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Enzo Mari, le maestro méconnu du design italien

Le designer provocateur Enzo Mari a tiré sa révérence en octobre 2020.

La Triennale de Milan consacre une rétrospective au designer italien Enzo Mari, décédé en octobre dernier. Ses créations, comme la cocotte Le Creuset ou le calendrier intemporel, sont plus célèbres que son nom. Pourtant, le personnage mérite d'être connu...

Glamour, célébrité, créations horriblement chères; Enzo Mari fuyait comme la peste tout ce qui pouvait aller de pair avec la vie d’un designer à succès, primé de surcroît. Décédé en octobre dernier, il créait pour le plaisir et basta. Contrairement à ses contemporains italiens - Ettore Sottsass, Vico Magistretti et Achille Castiglioni -, Enzo Mari n'est pas connu du grand public. Même le fait d’avoir remporté quatre fois le Compasso d’Oro (la plus haute distinction italienne en matière de design industriel) ne lui a pas permis d’immortaliser son nom.

Mari est une légende du design même si des générations d’amateurs ne découvrent qu’aujourd’hui que les livres magnifiquement illustrés de leur enfance, comme "La pomme et le papillon", leurs fournitures de bureau, dont un magnifique calendrier perpétuel, et les chaises en plastique de la cafétéria, sont tous du même designer.

Le calendrier perpétuel "Danese Formosa", crée en 1963 pour Danese Milano.

Sans oublier les célèbres bornes en béton qu’il a conçues pour Milan et que les habitants surnomment affectueusement "panettone".

La rétrospective, qui lui est consacrée dans le cadre de la Triennale de Milan, rassemble plus de 200 affiches, croquis, pièces de mobilier et maquettes utopiques. De quoi se souvenir du designer avant qu’il ne tombe dans l’oubli (comme il l’avait planifié lui-même).

Pas un tendre

Le fait que Mari ait vécu dans un relatif anonymat, malgré son œuvre abondante et son design regorgeant de superbes créations bien pensées, tient plus à sa personnalité qu’à sa créativité. C’était un homme irascible qui ne supportait pas le commerce dans le monde de la création. Mari considérait que la grande majorité du design moderne était inutile, et même un pur gaspillage de travail et de matériaux. Pour lui, les designers qui se soucient davantage de leur image que de leur travail étaient des "putes de la publicité".

Les Milanais appellent les bornes en béton d'Enzo Mari "panettone".

Et Rem Koolhaas? Il était un "décorateur de vitrines pornographiques". Ces mots crus, Mari les avait utilisés en 2006, lorsqu’il avait repéré l’architecte star de Rotterdam parmi son public lors d’une conférence aux Serpentine Galleries de Londres. Plus tôt dans la journée, dans ces mêmes Serpentine, il avait annoncé la mort du design, de l’architecture et de la société occidentale. Rien que ça.

Dès lors, il n’est pas surprenant que la réputation de l’Italien ait le plus souvent joué en sa défaveur. Malgré de nombreuses commandes, il n’est connu que des seuls initiés. Un nom qui permet aux experts en design de mesurer leurs connaissances mutuelles, même s’il aurait détesté ça.

De Hermès à Le Creuset

Son œuvre est gigantesque. Il est l’auteur des iconiques "16 Animali", un rectangle de bois dans lequel sont découpés 16 animaux qui s’assemblent comme un puzzle. Ce jouet de 1957 est toujours en vente chez le fabricant original Danese Milano, tout comme la "Putrella", un cendrier en profilé d’acier de 1958. Mari a également conçu des chaises pour Driade ainsi que pour Thonet et Magis.

Le puzzle "16 Animali", conçu en 1957, est toujours en vente chez le fabricant original Danese Milano.

Pour Le Creuset, en 1970, il a signé, avec "La Mama", un vibrant update à la cocotte en fonte. Ce premier opus a été suivi par d’autres casseroles et ustensiles de cuisine pour Alessi. Il a conçu des tables pour la société japonaise Muji et la "Metier Chair", qu’il a dessinée pour Hermès en 2010, est toujours en production.

