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Clare Waight Keller, la créatrice qui ne cesse de surprendre le monde de la mode

Première directrice artistique féminine chez Givenchy, Clare Waight Keller succède à quelques fortes têtes du métier, comme John Galliano, Alexander McQueen et Riccardo Tisci. ©Richard Grassie

Cela ressemble à un patron chez elle: elle commence par observer à quel point les autres la sous-estiment, elle bosse dur et elle dépasse toutes les attentes. Pas une fois ni deux fois, mais trois fois. Après avoir ressuscité les labels Chloé et Pringle of Scotland, la créatrice britannique Clare Waight Keller est en bonne voie pour réitérer cet exploit une troisième fois, chez Givenchy. Third time's a charm. Ah oui, c'est aussi elle qui a signé LA robe de mariée de l'année dernière.

La façon de réagir aux cris d'enfants en dit long sur la personnalité de quelqu'un. Clare Waight Keller n'entend même pas les cris à la table voisine, au restaurant du Design Museum de Londres. Pas étonnant qu'on lui demande de dessiner une robe de mariée, comme elle l'a fait en mai dernier pour Meghan Markle. Et qu'on la charge de relancer un label, comme elle l'a déjà fait pour Chloé et Pringle of Scotland. Et la voilà désormais sur le point de réitérer l'exploit pour Givenchy.

Clare Waight Keller vit dans le quartier de Kensington, où nous la rencontrons. Et, plus précisément, à World's End, Chelsea, où elle passe la moitié de la semaine avec son époux et leurs trois enfants. L'autre moitié, elle est à Paris. Elle a une élégance à la fois britannique et parisienne: une veste noire Givenchy, un sac en bandoulière de la même maison -le dernier d'une série de succès nés de sa créativité.

Elle aime la marche: sur les falaises des Cornouailles, où elle possède une maison de campagne, mais aussi dans la rue du Faubourg Saint-Honoré, à Paris. Pour elle, c'est aussi relaxant que l'était le jardinage pour Hubert de Givenchy. Elle s'adapte facilement, sans pour autant sacrifier son indépendance. Comme elle a dû le faire lorsqu'elle est partie à Paris, en 2012, pour se consacrer à Chloé.

"Paris est très différent de l'environnement dans lequel j'ai grandi", explique-t-elle. "On achète une babiole et on s'en réjouit. Ce genre de chose. Les Parisiennes sont très spéciales: elles n'ont jamais l'air trop apprêtées, pourtant, elles sont toujours chics et élégantes, sans que cela semble leur demander le moindre effort. Et si elles sont décontractées, c'est de la bonne façon."

©Dmitry Kostyukov/The New York Ti

Dans l'ascenseur avec Kennedy

Observer est un sixième sens pour la Britannique. Ce qu'elle met déjà en pratique chez Calvin Klein, à New York, où elle a été engagée en sortant de son cursus 'knitwear' au Royal College of Art, grâce à l'un de ses 'tutors' qui avait envoyé son portfolio au géant américain. Sa garde-robe androgyne et ses chaussures plates ("J'avais l'air d'un garçon") font rapidement place à un look plus CK: robes longueur cheville, T-shirts blancs et ballerines.

©Dmitry Kostyukov/The New York Ti

Elle a vingt ans à peine. Calvin tient encore les rênes de son business, Kate Moss et Marky Mark viennent de signer un contrat pour les campagnes publicitaires, Carolyn Bessette dirige le service de presse VIP -elle deviendra elle-même une VIP en épousant John F. Kennedy Jr.

La Britannique se retrouve plus d'une fois dans l'ascenseur avec JFK Jr et déjeune chaque matin avec Bessette. "Quand elle arrivait au bureau, on avait l'impression qu'elle venait de sortir de son lit: elle avait les cheveux en bataille et portait un sweat d'homme trop grand, mais, quand elle avait une réunion, elle se métamorphosait: elle quittait son look super-cool-street-and-casual pour devenir la femme la plus élégante qu'on ait jamais vue."

