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Les poignées de porte de Peter van Cronenburg, un artisanat ultra-sélect qui attire la jet set

©Laurence Vander Elstraeten

En quelques années, Peter van Cronenburg et ses poignées de portes, de fenêtre et d’armoire se sont invités dans les intérieurs les plus prestigieux de la planète.

Le contraste ne pourrait être plus grand: dans une zone industrielle sans charme près des Wondelgem Meersen à Gand, Peter van Cronenburg fabrique des poignées de fenêtre, de porte et d’armoire ainsi que des robinets pour la clientèle la plus exclusive du monde. "Architectural hardware", tel est son créneau aux États-Unis. En Grande-Bretagne, on parle d’"ironmongery", même si cela fait bien longtemps que ce n’est plus fabriqué en fer. De manière moins élégante, on dit "quincaillerie" ou "ferrure" en français. “Le mot poignée non plus n’est pas très inspirant. Il est urgent de trouver un terme plus poétique”, déclare le fondateur de l’atelier.

Peter van Cronenburg et son épouse, Régine Yvergneaux. ©Laurence Vander Elstraeten

Le carnet de commandes de Peter van Cronenburg est rempli de projets privés pour de grands noms, qui doivent rester anonymes. Croyez-nous sur parole: il s’agit de capitaines d’industrie, de familles aristocratiques, de têtes couronnées, de stars du cinéma, de personnalités de la Silicon Valley et d’éminences du monde de l’art. Tous ont trouvé le chemin qui mène à l’atelier belge.

“Que ce soit dans un style hypermoderne, traditionnel ou excentrique, nous concevons et produisons des ferrures dans des styles très différents.” En faisant le tour de l’atelier, nous découvrons des ferrures de porte avec un motif de feuille de cannabis et des boutons de porte avec des champignons hallucinogènes. Ou avec des têtes de mort aux yeux d’améthyste. “C’est destiné à un projet pour un ‘bohemian billionaire’ américain fasciné par le chamanisme”, explique-t-il.

“Les commandes de ferrures de portes et de fenêtres à six chiffres ne sont pas exceptionnelles. Certains de nos clients vivent dans de très grandes maisons, avec des centaines de fenêtres, de portes et d’armoires. D’autres veulent un degré très élevé de personnalisation et de finition, si bien que notre équipe R&D doit parfois passer des mois à développer des pièces, souvent dans des matériaux coûteux.”

Une poignée de porte actionnée par Churchill

Peter van Cronenburg et son épouse, Régine Yvergneaux, nous accueillent dans la bibliothèque de leur entreprise. Une salle accueillante, où se trouvent des centaines d’ouvrages de référence sur l’architecture et le design, mais aussi des antiquités et des objets typiques des cabinets de curiosité. “Vous voyez la dalle Iznik ottomane du XVIe siècle? Cette pièce de notre collection privée a servi d’inspiration pour l’aménagement d’une chambre à coucher mauresque chez une famille américaine”, explique Régine Yvergneaux. “Les deux lions vénitiens en bronze du XVIIe siècle sont des pièces muséales. Nous en avons fait des poignées de porte.”

20.000 pièces historiques de quincaillerie de bâtiment reposent sur des planches à fromage dans l’atelier de Peter van Cronenburg. ©Laurence Vander Elstraeten

Ceux qui ne seraient pas inspirés par la bibliothèque peuvent parcourir la collection historique. Au premier étage se trouve ainsi une pièce ornée d’une charpente et de planches à fromages usées par le temps. Pas moins de 20.000 pièces historiques de quincaillerie architecturale y sont exposées, du Moyen Âge à l’Art déco. “Ces archives sont un hommage aux milliers d’artisans exceptionnels qui nous ont précédés. Nous achetons régulièrement d’anciens robinets ou des poignées chez des antiquaires et dans des salles de vente, mais notre trésor recèle également des pièces issues de projets de rénovation”, poursuit notre guide. “Cette poignée de porte originale, par exemple, a été actionnée par Winston Churchill. Elle provient de Templeton House, à Londres, où il a vécu.”