Cocotte pour Le Creuset

Enzo Mari ne rechignait pas à concevoir des cendriers, des porte-stylos et des coupe-papiers. Le fait d’être passé maître dans l’amélioration d’objets du quotidien, pour mettre  la beauté à la portée de tous, était un choix délibéré. Il ne connaissait que trop bien la pauvreté et ce qui pouvait l’atténuer.

Son père, qui avait quitté à pied ses Pouilles natales pour Milan après être devenu orphelin à 15 ans, est décédé prématurément. Enzo, qui était son fils aîné, n’avait alors eu d’autre choix que de quitter l’école à l’adolescence. C'était l'après-guerre.

La chaise  "Métiers", une création d’Enzo Mari pour Hermès (2011).

"Je voulais continuer à étudier, mais il fallait que je subvienne aux besoins de ma famille. J’ai eu jusqu’à trente petits boulots différents", explique-t-il dans l’un de ses nombreux entretiens avec le commissaire d’exposition Hans Ulrich Obrist, repris dans le catalogue de l’exposition.

"Je rêvais d’un travail offrant un revenu régulier et stable. Pour moi, c’était presque aristocratique. Seulement, avant de pouvoir décrocher un tel emploi, je devais apprendre un métier."

Accademia di Brera

S’il a finalement pu étudier, c’est à l’Accademia di Brera qu’il le doit. Cette école d’art se trouvait à deux pas de chez lui et on pouvait s’y inscrire sans diplôme. Après la peinture et la sculpture, il a finalement atterri en scénographie, orienté par ses professeurs qui lui reprochaient invariablement ses trop nombreuses questions. Ce questionnement sur tout ce qui l’entoure devient alors le fil rouge de sa vie.

En 1956, l’année de ses 24 ans, Mari est diplômé de l’académie. Dès lors, il crée tous azimuts: il illustre des livres pour enfant et peint. Ensuite, il développe des produits pour des producteurs italiens de design d’intérieur tels que Danese Milano, Artemide et Driade.

Il conçoit des scénographies - un de ses derniers projets a été pour la Fondation Cartier - et il enseigne. Il était à la fois axé sur l’action et la pensée, ainsi qu’en témoignent les plus de 2.000 objets qu’il a développés tout au long de sa carrière.

©Getty Images

"Merda pura"

Le regretté Enzo Mari doit être le personnage le plus bourru (et pour certains, le plus détesté) de l’histoire du design italien. Le grand curateur Hans Ulrich Obrist, qui était son ami, l’a interviewé des dizaines de fois et l’a souvent accompagné lors de visites d’expositions de design et autres événements artistiques.

"Pour moi, c’était un petit jeu d’emmener Enzo au Salone del Mobile de Milan, par exemple", confie le Suisse. "Souvent, il se mettait à hurler à quel point il trouvait tout cela mauvais. Une de ses exclamations préférées était d’ailleurs ‘Merda pura!’".

C’est certain, il n’y allait pas par le dos de la cuillère...

Comme l'urinoir de Marcel Duchamp

En 1974, il conçoit son projet le plus révolutionnaire. Selon le commissaire Obrist, "Autoprogettazione" est au design ce que l’urinoir de Marcel Duchamp fut à l’art. Il s’agit d’une brochure que le Milanais a conçue et distribuée gratuitement, reprenant les instructions d’assemblage de ses chaises, tables, étagères et lits qui ne nécessitaient, pour les réaliser, rien de plus qu’un peu de bois, un marteau et quelques clous. 

Enzo Mari considérait que la grande majorité du design moderne était inutile, et même un pur gaspillage de travail et de matériaux.

Ce qui était révolutionnaire, ce n’était pas qu’il s’agissait là d’un kit à monter soi-même (Ikea l’avait déjà inventé), mais plutôt que, dans ces 19 créations, Mari revenait à l’essence du design. "Autoprogettazione" était un manifeste: le design n’était pas seulement quelque chose de beau qu’il fallait avoir chez soi; l’idée était de pouvoir fabriquer ses propres meubles à partir de ses propres besoins, de matériaux standard et de fiches techniques. Les réaliser soi-même était censé rendre plus heureux.