Heureuse à Birmingham

À l'école, j'étais la fille calme, celle qui donnait l'impression de ne rien faire. Mais, à la maison, je travaillais comme une folle.

Clare Waight Keller ne reste pas chez Calvin Klein. Quatre ans plus tard, elle rejoint Ralph Lauren pour participer au lancement de Purple Label, les célèbres costumes sur mesure. De la mode homme, elle n'avait jamais fait ça. No pressure.

Bien qu'elle paraisse toujours très flegmatique, elle est constamment en quête de nouveaux défis. Elle pense aussi toujours avoir été très ambitieuse. D'autant plus qu'il n'y a jamais eu de designers dans sa famille avant elle (sa mère était secrétaire, son père, dessinateur technique), mais, dès l'âge de huit ans, Waight (Keller est le nom de son époux) regarde sa mère coudre des vêtements sur la table de la salle à manger, à Birmingham.

Elle l'aide, tient le tissu ou les épingles, tandis que sa mère découpe un patron. Telle est sa vie dans les années 70. "Du tissu et des bobines à gauche et à droite, le fer à repasser en stand-by, la machine à coudre à portée de main", se souvient-elle. Elle passe des années merveilleuses. Une jeunesse qu'elle décrit comme très ordinaire, modeste, "dans une maison à l'ombre des viaducs".

Les grands jours, la famille se rend à Londres pour visiter des lieux célèbres. Elle adore l'architecture et les intérieurs -ce n'est pas par hasard qu'elle nous a donné rendez-vous au Design Museum. Elle collectionne les chaises vintage du XIXème siècle. "J'ai toujours su ce que je faisais", déclare-t-elle. "À l'école, j'étais la fille calme, celle qui donnait l'impression de ne rien faire. Mais, à la maison, je travaillais comme une folle." Ce n'est pas un caprice d'adolescente. "J'aimais travailler seule, me mettre au défi, prouver que ceux qui pensaient que je ne ferais jamais rien avaient tort."

Les yeux revolver de Tom Ford

La jeune femme reste chez Ralph Lauren pendant trois ans. Juste au moment où tout commence à rouler et alors qu'elle vient de rencontrer Philip Keller, un jeune architecte de Chicago, on lui propose d'aller travailler à Londres chez Gucci, dans le département femme, où règne un certain Tom Ford, un directeur artistique aux allures de rock star. Si ses deux premiers jobs étaient exigeants, celui-ci l'est encore plus. "Nous étions une très petite équipe et nous devions résoudre tous les problèmes. Dix jours avant le défilé, Tom pouvait décider qu'il fallait tout changer."

Il est également très exigeant au sujet de l'image de son équipe. "Il pouvait vous fusiller du regard s'il trouvait votre look négligé", explique-t-elle en riant, repensant au 'extreme relooking' dont elle a fait l'objet chez Gucci. "Jupes crayon, pantailleurs en velours et toujours, toujours des talons. J'enlevais mes baskets et mettais mes stilettos en sortant du métro. Au bureau, j'étais toujours tirée à quatre épingles. Cela a été un véritable apprentissage."

C'est chez Gucci, à l'époque la marque de mode de luxe la plus 'hot' du monde, qu'elle rencontre un autre designer, Christopher Bailey. Quand elle passe chez Burberry, elle se sent soudain très seule.

Pringle of Scotland, P/E 10. ©Getty Images

Jusqu'à ce qu'en 2005, on lui donne l'occasion de faire quelque chose de personnel: Pringle of Scotland, un label qui a complètement perdu sa crédibilité dans le monde de la mode, vient d'être racheté par la famille Fang, des distributeurs de Hong Kong qui désirent se faire un nom dans l'univers de la mode en ressuscitant une marque de luxe. Un sentiment de satisfaction intense: "Définir sur quoi axer la reconstruction d'une marque a été une leçon très importante."

