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Balenciaga relance sa haute couture: "On revient aux origines"

Rencontre avec Demna Gvasalia, visionnaire chez Balenciaga. ©Laura Stevens

La maison Balenciaga renoue avec la haute couture grâce à Demna Gvasalia, chouchou des millennials et des fashionistas de la rive gauche. Rencontre.

Rien n’avait filtré jusqu’ici de ce projet inattendu, inespéré -chose rare dans un monde du luxe qui peine à garder ses secrets. Balenciaga relance sa haute couture. Une annonce à rebours de l’époque qui spécule plus sur les prix des baskets griffées que sur les robes brodées. Mais s’il en est un qui peut donner envie à toute une génération de découvrir, d’apprécier (et pour les plus privilégiés, de s’offrir) “la couture”, c’est bien Demna Gvasalia.

Quand cette figure, parfois controversée, a été nommée, en 2015, chez Balenciaga, certains ont crié au crime de lèse-majesté… Ne pouvant pas imaginer que, quatre ans après, le designer géorgien -l’un des plus influents du moment- reviendrait aux origines de la maison avec, dès juillet prochain, une première collection haute couture et rendrait un tel hommage à Cristobal Balenciaga!

Considéré comme le roi des couturiers par ses contemporains et les historiens, le génial Espagnol de Getaria, décidait, un jour de mai 1968, à la stupeur générale, de fermer les portes de son studio -la légende dit que ses petites mains l’auraient appris le matin-même, à la radio.

Alberta Tiburzi porte une robe Balenciaga, Harper’s Bazaar (1967).

Depuis 1917 et sa première griffe lancée à San Sebastian, et, surtout, depuis 1937 et son installation à Paris, il n’avait vécu que pour la haute couture. À 73 ans, il se retirait, écoeuré par les nouveaux codes de la société, par le déclin d’une certaine élégance au profit du prêt-à-porter qu’il abhorrait. C’est, étrangement, ce même prêt-à-porter, dont la santé est florissante chez Balenciaga depuis l’arrivée de l’actuel directeur artistique, qui a permis de miser sur cette nouvelle aventure.

Mi-janvier, Demna Gvasalia, “un traditionaliste anticonventionnel”, nous racontait les dessous de ce nouveau chapitre, son désir de repousser la créativité à son niveau le plus noble et son envie de faire dialoguer sa vision créative moderne avec le savoir-faire originel.

Comment est né ce projet?

J’y pensais depuis mon arrivée chez Balenciaga, en 2015. C’était, pour moi, une de mes missions en tant que designer de cette maison. Mais plusieurs éléments m’empêchaient de verbaliser cette idée. D’autres choses étaient prioritaires dans la stratégie générale, consolider le prêt-à-porter, les accessoires, il nous fallait travailler sur la construction d’une vision commercialement crédible.

"Relancer la haute couture est ma mission pour cette maison"

Personnellement, j’avais aussi besoin de gagner en confiance pour me sentir prêt à me frotter à la couture. Il y a un an, j’en ai parlé avec Cédric Charbit (président et directeur général de la marque, NDLR) et cette décision s’est imposée à nous, naturellement. Je dis souvent que la haute couture est le sommet de la pyramide pour une maison comme la nôtre, dont l’héritage a plus de cent ans.

Ce patrimoine, j’ai envie de le mettre sur un piédestal. Je trouve touchant que cette griffe, qui a fermé à cause de la naissance du prêt-à-porter, puisse voir renaître sa haute couture grâce au succès de notre prêt-à-porter, ce qui était inenvisageable il y a encore cinq ans. La maison, son fondateur le méritent.

La figure de Cristobal Balenciaga semble très importante à vos yeux...

Oui, je possède une magnifique photographie de lui dans mon bureau. C’est symbolique, mais je suis dans la maison de quelqu’un. Très souvent, je regarde son portrait et, comme ça m’est déjà arrivé par le passé, je ressens une sorte de connexion spirituelle avec Cristobal Balenciaga. L’idée de la couture est venue de cet “échange”, comme s’il était de mon devoir de donner encore un peu de force à la maison, de la moderniser.

