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Rien n'échappe à la tendance de la marbure, pas même les macarons

Dries Van Noten ©rv

La technique séculaire de la marbrure, qui consiste à décorer du papier ou du tissu de motifs tourbillonnants colorés, revient dans l’univers du design et de la mode grâce à une nouvelle génération de designers. Et à Dries Van Noten.

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La qualité de la vidéo est médiocre. En raison de la perspective étrange de la caméra et de l’image légèrement floue, on ne réalise pas tout de suite que c’est une bassine d’eau que l’on voit à l’écran.  Avec des gestes précis, Catherine Lent y verse de la peinture noire, puis rose, orange, verte, bleue et jaune. Les couleurs flottent à la surface.

À l’aide d’une baguette en bois et d’un peigne géant, elle crée des motifs dans cette flaque de couleurs. Ensuite, elle l’applique sur une feuille de papier en la trempant délicatement dans ce bain de peinture. Rien de bien spécial, pourrait-on penser. Pourtant, plus de 12,3 millions de personnes ont déjà regardé cette vidéo.

Ce qui les fascine? La technique utilisée, la marbrure, qui consiste à couvrir du papier ou du tissu de formes abstraites bouclées. Oui, c’est un peu psychédélique et aussi un peu rétro. En effet, la marbrure était déjà très prisée des aristocrates japonais il y a plus de huit siècles.

Aujourd’hui, une nouvelle garde de designers (surtout des jeunes femmes) lui offre une nouvelle vie. Accessoires de coiffure, chaussures, imperméables, abat-jour, coussins et papiers peints, rien n’échappe à cet engouement pour la marbrure qui fait de nombreux adeptes, à Paris et à Londres. 

Effet gourmand

Même la pâtisserie n’est pas épargnée. La créatrice Jemma Lewis a glacé des macarons de la pâtissière londonienne Emma Dodi d’un motif marbré bleu turquoise. Le palace The Ned lui a demandé de créer un papier peint marbré.

Toujours à Londres, à Chelsea, dans le nouveau Farm Girl Cafe, la designer Beata Heuman a fait de même avec un papier marbré déclinant mille couleurs et réalisé à la main. L’artiste française Julia G. a ouvert l’an dernier à Paris son atelier de marbrure, baptisé du nom de son grand-père, Tomàs Avinent.

Et au Japon, un magasin de chaussures a organisé un atelier lors duquel on pouvait plonger ses chaussures Nike Air Max préférées dans un bain de marbrure.  

Effet psychédélique

Une nouvelle galerie consacrée à cette forme d’art a récemment ouvert dans la petite ville néerlandaise de Terborg, le Ebru Center Holland, dirigé par Vala Nagamuthu, qui a été formée par des artistes d’Ankara et d’Istanbul, et qui a pour objectif de faire connaître au grand public l’art de la marbrure (appelé ‘ebru’) développé depuis le XVIIIème siècle en Turquie.

Dries Van Noten ©rv

En cela, elle est aidée par un grand nom de la mode, le Belge Dries Van Noten. Lors de la finale du défilé de sa dernière collection homme automne-hiver, les mannequins étaient vêtus de longs trench-coats décorés de motifs marbrés colorés, réalisés à la main. La sobriété des lieux, un garage dans le quartier du Canal Saint-Martin à Paris, soulignait cet étonnant effet psychédélique.

La technique de la marbrure traverse la collection hiver du Belge à la manière d’un fil rouge. Les vestes, les chemises et les sacs sont recouverts d’ondulations multicolores, entre le papier reliure et le foulard summer of love. Un statut de trend-setter qu’il partage avec Rosie Assoulin.

En février dernier, cette créatrice new-yorkaise a présenté une collection hiver consacrée à la marbrure. Robes, trench-coats et deux-pièces en velours, soie et coton marbrés ont été présentés à la presse et aux acheteurs. Le buffet était ton sur ton:  les meringues et les gâteaux aussi étaient marbrés.  Si vous cherchez ‘marbling’ sur Google, vous risquez de tomber sur une image d’un morceau de bœuf wagyu.