Sixième sens

Chloé, P/E 17. ©Getty Images

Son passage chez Chloé, en 2012, malgré ses bons résultats chez Pringle, pose question. D'autant qu'à l'époque, Clare Waight Keller est encore 'under the radar'. Même ceux qui connaissent la modeste créatrice de mode et savent à quel point elle peut s'effacer ne comprennent pas comment elle peut se plaire dans une maison française qui, bien que symboliquement toujours très importante, a depuis longtemps cessé d'être la maison enviable qu'elle fut à l'époque de Stella McCartney et Phoebe Philo, en 1997, quand les deux designers britanniques l'avaient rejointe pour lui donner un nouveau souffle.

Quand Stella McCartney part en 2001 pour fonder son propre label (soutenue par Gucci Group et Tom Ford), Phoebe Philo continue en solo et rend Chloé toujours plus incontournable, notamment grâce à une impressionnante série de it-bags. Quand elle finit, elle aussi, par tirer sa révérence, les affaires en souffrent.

Le défi est donc de taille pour Clare Waight Keller. Son époux, Philip n'a d'autre choix que de refaire ses valises, cette fois-ci pour Paris, avec leurs jumelles de sept ans, Charlotte et Amelia. La Britannique est alors enceinte de leur troisième enfant, Harrison, aujourd'hui âgé de sept ans. "Ce n'était pas le moment idéal", se souvient-elle. "Je me demandais comment j'allais me débrouiller en France." Mais, fidèle à elle-même, elle se dit: "Eh bien, je vais monter dans le train et on verra bien."

Elle bénéficie d'un congé de maternité d'à peine deux mois, mais un luxueux appartement parisien du XIXème siècle, rempli de meubles mid-century, dans le très chic 16e arrondissement, à deux pas du Bois de Boulogne, rendent les choses nettement plus faciles. Aujourd'hui, elle y repense avec nostalgie, même si les premières années chez Chloé ne sont pas faciles.

"L'esthétique Chloé n'était pas appréciée. Tout le monde était obsédé par le minimalisme prêché par Phoebe chez Céline, mais je ne pouvais pas suivre cette voie. Ce n'est pas ce que voulait la cliente Chloé."

Cette confiance silencieuse en ses propres capacités est un fil rouge dans sa carrière. Waight Keller ne panique jamais. En 2013, lorsqu'elle lance une collection de bottes lacées, Chloé renoue avec les ventes. Ensuite, vient le sac 'Drew': tout le monde doute, "mais je savais que ce serait un succès", déclare la créatrice qui, en matière de sacs, fait preuve d'un sixième sens, comme si elle savait toujours quel sera le prochain it-bag.

Un sens très précieux dans le monde des maisons de mode de luxe. Cela devient une seconde nature, un patron de vi chez elle: elle observe à quel point les autres la sous-estiment pour, ensuite, pulvériser leurs attentes, forcément limitées.

Sur rendez-vous

Je sais que tout le monde porte des vêtements de sport, même au bureau, mais en tant que label de luxe, il faut viser plus haut et rêver, créer de la beauté.

Quand retentit le coup de fil de Givenchy, c'est la surprise. Riccardo Tisci, le directeur artistique qui a rejoint la maison en 2005, y a écrit un nouveau chapitre mais, l'avenir de la maison parisienne dépend trop des vêtements de sport et des T-shirts Bambi. Il ne reste plus grand-chose de ses codes d'origine, et plus rien d'Audrey Hepburn, muse d'Hubert de Givenchy et sa plus fidèle cliente.

"J'ai joué cartes sur table avec les propriétaires, la famille Arnault. La maison était trop éloignée de ma vision de la femme. Je sais que tout le monde porte du sportswear, même au bureau, mais en tant que label de luxe, il faut viser plus haut et rêver, créer de la beauté."

Clare Waight Keller demande à être reçue par Hubert de Givenchy, alors âgé de 90 ans -le fondateur de la maison n'a, par contre, jamais rencontré Riccardo Tisci. Et elle se plonge dans les archives. "Le Givenchy d'Hubert était chic et élégant, beaucoup plus expérimental et radical qu'on ne le pense, car on n'en connaît que son look Hepburn, plus classique."

