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Karl Lagerfeld: "Je ne suis jamais content de moi"

"Je ne suis jamais content de moi. Je pense toujours que je pourrais faire mieux", avoue Karl Lagerfeld. ©Courtesy of Fendi

Après 50 ans passés chez Fendi et 30 ans chez Chanel, Karl Lagerfeld est devenu sans conteste l'empereur du monde de la mode et du luxe. C'est aussi le seul designer à avoir pu mettre en scène un défilé haute couture "sur" la fontaine de Trevi à Rome. Entretien à propos de manteaux à plus d'un million d'euros, de la mode en tant que spectacle et pourquoi seule la liberté de création totale lui convient.

Près de deux décennies se sont écoulées depuis ma première rencontre avec Karl Lagerfeld et, au fil des ans, j'en suis venue à réaliser que la seule certitude dans toute conversation avec lui, c'est qu'il évitera probablement l'évidence et qu'il y aura de nombreuses manoeuvres de diversion en cours de route. C'est notamment le cas lorsque je le rencontre à Rome, peu avant le défilé haute couture de Fendi à la fontaine de Trevi: la dernière chose dont il veut parler est de son rôle de directeur artistique visionnaire pour la maison italienne, qu'il exerce parallèlement à la même fonction chez Chanel (et bien d'autres choses encore).

©Getty Images for Karl Lagerfeld

Je viens de voir un aperçu de la collection, en partie inspirée par les illustrations de l'artiste danois Kay Nielsen et, plus spécifiquement, une obsédante série de dessins extraordinaires destinés à illustrer un recueil de contes scandinaves quelque peu maléfiques, publié en 1914 et intitulé 'East of the Sun and West of the Moon'. Et, là, à ce stade, je me demande bien comment il va réussir à établir un lien avec la fontaine de Trevi, mais, dans un deuxième temps, je me souviendrai qu'Anita Ekberg, qui prenait un bain de minuit en fourreau blanc dans la fontaine de Trevi dans 'La Dolce Vita' de Fellini, est née et a grandi en Suède -d'où peut-être l'éventuelle et ténue connexion scandinave.

Comme toujours, Lagerfeld a une parade à toutes les questions directes concernant la source de son inspiration pour une collection. "Vous savez, je n'analyse pas trop les choses", répond-il avec un haussement d'épaules et une pointe de sourire d'autodérision. "Je travaille d'instinct. Ma voix intérieure, c'est Jeanne d'Arc, vous voyez?" Hors contexte, sa remarque pourrait paraître grandiloquente, mais ce n'est pas le cas parce qu'elle vient d'un homme qui prend son travail au sérieux, tout en refusant d'élever la mode au rang d'art. D'un créateur qui a façonné le style contemporain pendant plus d'un demi-siècle et qui exige toujours davantage de lui-même. "Je ne suis jamais content de moi. Je pense toujours que je pourrais faire mieux."

Karl Lagerfeld et Kendall Jenner, l’égérie de Fendi, lors du défilé ‘Legends & Fairy Tales’ pour les 90 ans de la marque italienne. ©Courtesy of Fendi / Emanuele Scorcelletti

Les qualités de l'oubli
Il n'a plus besoin de s'expliquer, de se justifier: il existe pour créer, encore et encore, plutôt que pour porter un regard sur son passé. À noter toutefois qu'il a rejoint Fendi en 1965 et Chanel en 1983. Il est aussi le créateur de son label éponyme, un photographe prolifique et un fervent éditeur. "Ma vie professionnelle est axée sur l'oubli", déclare-t-il lorsque je lui demande s'il avait rêvé de cette dernière collection Fendi (il m'avait un jour avoué qu'il gardait un carnet de croquis près de son lit, afin d'être prêt à saisir les idées qui lui viennent pendant son sommeil). "Je fais de gros efforts pour oublier. Pas parce que je ne suis pas satisfait, mais parce que je dois trouver autre chose. Je ne peux pas m'arrêter à ce que j'ai fait."

