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Going once, going twice...

Cinq fois par an, les acheteurs de fourrure se retrouvent à la Kopenhagen Fur. L’année dernière, le chiffre d’affaires des ventes a atteint 1,8 milliards d’euros, ce qui représente 25 millions de peaux. ©RV

Entre 2.500 et 4.000 euros de fourrure sont vendus ici, par seconde. Sabato a visité la plus grande salle de vente de fourrure du monde, à Copenhague. Bienvenue dans le monde "merveilleux" de l'industrie de la fourrure, qui connaît un succès fulgurant.

Dans la salle où se déroule la vente aux enchères, la tension est palpable. Environ cinq cents acheteurs feuillettent attentivement le catalogue d'un oeil; de l'autre, ils surveillent les écrans. Chaque seconde compte. Celui qui est intéressé par un lot de vison, renard, chinchilla, zibeline, phoque ou swakara lève la main. Les duels sont réglés par le commissaire-priseur d'un geste de la main et les règles du jeu difficiles à suivre pour un profane.

Kopenhagen Fur est la plus importante salle de vente de fourrures au monde, où se déroulent cinq séances par an. En 2013, 25 millions de peaux ont été adjugées pour une valeur totale de 13,4 milliards de couronnes danoises (1,8 milliards d'euros). Une grande année.

Car oui, la fourrure est de retour. On le constate également sur les catwalks. Selon les chiffres de l'agence de tendances WGSN, 56 % des manteaux d'hiver présentés pendant la fashion week de Milan, Paris et New York avaient de la fourrure. Jean Paul Gaultier est un amoureux invétéré de la fourrure, tout le monde le sait. Et la liste des créateurs qui utilisent de la fourrure ne cesse de s'allonger.

Cet hiver, les fourrures claires à poils courts sont très prisées. ©RV

Bulle de la fourrure
C'est tout de même le jour et la nuit si l'on regarde vingt ans en arrière, quand la photo des cinq top modèles nues pour l'organisation de défense des droits des animaux PETA annonçant fièrement "Nous préférons être nues plutôt que de porter de la fourrure" faisait la une. Sur les cinq, seule Christy Turlington a tenu parole. Naomi Campbell, Cindy Crawford, Claudia Schiffer et Elle Macpherson ont depuis été régulièrement photographiées portant de la fourrure.

Cette campagne anti-fourrure a durement touché le secteur et la demande s'est effondrée. Aujourd'hui, Copenhague prouve que cela relève du passé, au point qu'au cours de ces dernières années, une bulle de la fourrure s'est même formée. Les Chinois fortunés raffolent de la fourrure de luxe européenne d'excellente qualité. Résultat: les prix ont explosé depuis 2008.

Dans la salle de vente, il est frappant de constater que la très grande majorité des cinq cents négociants présents sont chinois. 85% des peaux négociées lors de la vente partiront en Chine pour y être tannées, coupées et teintes, avant d'être acheminées vers les maisons de mode qui les intégreront dans leurs collections.

Cécité et mal de mer
Avec le fourreur Anders Klitgaard, nous descendons dans les caves de la salle de vente. Il nous montre les ateliers où les acheteurs en blouse grise inspectent la marchandise. Klitgaard travaille dans le secteur depuis 36 ans déjà. Sa mission consiste à trier les peaux. "Le grand triage est effectué par une machine, mais le travail de tri le plus important reste artisanal." Il y a 53 types de vison. Pour chacun, la qualité des peaux varie de mauvaise à excellente. " Plus la fourrure est belle et brillante, plus elle est chère. Le test décisif: si la fourrure ne se remet pas en place après avoir été caressée à rebrousse-poil, la qualité laisse à désirer."

Plus de la moitié des manteaux qui ont été présentés lors des fashion weeks de Milan, Paris et New York avaient de la fourrure. ©RV

Puis viennent les tendances. Pour la prochaine saison d'hiver, les espèces de vison à poil court dans des couleurs plus claires (Pearl, Stardust et Winterblue) sont les plus recherchées. Il me montre la Sapphire Cross, une peau blanche avec une ligne noire au milieu. "Si vous la regardez trop longtemps, vous aurez le mal de mer. Essayez donc !" En effet, une minute plus tard, la salle se met à tanguer. C'est pour ça que les fourreurs doivent faire une pause toutes les deux heures. Non seulement ils peuvent avoir le mal de mer, mais ils risquent aussi de devenir aveugles. "C'est ce qui arrive quand vous travaillez trop longtemps avec des espèces noires ou blanches. L'absence totale de contraste fait qu'au bout d'un certain temps, vous ne voyez plus que des taches. C'est très ennuyeux. Et dangereux."

Il nous montre aussi des renards en différentes couleurs et qualités. "Fermez les yeux un instant. Le temps d'un jeu." Il me fait toucher différentes peaux. "Dites-moi laquelle est la plus douce." Vison, renard, phoque, zibeline, astrakan... Je les caresse toutes quand, soudain, je sens quelque chose que je ne veux plus lâcher. La chose la plus douce du monde. "C'est du chinchilla, un rongeur des Andes qui est élevé pour sa fourrure. Ces derniers jours, les prix du chinchilla ont explosé. C'est actuellement la fourrure la plus chère au centimètre carré. Elle est très délicate, elle se déchire facilement."

