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Le grand retour de l'acier dans l'architecture et design

Les créations de Chanel Kapitanj ont quelque chose de léger, féminin et poétique.

L’acier est froid, dur, lourd et austère. Pourtant, ce matériau connaît un extraordinaire renouveau, grâce à son caractère durable ainsi qu’à une nouvelle génération de forgerons enthousiastes.

1. Chanel Kapitanj

Chanel Kapitanj (28 ans) en a assez qu’on lui demande ce qui pousse une femme à souder le métal. "Il faut arrêter de catégoriser ce métier comme masculin. Lorsqu’on me demande pourquoi j’ai choisi l’acier, ma réponse est claire: pourquoi pas?"

Chanel Kapitanj et son dernier travail: la table et le banc en aluminium Pylône. ©Georges Gintikis

Depuis qu’elle a obtenu son master en design industriel suivi d’une formation de soudure, Chanel Kapitanj se bat contre les préjugés limitant ce travail à une activité purement masculine. "Je pense qu’il est temps d’abandonner ces stéréotypes. Une passion n’a pas de genre." Et pour Kapitanj, cette passion pour l’acier est liée à sa polyvalence. 

 "C’est vrai, c’est une matière froide. Mais, au fil du temps, l’acier peut développer une très belle patine. Il existe aussi une foule de finitions pour l’acier, qui permettent de lui donner une certaine couleur ou texture. On peut le souder ou l’assembler mécaniquement. Les options ne manquent pas!"

La "Table Flottante" en acier de Chanel Kapitanj.

Jeune talent

Cette fascination pour l’acier n’est pas une simple phase. D’ailleurs, elle estime que la probabilité qu’elle se mette à travailler un autre matériau est très faible. "Il ne faut jamais dire jamais, mais je suis vraiment accro au travail du métal en ce moment."

"Au fil du temps, l’acier peut développer une très belle patine."
Chanel Kapitanj

Dans son atelier près de Namur, Kapitanj travaille sur des projets sur mesure ainsi qu’à ses propres créations en acier, mais aussi en inox, laiton, cuivre et aluminium. 2020 aurait dû être son année: grâce au canapé Purity reposant sur une base d’acier et au système d’étagères en laiton Doll, elle avait décroché une place parmi les talents belges au Salone Satellite de Milan, le salon le plus important pour les jeunes designers. Hélas, il a dû être annulé. Mais elle refuse de s’apitoyer sur son sort.

"Je veux juste continuer sur ma lancée, concevoir de belles pièces et voir ce qu’il est possible de faire avec quelques galeries. Mes pièces sont en vente via la Galerie Philia, une galerie représentée à New York, Genève et Singapour. Et, si tout va bien, je serai exposée au Salone Satellite de Milan, qui a été reporté en septembre 2021, avec un arsenal de nouvelles créations", explique-t-elle avec espoir.

La table "Coiffeuse". ©Georges Gintikis

"Bien sûr, 2020 a eu un impact sur ma carrière. Suite à la fermeture de l’horeca et de nombreux autres secteurs, la demande de structures en acier a diminué considérablement, mais il y a du travail. Et j’ai toujours un job de formatrice à l’IFAPME (Institut wallon de Formation en Alternance pour les indépendants et Petites et Moyennes Entreprises) où j’enseigne la ferronnerie."

Style minimaliste

Le système d’étagères en laiton Doll.

Bien qu’elle refuse d’être cataloguée comme femme, il est indéniable que ses créations dégagent une élégance exceptionnelle. Malgré la froideur du métal, ses objets ont quelque chose de léger, féminin et poétique. Sa dernière collection: Pylône, une série de tables et de bancs en aluminium fait oublier tous les préjugés sur ce métal.

J’essaie de m’en tenir à mon style minimaliste et de laisser s’exprimer la matière." Les critiques belges du design sont déjà très élogieuses et elle devrait acquérir une notoriété internationale après le Salone en septembre. Pour conclure avec ses propres mots: pourquoi pas?

2. Stiel Atelier

Stiel Atelier, c’est Toon Monballieu (32 ans) et Kristof Vervoort (31 ans), deux architectes qui conçoivent et réalisent des constructions en acier de leurs propres mains.

Toon Monballieu (32) et Kristof Vervoort (31) forment ensemble Stiel Atelier. ©Matthijs van der Burgt

Le métier de soudeur est une profession en pénurie et, pourtant, très peu d’architectes décident de suivre une formation. Sauf Toon Monballieu et Kristof Vervoort.

"Quand nous avons terminé nos études d’architecture à Saint-Luc à Bruxelles, nous voulions être impliqués dans l’ensemble du processus, de la conception au placement. Nous avons donc suivi une formation de soudure. L’acier est un matériau idéal pour réaliser des constructions solides sans devoir faire de compromis sur l’élégance", déclare Monballieu. 

Monballieu et Vervoort utilisent l’acier pour des escaliers, balustrades, portes, serres ou terrasses entières, mais aussi pour des installations artistiques. ©Matthijs van der Burgt

Le métier d'acier

C’est clairement là que réside notre passion: dans ce savoir-faire, ce métier. Nous tirons une énorme satisfaction à concevoir et dessiner nos créations dans les moindres détails, à monter des maquettes, à produire de nos mains, à placer et admirer le résultat final." Tout au long du processus, il n’y a pas de répartition stricte des tâches entre eux. "Pour chaque projet, nous examinons qui fera quoi."