Cette conversation pourrait être décourageante, mais, vu que nous nous trouvons dans le penthouse de la boutique Fendi à Rome, avec un cortège de PR évoluant discrètement autour, je suis consciente du fait que l'agenda officiel pour notre rencontre -la célébration du 90ème anniversaire de Fendi- n'est pas respecté. Pourtant, même opaque, l'art de la conversation de Lagerfeld est diablement séduisant. Les yeux cachés derrière ses emblématiques lunettes noires, il arbore son uniforme -haut col blanc rigide, veste sombre et pantalon noir- il s'exprime rapidement et guide généralement celui qui l'écoute.

Tant chez Fendi que chez Chanel, Karl Lagerfeld a signé un contrat à vie. "Mon contrat chez Fendi va jusqu'en 2045", confie Lagerfeld. Il aura 112 ans.

Quand je l'interroge au sujet des illustrations fantasmagoriques de Nielsen, il répond: "Ce n'est pas de l'Art Déco, c'est très différent, beaucoup plus poétique... N'oubliez pas que j'ai passé mon enfance à la frontière danoise. Je suis un homme du Nord, et heureux de l'être; ça ne changera jamais..." Sa référence à son enfance est de courte durée -il refuse d'embrayer sur mes questions au sujet de Hans Christian Andersen et des frères Grimm, sauf pour confirmer qu'il a lu leurs contes quand il était jeune. Lors d'interviews précédentes, il a évoqué son enfance en Allemagne, sa mère autoritaire qui semblait plus tenir de l'archétypique reine de conte de fées que de l'incarnation de l'amour maternel. Quand il jouait du piano, elle lui intimait l'ordre de dessiner. Quand il lui adressait la parole, elle lui demandait de parler plus vite, car elle n'avait pas le temps de l'écouter. Elle n'était pas une femme tendre avec son fils, lui trouvant toutes sortes de défauts physiques qu'aujourd'hui encore, il s'applique à dissimuler: il porte des gants ou des mitaines pour cacher ses mains, il attache ses cheveux en catogan et il suit un régime strict pour garder cette ligne qui est devenue sa signature. Pourtant, malgré tout, Lagerfeld décrit sa mère comme 'parfaite' parce que ses invectives acerbes l'ont empêché de devenir égocentrique ou vaniteux.

Quand je lui demande à nouveau si certains contes en particulier ont été une source d'inspiration pour le défilé haute couture Fendi (intitulé 'Legends and Fairy Tales'), il répond: "Je ne sais pas. Je ne m'en souviens pas. J'ai dessiné sans savoir ce que je faisais et je ne veux pas faire de faux commentaires sur mon inspiration, c'est quelque chose qui m'est venu assez facilement. Je ne suis pas un homme de marketing. Au travail, vous savez... Je ne fais jamais de réunions... Je n'ai rien à voir avec tout cela -il y a juste mon atelier, ma plume et voilà, c'est tout."

Liberté totale
Le résultat sur sa ténacité pour la liberté plutôt que, mettons, de son contrôle de l'entreprise, consiste en une incroyable success story. Tant chez Fendi que Chanel, son travail a fait le succès de la maison -et un chiffre d'affaires à l'avenant, ce qu'il décrit comme "un contrat à vie" pour ces deux maisons de couture: "Mon contrat chez Fendi prend fin en 2045" ajoute-t-il (il aura alors 112 ans).
"Votre contrat stipule-t-il que vous la liberté de faire ce que vous voulez?"

"Exactement", répond-il, laissant passer une pointe de joie. "Sinon, je m'ennuierais... Je ne veux pas qu'on interfère ou que les gens du marketing compliquent les choses. Je ne discute de rien avec eux." Au lieu de cela, il entretient une relation amicale et respectueuse avec les propriétaires de Chanel et de Fendi (respectivement les Wertheimer et Bernard Arnault) ainsi qu'avec Pietro Beccari, CEO de Fendi, et Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel.

Dans les coulisses des essayages du défilé 'Legends and Fairy Tails’, à l'occasion des 90 ans de Fendi. ©Courtesy of Fendi

Si une telle liberté est un mode de travail privilégié, elle nécessite cependant discipline et engagement, qualités que Lagerfeld possède à profusion (avec une équipe fidèle, dont la plupart des membres sont ses proches collaborateurs depuis une décennie, voire même davantage). Et si le créateur a le regard porté vers l'avenir, sa connaissance encyclopédique de l'histoire de la mode et son interaction avec une culture plus large est impressionnante.

