire fabriquées en 1945 et toujours opérationnelles.

"C’est grâce à ces vieilles machines que je suis tombé amoureux de cet atelier", témoigne-t-il. "Elles fonctionnent encore parfaitement et peuvent traiter les grandes pièces en bois avec lesquelles je préfère travailler. C’était déjà un atelier de menuiserie avant que je ne prenne la relève."

"Il n’a pas été simple de former les menuisiers pour le design expérimental tel que je le conçois. Mais, bon, je suis accro au risque. C’est quand je me mets dans le pétrin que naissent les plus belles solutions. Du moins, si mon client me donne la liberté artistique."

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