"Nous partons du principe que nos réalisations en acier survivront au client."
Stiel Atelier

Bien qu’ils aient appris les techniques traditionnelles du métal pendant leur formation, ils les combinent avec un processus de conception numérique. Le meilleur des deux mondes. "En tant qu’architecte, on est amené à travailler avec toutes sortes de programmes, on apprend à convertir des idées numériquement, ce qui nous permet d’appliquer les techniques les plus récentes dans le secteur de l’acier comme le laser, le pliage et le laminage, en plus des techniques de base comme la coupe, le meulage et le soudage."

Stiel Atelier applique les techniques les plus récentes dans le secteur de l’acier. ©Melvinkobe

Technique durable

De plus, ils aiment le caractère durable de l’acier. "Bien qu’il n’y ait pas de menace de pénurie de minerai de fer, nous l’utilisons de manière réfléchie, de manière à produire le moins de pertes possible", explique Vervoort, qui considère la durée de vie d’une création en acier comme un atout majeur.

Une création de Stiel Atelier. ©Matthijs van der Burgt

Stiel Atelier utilise l’acier pour réaliser des escaliers, balustrades, portes, serres ou terrasses, mais aussi pour des installations artistiques, comme celle qui se trouve dans le centre de services De Schoor, une création de Gijs Van Vaerenbergh. Pour l’artiste Eva Gheysen, ils ont conçu des socles de présentation pour ses maquettes. Les deux artisans ont aussi réalisé la TS-Lounger pour Nik Aelbrecht, un architecte s’orientant vers le design. Et ils vont également sortir une collection de mobilier à leur nom dont le lancement officiel aura lieu dans un an.

"Pour épurer au maximum les structures architecturales, nous travaillons avec un ingénieur en stabilité qui sait exactement ce que nous visons et qui s’occupe des moindres détails." Car il est essentiel que l’objet livré soit durable."Nous partons du principe que nos réalisations en acier survivront au client." Cette durabilité n’est pour autant pas synonyme d’ennui: leurs projets sont audacieux, tant en termes de forme que de couleur.

3. Thomas Serruys

Tout a commencé avec une chaise en acier pour sa terrasse. Grâce aux réseaux sociaux, Thomas Serruys (34 ans) en a vendu cinquante. Il est temps pour lui de concevoir une table.

"Je suis autodidacte", sourit Thomas Serruys. Il est en train d’aménager son atelier dans un entrepôt sur le ring de Bruges. "Avant, je ne faisais qu’acheter et vendre des meubles design vintage, et quand on me demandait une création sur mesure en acier, je m’adressais à un ami forgeron. Au bout d’un moment, comme il ne parvenait plus à répondre à la demande, je lui ai proposé de lui donner un coup de main, et c’est ainsi qu’il m’a formé."

Thomas Serruys (34). ©Alexander d'Hiet

"De fil en aiguille, j’ai ouvert mon propre atelier en 2017. Le coup d’envoi avait été donné un an plus tôt, lors de l’exposition ‘Deflect’, qui présentait des pièces contemporaines en céramique et en métal."

"Pour cette expo, en collaboration avec les céramistes Wouter Hoste et Harvey Bouterse, j’ai conçu et réalisé des tables Resourcer en édition limitée. C’est alors qu’une idée a commencé à me trotter à l’esprit: aménager un atelier dans lequel je puisse travailler à mes créations, prototypes et travaux personnalisés."

Thomas Serruys a emménagé son atelier dans un entrepôt du XIXe siècle de l’ancienne filature Dujardin sur le ring de Bruges. ©Alexander d'Hiet

Thomas Serruys a ainsi déjà réalisé des piédestaux en acier pour les œuvres de l’artiste Bram Bogart, des étagères pour le showroom de Paul Poiret, des objets d’éclairage insolites et, comme il sied à un vrai designer, une chaise.

"L’acier galvanisé vieillit bien et demande très peu d’entretien."
Thomas Serruys

"Dans mes créations, je pars souvent de mes propres besoins. Au début de l’année, je recherchais une belle chaise pour ma terrasse. Une chaise qui ne demande aucun entretien et peut facilement rester dehors, été comme hiver. L’acier galvanisé est un matériau idéal pour ce type d’objet, car il prend une belle patine en vieillissant."

Serruys a donc conçu la Shaped Pipe Chair ou SPC chair en acier, qu’il a ensuite galvanisé. "J’ai reçu des critiques tellement élogieuses sur cette chaise sur les réseaux sociaux que j’ai décidé de la produire en édition limitée à 50 exemplaires. Grâce à mes stories sur Instagram, toutes les chaises ont été vendues en un rien de temps." De quoi booster la confiance en soi de cet autodidacte.

La Shaped Pipe Chair ou SPC chair de Thomas Serruys: de pièce unique à édition limitée à 50 exemplaires. Et bientôt une production à plus grande échelle. ©Alexander d'Hiet

Produit honnête

Vu ce succès, il a l’intention de poursuivre sur sa lancée et  de modifier légèrement la SPC chair pour la faire produire à plus grande échelle. "Je cherche comment faire pour organiser tout ça en pratique. Une table assortie aux chaises est également au programme, car mon objectif est de concevoir une petite collection en acier galvanisé."

Aux yeux du designer, l’acier est avant tout un produit particulièrement honnête, sans additifs synthétiques ni propriétés inattendues, ce qu’il résume par l’inoxydable maxime "what you see is what you get". Le fait que ce matériau fasse un retour dans les intérieurs contemporains ne lui a d’ailleurs pas échappé. "L’acier s’intègre parfaitement dans la quête d’authenticité actuelle. C’est un vrai produit naturel, et qui vieillit bien."

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