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Un "kot" de luxe pour vieillir ensemble

Le club "Sociëteit van de Verloren Kost" est un projet de cohabitation à Gand. ©Marthe Hoet

Trois quinquagénaires ont rénové une maison de notaire à Gand pour y cohabiter. Dans ce "kot" de luxe, le jardin, le bar, le wellness et l’espace de travail sont partagés. Mais chacun y dispose de son chez-soi.

"Et voici notre bar! Autrefois, les clercs de notaire travaillaient sur leurs dossiers ici, dans l’obscurité. Maintenant, le sous-sol est relié à notre jardin partagé. Dès que la pandémie le permettra, nous y organiserons des afterwork drinks, des conférences, des barbecues, des dégustations de vins ou des concerts. Ou bien, nous regarderons des courses cyclistes ensemble sur grand écran. La Sociëteit van de Verloren Kost ne s’interdit rien!", s’amuse Wim De Waele. Il y a cinq ans, avec deux amis, ce développeur de software a acheté une maison de notaire délabrée dans le quartier de la Coupure, à Gand. Ils comptent y "vieillir ensemble".

"Nous avons tous la cinquantaine, mais nous souhaitons avoir des contacts intéressants avec des membres plus jeunes."
Wim De Waele
Développeur de software

Avec ses sièges en cuir, son sol en briques, son jukebox vintage, sa bibliothèque, son bar en bois et son éclairage tamisé, le sous-sol évoque une tanière de luxe ou un fumoir du XXIe siècle. En tout cas, un lieu pour un petit club privé. 

"Non, la Sociëteit n’est pas un club élitiste. Nous sommes ouverts à tous. Nous n’avons pas besoin de rituels: ça ne doit pas devenir un club de vieux garçons. Nous avons tous la cinquantaine, mais nous souhaitons continuer à avoir des interactions intéressantes avec des membres plus jeunes. Par exemple, des artistes, des fondateurs de start-up ou des musiciens. Il doit y avoir de la vie dans cette maison! Nous ne voulons pas être exclusifs, mais sélectifs, afin que cela devienne un club d’amis diversifié", précise De Waele.

Les trois appartements de la maison sont déjà occupés, meublés et habités par les membres fondateurs. ©Marthe Hoet

"Les membres peuvent utiliser le bar, mais aussi les espaces de bureau et de réunion partagés. Ils peuvent proposer des événements ou même assurer temporairement le rôle de curateur. Tout est possible, tant que la consommation d’alcool reste raisonnable." Il ne sait pas encore exactement où se situe la limite ni quel sera le but du bar. "Les règles ne sont pas encore gravées dans le marbre. Le concept de la Sociëteit est encore flexible.

La cohab est donc toujours un co-lab. Et cela s’inscrit dans la philosophie: elle se développe en fonction des besoins des résidents. "Cette vie communautaire ne fait que commencer: nous allons vivre notre premier été ensemble", poursuit De Waele. "Nous ne savons pas encore comment cela va se passer, mais une chose est sûre: nous ne nous prenons pas trop au sérieux. Nous avons emprunté notre devise à Marx, Groucho Marx: 'I refuse to join any club that would have me as a member'."

Dans les salles de réunion, le décor d’origine a été conservé et les moulures du plafond ont été restaurées. ©Marthe Hoet

Ancien logement de gitans

Au cas où vous chercheriez sur Immoweb les appartements disponibles au sein de la Sociëteit, sachez que tous les trois sont déjà occupés, meublés et habités par les trois membres fondateurs. Jan Versyp, développeur de formats d’habitation alternatifs, a choisi le penthouse en duplex, un lumineux belvédère aménagé par Caroline De Wolf, avec quelques meubles en émail de Muller Van Severen. Il a été le premier à choisir: c’est lui qui, en 2015, avait trouvé le bien et réuni deux amis pour l’acquérir.

Peter, entrepreneur et camarade d’études de Jan, vit au deuxième étage; De Waele s’est installé au premier. "La maison de notaire néoclassique de 1860 était vide depuis dix ans et des gitans s’y étaient installés", explique Caroline De Wolf, l’architecte d’intérieur qui vit avec Wim De Waele.

"Les premiers étaient très corrects et payaient manifestement bien l’eau et l’électricité. Mais d’autres ont suivi, nettement moins respectueux. Au final, le bâtiment a dû être entièrement assaini et vidé. Un bureau d’architecture basé à Gand, Element Architecten, a alors pu réaliser les plans et livrer le gros œuvre. Ce qui m’a plu, c’est qu’en tant qu’architecte d’intérieur, j’ai pu m’asseoir à la table à dessin dès le début du projet."

Même si la maison compte plusieurs espaces communs, chacun a son chez-soi.  ©Marthe Hoet

Pour Caroline De Wolf, il s’agissait là d’une mission inhabituelle. À cause de l’échelle, mais surtout parce que l’appartement du premier étage était au départ destiné à son compagnon. "Je vivais avec mes trois filles dans une maison de maître à Gand, où Wim m’avait rejointe."

"C’est quand je travaillais à la conception de cette cohab que nous avons décidé d’y vivre ensemble. Mes filles, dans la vingtaine, partagent la maison de maître avec deux autres filles: c’est aussi une cohab! Elles viennent souvent ici, pour le dîner du dimanche soir ou pour le sauna en bas. Pendant le confinement, elles sont venues étudier dans l’espace de bureau partagé, comme les enfants des autres résidents."