Autrefois, la marbrure était prisée des aristocrates japonais. Aujourd’hui, les jeunes designers offrent une nouvelle vie à cet technique séculaire. ©rv

En effet, ce terme fait également référence au persillage, les filaments de graisse qui parsèment certaines viandes. Il est préférable d’introduire les termes ‘ebru’ ou ‘suminagashi’, les dénominations historiques de cette technique de teinture. 

Dès le XIIème siècle, le Japon pratique l’art principalement monochrome du suminagashi, qui consiste à tremper du papier dans des nuages d’encre noire et indigo, formant ainsi une sorte de ‘cordons de fumée’ sur la feuille, pour donner un panache visuel à la poésie et à la calligraphie.

Petits nuages   

Une technique inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO. ©rv

Quelques siècles plus tard, dans la région qui est aujourd’hui la Turquie, cette technique s’épanouit et se pare de couleurs. Le terme ebru désigne ces motifs exubérants et colorés qui deviendront immensément populaires auprès des fabricants de livres et de meubles en Europe. Ce mot vient du persan ‘ebr’ qui signifie nuage. C’est donc une référence aux petits nuages de peinture légers et fluides qui flottent sur l’eau après l’ajout de la gomme adragante ou de l’extrait d’algues.

Ce n’est qu’au XVIIème siècle que cette technique est introduite en Europe par les voyageurs qui se reviennent d’Istanbul, une ville qui, à l’époque, est incontournable pour les relieurs, enlumineurs et calligraphes. Très vite, cette technique est utilisée dans toute l’Europe pour orner livres, papier, assiettes, textiles et papiers peints.

Et, en  2014, l’Unesco a inscrit cette technique au patrimoine immatériel de l’humanité. La tradition s’est transmise oralement au fil des siècles et la formation est longue: elle dure au moins deux ans. Baykul Baris Yilmaz a appris le métier auprès de maître Alparslan Babaoglu à Istanbul, où il a grandi.

Pour apprendre les bases de la technique de la marbrure, il faut compter au moins deux ans d’apprentissage. ©rv

"Quand j’ai vu son travail, je suis tombé amoureux de cette technique", se souvient-il. "Je m’y consacre depuis 19 ans et je travaille avec des relieurs professionnels qui ont besoin d’un certain type de papier pour la restauration d’un livre, par exemple. Parallèlement, j’expose des œuvres contemporaines."

L’artisan, qui, aujourd’hui, vit et travaille à Paris, a commencé à enseigner dans la capitale française, où ses cours de marbrure connaissent un vif succès. "Au début, très peu de gens faisaient de la marbrure, c’était un métier complètement oublié.

Aujourd’hui, cela suscite un intérêt croissant. Les gens trouvent ça magique et c’est très bien. Il faut pourtant préciser qu’il s’agit là d’un procédé très complexe que les artisans mettent du temps à acquérir, même si le grand public s’imagine qu’avec un mois de cours, il le maîtrisera." Le spécialiste travaille avec des pigments naturels qu’il broie sur une plaque de marbre avant de les mélanger avec de l’eau et quelques gouttes de fiel, en guise de liant gras.

Ses pinceaux sont en crin de cheval. "Comme les matériaux sont organiques, la température de l’eau, de la pièce et même l’humidité jouent un rôle", explique-t-il. "Cela rend la réalisation de séries de marbrures homogènes encore plus difficile. J’ai été cuisinier pendant 18 ans et je compare volontiers la cuisine à la marbrure.

Si un cuisinier ne peut pas préparer un bœuf bourguignon deux fois de la même façon, c’est qu’il n’est pas un bon chef. Si vous n’arrivez pas réaliser des séries de marbrures semblables, c’est que vous êtes un amateur."  

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