"Les commandes de poignées de porte et de fenêtre à six chiffres ne sont pas exceptionnelles."
Peter van Cronenburg

Peter van Cronenburg est chargé de fournir toutes les ferrures pour ce projet de restauration, comme pour Folly Farm et Plumpton Place, deux demeures conçues par l’architecte anglais Sir Edwin Lutyens. À New York, à l’initiative de Rob Heyvaert (Capco), le couple a travaillé à la restauration du 54 Bond Street, un monument du XIXe siècle doté d’une iconique façade en fonte, où vit Heyvaert.

Un ébéniste à l’ancienne

Et dire que Peter van Cronenburg voulait étudier la pharmacie! “Je m’intéresse énormément aux herbes et aux plantes; malheureusement, nous n’avions aucun cours à ce sujet en première année à l’université, si bien que j’ai arrêté. J’ai convaincu mes parents que je voulais apprendre à faire quelque chose de mes mains et je suis allé faire un stage chez Fonske, un ébéniste à l’ancienne. J’étais tellement passionné que j’ai continué à étudier l’ébénisterie en cours du soir. Finalement, j’ai pu en faire mon métier”, confie van Cronenburg.

Une poignée en tête de mort produite pour un milliardaire américain fasciné par le chamanisme. ©Laurence Vander Elstraeten

À partir de 1988, il se met à réaliser des projets de restauration, par exemple dans l’abbaye Saint-Pierre de Gand. “Mais je fabriquais également sur commande de nouveaux meubles dans des styles historiques, comme un buffet Louis XVI pour la salle de bal du Concert Noble à Bruxelles.” L’ébéniste se révèle être un talent rare: il est précis, a le sens de la composition et possède un bagage historique. Ce n’était qu’une question de temps avant que des architectes contemporains classiques, tels que Stephane Boens et Bernard De Clerck, ne s’adressent à lui pour des projets privés, au début des années 90. “Ils planchaient pour des manoirs de style français ou anglais et je réalisais les lambris, les portes intérieures ou les bibliothèques.

J’attachais tellement d’importance au fait que les détails et les proportions soient historiquement corrects qu’à la longue, les architectes et leurs clients m’ont donné carte blanche. Je m’inspirais de vieux livres pour les motifs et les proportions, que je dessinais à la main. Mon projet n’était jamais déterminé par ce que les machines pouvaient ou non réaliser ou ce que l’ordinateur me prémâchait. Comme le processus était extrêmement chronophage, j’étais plus cher que la plupart de mes collègues, mais mes clients m’ont encouragé à continuer à affiner mon savoir-faire.”

Une ascension fulgurante

Jusqu’à ce que van Cronenburg réalise qu’il n’y avait sur le marché pratiquement aucune poignée s’intégrant stylistiquement à ces intérieurs. Il s’est donc mis à collectionner des pièces historiques. Un stock évidemment limité. “J’ai cherché le moyen d’en fabriquer. En 1997, je suis tombé sur une fonderie artisanale à Gand qui pouvait me fabriquer des ferrures sur commande. Deux ans plus tard, j’étais son plus gros client. Et dix ans plus tard, le propriétaire a voulu que je reprenne son affaire.”

Bien que van Cronenburg soit ébéniste et non fondeur, il fait le saut en septembre 2008, soutenu par son épouse. Régine Yvergneaux est économiste et a été consultante en entreprise et antiquaire: leurs compétences se sont révélées complémentaires et leur ont permis de transformer en moins de 15 ans une entreprise de ferrures de portes et fenêtres en une société de niche réputée.

©Laurence Vander Elstraeten

En 2009, van Cronenburg fait ses débuts au salon de la décoration d’intérieur Maison & Objet à Paris. Des Belges tels qu’Axel Vervoordt et Vincent Van Duysen n’avaient plus besoin d’être convaincus, mais des contacts sont noués avec l’AD100, la liste des architectes et designers les plus influents du monde. Par l’intermédiaire de faiseurs de tendances, comme la Britannique Rose Uniacke, ou d’avant-gardistes, comme les Américains Nicole Hollis et Ken Fulk, ils décrochent des projets pour les grands de ce monde. “Nous avons déjà livré en Angleterre des ferrures pour la plus grande maison unifamiliale privée de ces 125 dernières années: un domaine avec dépendances, entièrement construit dans le style géorgien du XVIIe siècle.”