Il n’y a quasi pas de portes dans l’appartement, pas même pas dans la chambre et la salle de bain. ©Marthe Hoet

Comme un kot, enfin, presque...

Pour beaucoup, la cohabitation rappelle les logements d’étudiants, les douches communes dans le couloir, les repas sympas dans la cuisine commune et les querelles à propos de la vaisselle, les coups d’un soir et les regards embarrassés le lendemain de la veille. 

Un wellness et un bar ont été aménagés au sous-sol par Caroline De Wolf. ©Marthe Hoet

"Nous n’allons pas cohabiter de manière aussi intense. Nous passons des semaines sans nous voir. Nous n’avons pas encore trouvé beaucoup d’inconvénients, si ce n’est renoncer à un peu d’intimité. En effet, nous partageons de nombreux espaces, comme le sauna, les bureaux, la terrasse et le jardin. "

"Mais il n’y a pas de salle à manger commune et chacun a sa propre unité de vie. Wim et moi n’avons ni buanderie ni télévision: c’est un choix. Si nous voulons regarder une série, nous descendons au bar", explique De Wolf.

Des projets ont déjà été conçus au bar, dont une City Winery ou un espace où une infirmière pourrait emménager plus tard, pour leurs vieux jours. "Notre objectif est de vivre ici le plus longtemps possible, ensemble. Lorsque Jan a défendu le projet de cohab auprès de la ville de Gand il y a trois ans, l’un de ses arguments était que nous allions vieillir et mourir ici, ensemble."

Caroline De Wolf a conçu l’intérieur des espaces partagés, dont le bar. ©Marthe Hoet

Vieillir ensemble

Il est encore un peu tôt pour une évaluation, mais vieillir dignement semble plus facile dans le club de la Sociëteit van de Verloren Kost. Si toutes les maisons de repos pouvaient être aussi belles et aussi bien équipées, il y aurait plus de candidats. Le mérite en revient à De Wolf, qui a conçu l’aménagement des espaces communs: le bar, l’espace de coworking, les salles de réunion et le wellness.

L’espace de coworking. ©Marthe Hoet

Elle a également participé à la sélection des œuvres d’art: Lieven Lefere, Isabel Devos, Albert Pepermans ou d’autres artistes représentés par sa galerie, Casa Argentaurum.

"Dans les salles de réunion du rez-de-chaussée, nous avons conservé le décor d’origine. Les moulures du plafond ont été entièrement restaurées. J’ai gardé les traces de la restauration visibles, car elles témoignent de l’histoire du bâtiment. Au départ, les propriétaires voulaient les faire peindre, mais je les ai convaincus de conserver ce détail."

L’un des atouts est le jardin en pente. Pas encore accessible aux fauteuils roulants, mais propice aux barbecues. Gilles Pieters, qui travaillait pour l’architecte paysagiste Bas Smets, a conçu cette oasis urbaine. "Les arbres adultes ont été hissés par-dessus le toit avec une grue", ajoute De Waele.

De Sottsass à Ponti

L’appartement de De Wolf et De Waele est aménagé de manière complètement différente de ceux de leurs cohabitants. Leur étage est un croisement entre un palazzo italien et un loft contemporain. Il n’y a pratiquement pas de portes, même pas dans la chambre, la salle de bains et l’office. Et grâce au sol en marbre brisé, les espaces s’enchaînent jusqu’à la terrasse.

"Nous avons choisi trois plaques de marbre italien et les avons brisées en morceaux. Les espaces entre ces morceaux ont été comblés avec du granito. Et les stucs ont été réalisés par Kelly Provost, qui a appris le métier auprès des artisans de Carlo Scarpa, à Venise. Nous avons peut-être été un peu trop souvent en Italie!", s’exclame De Wolf en riant.

L’appartement de la galeriste Caroline De Wolf et de Wim De Waele dispose d'un sol en marbre brisé. ©Marthe Hoet

Le marbre peut ici cohabiter avec de superbes réalisations sur mesure en placage de palissandre flammé. Pour celui-ci, l’architecte d’intérieur s’est inspirée de Carlo Mollino et Giò Ponti, encore deux Italiens qui, avec Ettore Sottsass et Andrea Branzi, sont ses principales sources d’inspiration.

Caroline De Wolf a emménagé avec son compagnon Wim De Waele dans l'un des trois appartements de la maison. ©Marthe Hoet

De Wolf et son défunt mari ont travaillé pendant des années avec ces architectes et designers italiens pour des projets dépendant de leurs galeries à Gand et Knokke, Casa Argentaurum. On peut encore voir des souvenirs de cette époque dans la décoration, comme le superbe vase Totem de Sottsass dans le salon, la photo de famille avec Sottsass et les enfants dans la salle de bain ou le meuble Tokonoma d’Andrea Branzi dans la chambre à coucher.

"Une grande partie de l’intérieur est l’œuvre d’artistes et d’artisans contemporains locaux, comme les lampes du céramiste Jos Devriendt ou la bibliothèque de l’architecte Wim Goes. Et Alexandre Lowie va bientôt nous livrer un lit en noyer", poursuit De Wolf. "Nous entretenons de bonnes relations avec tous ces designers et artistes." C’est un peu comme si, eux aussi vivaient ici, en silence. En quittant les lieux, nous avons pensé que, nous aussi, on aimerait bien y vivre.

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