Balenciaga Womenswear Spring/Summer 2020, Paris Fashion Week. ©Getty Images

Revenir à la couture fait partie de cette modernisation. Je parle souvent de dignité de la marque. La dignité est, pour moi, le premier et le seul filtre pour juger si ce que nous faisons est bien. Mon esthétique personnelle, mes goûts liés à mon  vécu, je les mets au service de l’entreprise. De même, au gré de nos collections, de nos projets, nous pouvons partir dans de nombreuses directions différentes, à condition de toujours garder en tête l’histoire de Balenciaga.

Comme c’était le cas pour mes prédécesseurs, nous nous devons de conserver cette mémoire comme base de tout. Pour autant, il n’est pas question de dire: “On ne peut pas faire ça car dans les années 1950, ce n’était pas possible”: nous ne sommes plus dans les années 1950!

Qu’est-ce qui vous relie à Cristobal Balenciaga?

Avant même mon arrivée, j’ai cherché à analyser et à comprendre comment il voyait le corps et comment il l’habillait. J’ai beaucoup lu sur sa méthode de travail et j’ai été marqué par une anecdote au sujet d’une de ses clientes, à la posture voûtée, qui s’était complètement redressée en essayant la tenue qu’il lui avait créée.

Cette histoire a été un déclic, je comprenais la vision de Cristobal et c’était une confirmation de mon travail en 3D, de mon approche de la mode, qui a toujours été -même si les références sont différentes- de conférer une attitude. Et ce geste passe inévitablement par la coupe. Mais je ne donne pas la même attitude aux femmes d’aujourd’hui que celle qu’il a donnée à Mona von Bismarck.

Vous êtes plutôt designer ou couturier?

Je ne suis pas fan du terme “designer” que tout le monde utilise, c’est vague, employé à tout-va. Je préfère cette expression anglaise qui n’existe pas en français, dressmaker, “faiseur de robes”. C’est ce que j’ai toujours souhaité être et, avec la haute couture, j’aime me dire que le soir, chez moi, je pourrai continuer de coudre.

Je viens de cette culture comme Cristobal qui, à 12 ans, était déjà derrière sa machine à coudre. Dans les années 1950, il était un des rares à Paris capables de réaliser parfaitement la tête d’une manche de veste, quitte à passer des jours dessus. Moi-même, j’entretiens une obsession pour la tête de manche, ce qui me procure des angoisses mais aussi une grande satisfaction!

En 2020, il ne semble pas si évident de se lancer dans une activité qui a connu son âge d’or au milieu du XXème siècle...

Balenciaga Autumn/Winter 2018, Paris Fashion Week. ©Getty Images

Il existe de nombreux débats autour de l’actualité de la haute couture, sur la façon dont on la fait, pourquoi on la fait, etc. Il me semble, justement, que nous vivons un moment qui lui est favorable. Ces dernières années, en partie grâce à mon travail, l’industrie s’est largement basée sur la rue.

Toutes les grandes marques, y compris de couture, vendent des baskets et des T-shirts pour doper leur chiffre d’affaires. Je suis d’accord avec le fait qu’il faille créer des produits très divers. Mais, en 2020, si tout le monde porte des baskets, beaucoup portent aussi des tailleurs. Et certains de nos clients nous réclament de la haute couture. Il y a un désir de pièces exceptionnelles. Selon moi, la couture va au-delà de la mode. On ne parle plus de saison, de tendance, mais de beauté, de respect envers le savoir-faire.

Auparavant, aviez-vous ressenti cette tentation de la couture?

À vrai dire, je n’avais jamais osé y penser. La couture est, en quelque sorte, sacrée, surtout chez Balenciaga! Il m’a donc fallu du temps pour prendre confiance en moi. Je devais aboutir ma vision de la mode, pour Balenciaga et en général. Et puis, trouver du temps tout court.

"Je trouve touchant que Balenciaga, qui a fermé à cause de la naissance du prêt-à-porter, puisse voir renaître sa haute couture grâce, justement, au succès de notre prêt-à-porter."

Récemment, je me suis autorisé le luxe de ne plus faire qu’un seul métier (Demna Gvasalia a quitté, en septembre dernier, la marque Vetements qu’il avait créée avec son frère, NDLR). J’ai pu réfléchir, m’inspirer. Et commencer à travailler sur ce projet, ce qui a réveillé en moi le besoin de m’asseoir derrière une machine à coudre. Pendant les vacances de Noël, j’y ai passé deux jours, j’ai cousu mes propres vêtements, ce que je n’avais pas fait depuis l’école!