Fort Knox
Nous voilà dans l'entrepôt, le Fort Knox de la fourrure. C'est ici que sont stockés les lots vendus. Il fait froid, 8 degrés environ. Ditte Sorknaes, la directrice marketing de Kopenhagen Fur: "Pas d'argent, pas de vison. Nous ne faisons aucune exception." La vente est presque terminée, les entrepôts sont remplis de boîtes. Cette fois encore, les chiffres sont bons. "C'est vrai, mais 2014 sera une moins bonne année, parce que le prix du vison vient de s'effondrer et ne représente plus que la moitié de ce qu'il était l'année dernière. C'est pourquoi notre chiffre d'affaires va probablement descendre en dessous du milliard", explique-t-elle avec un grand sourire. "Cela vous surprendra peut-être, mais c'est en fait une bonne nouvelle. Les prix devenaient intenables. Il était temps que la bulle se dégonfle."

Si le Danemark est leader mondial dans le secteur de la fourrure, c’est en grande partie dû à la rigueur des hivers. ©RV

Le vison constitue l'étalon dans le commerce de la fourrure. "La hausse de la demande chinoise a complètement faussé le marché. Comme nous travaillons avec des animaux d'élevage vivants, on ne peut pas augmenter la production d'un claquement de doigts. Si l'offre est stable et la demande croissante, les prix augmentent. C'est une excellente nouvelle pour les 1.450 éleveurs de visons du Danemark, qui ont réalisé ces dernières années des bénéfices sans précédent. Mais la matière première a commencé à devenir coûteuse pour les créateurs européens. Faites le calcul. Pour un manteau en vison, vous avez besoin de quarante peaux qui coûtaient, dans la grande année 2013, 85 euros pièce. Soit 3.400 euros rien que pour la matière première."

En effet, si la fourrure n'est plus abordable que pour la haute couture, c'est une mauvaise nouvelle pour l'ensemble du secteur. En Belgique, il ne reste plus que 18 éleveurs de visons, mais au Danemark, il y en a 1.450, soit 20.000 personnes qui travaillent dans l'industrie de la fourrure (le deuxième produit d'exportation).

Bien-être animal
Le secteur de la fourrure n'a pas ménagé sa peine pour se réinscrire sur la carte après la crise des années 90. Ditte Sorknaes explique: "Kopenhagen Fur est la coopérative des éleveurs de visons. Si l'un de nos membres ne respecte pas les règles, par exemple dans le domaine du bien-être animal, il est exclu et ne peut plus vendre son produit via notre maison de vente. Le Danemark a les lois les plus strictes du monde en matière de protection animale. D'ailleurs, si un animal est élevé dans de mauvaises conditions, on le voit immédiatement à sa fourrure qui présente un aspect terne et maladif."

Ce n'est pas un hasard si le Danemark est le leader mondial dans le secteur de la fourrure. En hiver, il y fait tellement froid que la fourrure est la meilleure protection. Les Vikings ont été les premiers marchands de fourrure et les premiers élevages de visons, qui existent depuis les années 30, sont disséminés le long de la côte. Les visons se nourrissent des déchets de la pêche depuis des décennies. Le secteur se plaît à souligner que la chaîne est bouclée. Sorknaes: "Aujourd'hui, après avoir été dépouillés de leur fourrure, les visons sont transformés en biodiesel. À Aarhus, la deuxième ville du Danemark, les transports publics roulent au biodiesel dérivé de l'industrie de la fourrure."

Les fourreurs doivent faire une pause toutes les deux heures. Non seulement ils peuvent avoir le mal de mer, mais ils risquent aussi devenir aveugles.

Le secteur mise également sur l'innovation. Kopenhagen Fur et son concurrent finlandais Saga Furs (coté à la Bourse d'Helsinki) possèdent tous deux des furlabs à Copenhague où des spécialistes cherchent de nouvelles techniques pour travailler la fourrure. Elle y est tissée avec d'autres matières, puis étirée et tordue. Avant, il fallait facilement dix renards pour un manteau, alors qu'aujourd'hui, il n'en faut plus que trois. Résultat: un manteau moins cher, plus léger et moins étouffant.

"L'époque des manteaux de vison raides comme la justice et lourds comme du plomb est révolue. La fourrure a beaucoup changé", explique Dorte Lenau, responsable du design chez Saga Furs. Elle donne des conseils aux créateurs de maisons de haute couture comme Givenchy, Dior, Chloé et Cavalli. "La fourrure est devenue un tissu pour le prêt-à-porter au même titre que le lin et la soie. Comme les prix sont en train de baisser, je m'attends à ce qu'encore plus de designers l'utilisent. Il ne faudra pas attendre longtemps avant qu'il y ait dans votre garde-robe au moins une pièce avec un élément en fourrure. Cela peut être n'importe quoi: un col, une finition..."

Reste à savoir si tuer des animaux uniquement pour leur fourrure est encore de notre temps. Aux Pays-Bas, on a récemment adopté une loi qui contraindra les 150 élevages de visons néerlandais à fermer d'ici 2024. Ditte Sorknaes: "C'est incompréhensible. La grande majorité n'a pas de problèmes avec les chaussures et les sacs en cuir". Lorsque nous objectons qu'il y a une différence, parce que le cuir est un sous-produit de l'industrie de la viande, elle hausse les épaules: "L'industrie de la viande n'est pas nécessaire. Nous pouvons parfaitement nous en passer. Et mourir pour se transformer en côtelette ou en collier ne fait pas une grande différence pour un animal, n'est-ce pas ?"

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