"Nous inventons les solutions les plus complexes et travaillons sans distributeur: il serait trop prompt à dire qu’un projet est irréalisable."
Peter van Cronenburg
Ébéniste

Une attitude "Yes we can"

Il y a deux ans, l’entreprise a emménagé dans un nouveau site, dans la zone portuaire de Gand. “Nous voulions un atelier avec beaucoup de lumière et assez d’espace pour nos 25 collaborateurs”, explique van Cronenburg en nous guidant entre les machines et les tours. “Ici, nous traitons actuellement une centaine de commandes simultanément. De toutes tailles, mais principalement pour des projets privés. Notre produit est un peu trop exclusif pour le retail ou les hôtels, à moins que l’hôtelier ne soit un véritable perfectionniste animé par une vision spécifique, comme au Heckfield Place dans le Hampshire, au Newt dans le Somerset ou au Claridge’s à Londres.”

Alors, qu’est-ce qui rend la qualité de van Cronenburg supérieure aux autres? “Les ferrures sont les bijoux de votre maison. Cela peut paraître un détail, mais elles définissent sa signature. Elles recèlent le style, le goût, l’histoire et l’ingéniosité technique. Prenez donc une de ces poignées de porte en main: nos ferrures sont en laiton massif, en fer ou en bronze. Elles sont polies, ciselées et patinées à la main. Ce savoir-faire est si rare que nous devons former des artisans.”

©Laurence Vander Elstraeten

“Nous continuons à innover”, ajoute Yvergneaux. “En plus de notre collection, nous réalisons du sur mesure exclusif pour nos clients. Peter et moi avons une attitude "Yes we can": tout est possible, même les projets les plus fous. Parfois, nous devons inventer les solutions les plus complexes, que personne ne pensait possibles. Comme des charnières qui ont l’air totalement artisanales, mais dans lesquelles passent des câbles permettant d’actionner une porte blindée. C’est précisément la raison pour laquelle nous travaillons sans distributeur: il serait trop prompt à déclarer qu’un projet n’est pas réalisable. Ou il conseillerait les mauvais modèles. Les ferrures de portes et fenêtres sont comme une robe haute couture: elles doivent être parfaitement adaptées à la silhouette et à l’occasion.”

Des amoureux de la nature

Peter van Cronenburg possède des showrooms à San Francisco, Melbourne et New York (à l’étage de la librairie Rizzoli sur Broadway). “Les grands projets dans ce segment supérieur viennent généralement par le bouche-à-oreille”, sourit Yvergneaux. Elle nous emmène à l’arrière du bâtiment où, au moment où nous parlons, une nouvelle fonderie est en cours d’installation.

Les 25 employés disposent d’un studio spacieux et bien éclairé. ©Laurence Vander Elstraeten

“Nous voulons être en mesure de fondre nos ferrures en utilisant la technique de la cire perdue, pour être aussi circulaire que possible et ainsi concentrer tout le savoir-faire et la conception en un seul endroit. Il y a déjà suffisamment d’imitateurs.”

Cette approche holistique est également flagrante dans le jardin qui entoure l’entreprise, où le pharmacien/herboriste qui sommeille en van Cronenburg a trouvé un exutoire. “Nous voulions adoucir le bâtiment en béton avec un peu de nature”, explique-t-il. Il y a deux ans, ils ont planté une oasis de verdure avec des dizaines d’espèces de plantes et une tour hexagonale de 4,5m de haut destinée à la faune.

“Il y a un abri pour les hérissons, un hôtel à insectes, une cachette pour les papillons, un nid à mésanges et une mangeoire pour les oiseaux: nous aimons accueillir la faune locale”, explique-t-il. “Régine et moi voulons traiter la nature aussi bien que nos collaborateurs et nos clients. Aménager un lieu lumineux avec de beaux matériaux et beaucoup de verdure ne coûte pas plus cher. Tout cela s’inscrit dans notre vision de l’entreprise et notre définition du succès.”

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