Justement, lors de vos études à l’Académie royale d’Anvers, comment était perçue la haute couture?

Irving Penn a photographié Veruschka dans une création Balenciaga, Vogue (1967).

Poussiéreuse, mais historique. On découvrait des photos magnifiques de couturiers et de leurs œuvres dans les livres d’histoire de la mode. Pourtant, je savais que ça ne s’arrêtait pas là. La beauté évolue, se modernise, mais reste essentielle. Aujourd’hui, je vois la couture comme une plateforme où la liberté créative est absolue! Une liberté qui n’existe plus dans la mode.

Même si chez Balenciaga, nous travaillons de façon libre, ça reste à l’intérieur de contraintes de délais, de construction de collections, d’adaptation aux boutiques. La haute couture aussi implique certaines contraintes, mais elle accorde une liberté esthétique unique. Une fois affranchi de l’air du temps, on ne retient que la beauté pure.

Vous n’aviez jamais vécu auparavant l’expérience de la couture. Comment découvrez-vous cet univers?

Comme un enfant! J’ai la chance de pouvoir structurer les équipes de couture indépendamment de celles du prêt-à-porter. La dynamique, le rythme de cette division est unique. Désormais, je consacre une journée par semaine à la couture et, à chaque fois, c’est formidable ce que je découvre: comme je ne suis pas francophone, j’ai appris qu’un artisan qui crée des chapeaux, n’est pas un chapelier mais un modiste!

Comment vos équipes ont-elles accueilli cette nouvelle?

Portrait Demna Gvasalia. ©Laura Stevens

Quand je leur en ai parlé, certains d’entre eux avaient les larmes aux yeux. Tout le monde est très excité ! Ils sont tous de grands passionnés, des gens qui adorent l’héritage... Et ils aiment ma façon de travailler, me comprennent. J’ai eu l’impression qu’ils attendaient de moi de porter cette aventure.

Nous avons commencé à recruter des personnes à l’atelier, même si c’était jusqu’ici compliqué puisque le projet était secret, mais j’avais déjà des professionnels incroyables dans mes équipes avec lesquels, ces dernières années, nous avons créé un langage commun. Ils connaissent mon travail, comprennent l’attitude que je souhaite. Grâce à eux, je continue d’apprendre, mes études ne se sont pas finies à Anvers en 2006!

Qu’allez-vous prendre de l’œuvre du fondateur, de son esthétique?

Cette première collection de haute couture sera remplie de Cristobal Balenciaga. Ce n’est pas un hommage à l’homme et à son travail, mais, pour relancer la couture, je me devais de revenir à la source! Depuis toujours, je me suis inspiré de la vie, de la rue, ici, dans les gares, dans les archives, sur mon téléphone...

"C’est quasiment impossible à copier et à s’approprier. La couture redonne de la magie au métier en faisant de la création quelque chose d’unique."

Cette fois, je me devais de penser à ses œuvres, à son élégance, à cette dignité, à ce savoir-faire. À l’époque où les couturiers modelaient les corps par des corsets et des baleines, il a retiré l’infrastructure des robes. Il réussissait à travailler le devant d’une pièce près du corps, et, au dos, de la “décoller” comme si elle flottait par la virtuosité de la coupe.

Hier, nous avons essayé de réaliser une pièce semblable, nous y avons passé 3 heures et demie et elle est loin d’être prête. Depuis mes études, je n’avais jamais consacré autant de temps sur un vêtement. Autant dire, que c’est quasiment impossible à copier et à s’approprier... La couture redonne de la magie au métier en faisant de la création quelque chose d’unique.

Ce goût de la construction, de la couture, ce n’est pas vraiment ce que les critiques voient chez vous depuis vos débuts.

Oui, et c’est dommage... Les gens ne voient pas au-delà des T-shirts, d’Instagram, des célébrités qui portent mes créations. Pourtant, cette attention à la coupe est la base de mon travail. Y compris chez Vetements où, dès ma première collection, pour créer le fameux jean qui a fait notre succès et qui est toujours en vente, j’ai dû passer tout un après-midi sur un buste Stockman.

À ce moment de votre carrière, avez-vous besoin de repousser les limites de la création?