Détail notable: en 2010, le fabricant de meubles finlandais Artek réédite l’un de ces 19 modèles, "Sedia 1": une chaise brutaliste aux allures de caisse en bois, composée d’une boîte de clous, de planches de bois et d’un plan conçu par Mari en 1974 pour la faire soi-même.

"Sedia 1": une chaise brutaliste aux allures de caisse en bois. ©Courtesy of Artek

Communiste idéaliste

Adolescent dans l’Italie d'après-guerre, Enzo Mari est resté toute sa vie un communiste idéaliste. Cette idéologie allait de pair avec son obsession pour le travail qui se cache derrière les produits, vu en tant que lutte contre l’aliénation liée à ce même travail, provoquée (selon les marxistes) par le capitalisme. Concrètement, il pensait que seuls les travailleurs qui produisaient quelque chose de significatif pouvaient être heureux.

Mari était un communiste idéaliste. Ce qui ne l’a pas empêché de collaborer avec des grands éditeurs de design.

Cette conviction politique affirmée, alors qu'il travaillait dans le design pour des personnes fortunées, n’était que l’une de ses nombreuses contradictions. Mari était un homme bourru qui savait fabriquer des jouets pour enfants. Et un communiste qui aimait travailler avec les grands éditeurs.

"On parle souvent de grands designers engagés, mais ils n’auraient été personne sans de grands industriels comme Olivetti, Driade, Artemide, Danese Milano et d’autres, qui leur ont donné carte blanche et leur ont permis de rester fidèles à leurs convictions", nuance Obrist au sujet de cette apparente contradiction.

"Putrella", un cendrier en profilé d’acier dessiné en 1958 pour l’éditeur Danese Milano.


Dernière expo

Quoi qu’il en soit, l’exposition de Milan permet de boucler la boucle. Le président de la Triennale de Milan est l’architecte Stefano Boeri. Dans les années 2000, ce dernier était également rédacteur en chef du magazine d’architecture et d’art Domus. Il aimait inviter chez lui le gratin du monde du design. C'est ainsi qu'il avait un jour convié en même temps Enzo Mari et Obrist -aujourd’hui directeur artistique des Serpentine Galleries, et alors jeune commissaire d’exposition.

Comme la matière attirée par un trou noir, le Suisse était tombé sous le charme des théories et des histoires de l’Italien bourru, donnant ainsi naissance à une amitié qui a duré des années et a finalement amené Obrist à être également commissaire de cette exposition.

Hélas, Mari n’aura pas pu admirer le résultat. Le 19 octobre 2020, deux jours après le vernissage de l'expo, le designer de 88 ans perd la bataille contre le coronavirus. Son épouse, la critique d’art Lea Vergine, décède le lendemain.

Google Arts & Culture

Moins d’un mois après l’inauguration de l’exposition, elle a dû fermer ses portes pour cause de Covid. Et bien que la Triennale soit à nouveau ouverte (pour nous, en numérique, grâce à Google Arts & Culture), il faut se dépêcher: Mari a fait don d’une partie de ses archives au musée, à la stricte condition qu’elles soient mises sous clé et disparaissent pendant quarante ans après cette exposition. Il était convaincu que c’était le temps nécessaire pour qu’émerge une génération "qui ne soit pas aussi gâtée que la nôtre et puisse utiliser mes archives en connaissance de cause et leur redonner un sens plus profond." De son vivant, Mari n’avait jamais voulu être un designer star, et il n’avait aucune intention de le devenir après sa mort.

"Au revoir, Enzo, tu t’en vas en géant". C’est en ces termes que Boeri a annoncé la disparition de Mari sur sa page Facebook. On ne peut pas lui donner tort. 

"Enzo Mari, curated by Hans Ulrich Obrist with Francesca Giacomelli": jusqu’au
18 avril, Triennale de Milan. Également en ligne avec Google Arts & Culture.

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