C'est après tout un authentique érudit au parcours clair, qui a quitté l'Allemagne pour étudier à Paris, où il commence sa carrière en mettant son talent au service des maisons Balmain et Patou dans les années 50. Ensuite, il développe le prêt-à-porter chez Chloé dans les années 60 et chez Fendi. La maison italienne, qui était à l'époque connue pour ses sublimes fourrures et sa maroquinerie, fait appel au designer pour y ajouter une note de chic ludique et d'encourager la créativité des cinq soeurs Fendi, héritières de l'entreprise. Anna Fendi, dont la fille Silvia est l'actuelle directrice artistique pour les accessoires et la mode homme, déclare: "Nous avons toujours considéré Karl comme un génie. Il unit créativité et rationalité."

Vingt robes en cinq minutes
À tout le moins, Lagerfeld a un sens remarquable de ce qui plaira, ainsi qu'une compréhension innée du désir qui alimente l'industrie du luxe et des flux d'argent qui financent ses produits. "Il y a beaucoup plus de clientes haute couture qu'avant", affirme-t-il. "La plupart d'entre elles, vous ne les verrez jamais aux défilés. Elles se font livrer et présenter les collections chez elles, à l'autre bout du monde -de la Chine au Japon en passant par la Corée du Sud et le Moyen-Orient. Il y a de nouvelles fortunes, vous savez? Comparés à elles, les riches du passé sont pauvres. Autrefois, quand une Américaine achetait cinq robes haute couture, elle était considérée comme une bonne cliente -aujourd'hui, une bonne cliente achète vingt robes en cinq minutes."

"Quelqu'un m'a parlé d'un manteau d'une collection Fendi qui coûtait plus d'un million d'euros: ne trouvez-vous pas cela scandaleux?" À cette question, il me répond: "À vos yeux, peut-être, mais pour d'autres personnes, c'est une joie." Pourtant, il ne rencontre jamais les nouvelles clientes haute couture. "Nous ne connaissons pas ces personnes. Je ne sais pas si elles se fréquentent, ni quelle est leur vie sociale. C'est un autre monde -mais il ne faut pas comparer. Je préfère ne pas savoir où tout cela va..."

Karl Lagerfeld bénéficie chez Fendi et chez Chanel (photo) d’une absolue liberté de création, une carte blanche qui lui est vitale. "Sinon, je m’ennuierais...", avoue le créateur. ©The LIFE Images Collection/Getty

Il me donne un baiser sur la joue, un geste aimable visant à signifier que mon temps est écoulé et je le laisse effectuer les derniers préparatifs pour le défilé. Répondra-t-il aux attentes? Oui, et même plus encore: au coucher du soleil, les modèles semblent marcher sur l'eau, glissant sur une piste de verre transparent qui traverse la fontaine de Trevi, vêtues de robes d'organza divinement brodées et de robes Empire ornées de fine dentelle, de plumes délicates, de mousseline de soie éthérée et de la plus légère des fourrures.

Ensuite, tandis qu'un dîner a lieu dans le scintillement des chandelles, dans les jardins clos d'une villa romaine, je vais féliciter Lagerfeld. "Marcher sur l'eau de la fontaine la plus célèbre du monde, c'est tout de même quelque chose", déclare-t-il. "C'est déjà un conte de fées, non?" Mais avant même que je ne puisse le complimenter pour ce nouveau triomphe, il passe à l'idée suivante, la prochaine collection. "Il est évident que je pouvais faire mieux, je suis paresseux, c'est grotesque", fait-il remarquer, comme en passant. "C'est votre mère qui parle", avancé-je, enhardie par l'obscurité, bien que surprise par la sévérité de son jugement envers lui-même.

"Oui, mais je pense que j'ai de la chance d'être dans cette position", répond-il. L'empereur qui règne sur l'univers de la mode demeure humble, même quand il a créé une vision onirique dans laquelle les princesses flottent sur une fontaine et que l'on peut apercevoir, furtivement, un paysage de neige et de glace reflété dans les eaux de la plus belle fontaine de la Cité Éternelle. © Telegraph Magazine

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