Balenciaga Womenswear Spring/Summer 2017, Paris Fashion Week. ©Getty Images

Je suis arrivé à une étape, dans mon parcours de créateur, où je ressens la nécessité de faire quelque chose qui soit à moi. J’ai créé beaucoup de vêtements différents. Certains parlent de moi, de mon travail, de l’appropriation... Je suis fondamentalement en désaccord avec ce que j’ai entendu sur mon compte. Je n’ai pas toujours été bien compris en tant que créateur.

Ceux qui vous ont “accusé” d’appropriation sont les mêmes qui vous ont ensuite “copié”...

Oui, et ils gagnent de l’argent dessus! Pour moi, ce n’est pas de l’appropriation, c’est plutôt du vol. La couture me permet aussi de dire: “Ça, c’est mon territoire et vous ne pourrez pas le récupérer”.

Pensez-vous que la direction de Kering, que François-Henri Pinault, en vous engageant, avait mesuré vos talents de ‘dressmaker’?

Ils ne me l’ont jamais dit, mais, depuis le début, ils connaissaient mon approche de la mode. Quand j’ai rencontré François-Henri Pinault, je lui ai parlé de mon processus créatif, de la sculpture, de l’architecture du vêtement. Il fallait que je partage cette vision. Je ne suis pas styliste, même si j’aime ça. Je suis dans la construction.

A-t-il fallu les convaincre pour faire naître ce projet?

"OK, à présent, tout se veut accessible. Sauf que c’est impossible pour une robe sur mesure, où le simple placement d’une manche prend cinq heures."

Depuis mon arrivée dans le groupe, je n’ai jamais eu la sensation de devoir convaincre qui que ce soit, de me battre pour m’imposer. Je dois expliquer mes idées, et c’est normal. Il y a de l’intelligence dans les échanges, et c’est ce que j’appelle la dignité de la marque! Avec Cédric et François-Henri, nous parlons souvent du “grand futur” de la maison. Au-delà des échanges sur le business, il existe aussi un temps long.

À qui s’adressera cette haute couture?

À une partie de nos clientes du prêt-à-porter, j’espère. Et à ceux intéressés par cette création, qui est évidemment bien plus chère que le reste de ce que nous proposons, le travail derrière étant incomparable, entièrement réalisé à Paris, à la main, avec des techniques artisanales uniques.

Ce projet est aussi ma réponse à la question : “Qu’est-ce que le luxe aujourd’hui?” OK, à présent, tout se veut accessible. Sauf que c’est impossible pour une robe sur mesure, où le simple placement d’une manche prend cinq heures. Je sais que la mode se prétend inclusive, mais tout ne peut pas être disponible pour tout le monde. Et ça ne le doit pas.

Ce sont des choses qu’on n’a plus le droit de dire de nos jours!

C’est dommage qu’on ne puisse plus... Mais, moi, je les dis quand même. (Rires.) La modernité de cette maison centenaire réside dans sa capacité à offrir des produits s’adressant à différents types de personnes. C’est au client de décider. Tous ne voudront pas d’une robe brodée à la main. Mais une minorité, si.

La broderie sera-t-elle présente?

Nous avons presque tout brodé! C’est un travail de textile que je n’avais jamais connu avant. C’est excitant. De même qu’on ne pense absolument pas au prix du tissu quand nous le choisissons. C’est le champ des possibles, et c’est ce que permet cette maison.

Quelle forme prendra votre première collection haute couture?

Une présentation couture ne peut être un défilé, c’est une autre ambiance. Je tiens à montrer cette fameuse tête de manche. Surtout, j’aime l’idée de revenir, avec cette collection, aux origines, au 10, avenue George-V, là où s’est installé Cristobal en 1937. Cette adresse est le seul lien avec la maison de Cristobal, qui a fermé en 1968.

On ne vous connaissait pas garant des traditions!

Figurez-vous que je suis très traditionnel, même si les gens pensent le contraire. J’ai grandi dans la tradition, et j’ai toujours aimé les uniformes qui permettent de se libérer de tout pour se concentrer sur le travail. Pour ma journée dédiée à la couture, je ne m’habille pas comme le reste de la semaine, quand je me consacre aux ateliers de prêt-à-porter. J’ai un costume sur mesure, la blouse blanche et des chaussures classique: voilà mon uniforme de la couture.

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