Trois semaines avant son premier défilé, en septembre 2017, Hubert de Givenchy l'invite chez lui. "C'était extraordinaire", se souvient-elle. "De l'art du XXème siècle, des antiquités, des photos d'Audrey Hepburn partout..." Le couturier lui dit que "tout repose sur ses épaules". Il trouve originale la façon dont la Britannique a relancé le département couture. "Il n'y avait plus que 15 petites mains et un tailleur", explique-t-elle aujourd'hui.

"Chez Dior, Chanel ou Ralph & Russo, par exemple, il y en a au moins 200 dans leurs ateliers. Mais ces 15 personnes avaient une expérience inestimable; certaines d'entre elles travaillaient déjà sous la direction d'Hubert de Givenchy."

Garder un secret

À la stupéfaction générale du petit milieu de la mode, sa première collection pour Givenchy est d'une pureté totale. D'autant plus qu'elle l'a bouclée en très peu de temps. Avant même de la présenter, la créatrice travaille en secret sur un autre projet: Meghan Markle, la fiancée du prince Harry, l'a contactée. "Elle m'a dit qu'elle suivait mon travail depuis longtemps." Début 2018, elle reçoit une commande extraordinaire, sans devoir montrer la moindre esquisse au préalable. "Elle avait une idée de ce que devait être sa robe, assez simple, et je ne voulais rien lui imposer non plus."

Le résultat est une robe de mariée à la fois glamour et d'une pureté très subtile. Exactement ce que voulait la designer, même si l'exercice est difficile: "En blanc, le minimalisme est très difficile, car on ne peut rien cacher."

Clare Waight Keller a choisi de ne divulguer le secret sur la confection de la robe de mariée de Meghan Markle à personne, pas même à son époux. ©Getty Images

Comme la robe de mariée de Meghan avait peu de fioritures, c'était avant tout une question de proportions. "Je voulais qu'elle donne l'impression de flotter. Lors du dernier essayage, Meghan était sur un petit nuage", se souvient la Britannique, qui est retournée vivre à Londres en 2016 pour y élever ses enfants. "La robe faisait la navette entre Londres (pour les séances d'essayage) et Paris (pour les retouches). Et personne au sein de l'équipe de Paris ne savait à qui elle était destinée."

Clare réussit à garder le secret jusqu'au dernier jour. Son époux n'est au courant de rien, et même la famille Arnault ne l'apprend que le jour du mariage. "Je voulais absolument jouer la carte de la sécurité, tout devait être parfait au moment où Meghan apparaîtrait dans sa robe. C'est alors seulement que j'ai réalisé ce qui s'était passé. J'ai eu la plus grande poussée d'adrénaline de ma vie."

Son époux lui en a-t-il voulu de ne pas lui avoir parlé de la robe avant le grand jour? Elle rit. "Je savais que certaines personnes n'apprécieraient pas de ne pas savoir, mais je savais aussi que Meghan adorerait surprendre tout le monde le jour de son mariage, ce qui n'était possible que si je gardais le secret." C'était la bonne approche, constate-t-elle aujourd'hui. "Quand on a su que c'est moi qui avais dessiné la robe, j'ai pu lire dans le regard des gens que cela avait tout changé."

Givenchy, P/E 19. ©Gamma-Rapho via Getty Images

Un euphémisme. Un an après son arrivée, elle mène une révolution salutaire chez Givenchy. Après la robe de mariée de la Duchesse de Sussex, il y a eu un best-seller, le 'GV3', le premier sac à main depuis l''Antigona' de Tisci, en 2010. "Je porte chaque sac que je crée, parce que je veux pouvoir le sentir, savoir s'il doit être plus doux, plus rigide ou plus petit. Un sac est constamment contre le corps. La sensation qu'il procure est très importante."

Clare Waight Keller raconte tout cela comme si c'était simple. Et avec modestie. Aujourd'hui, alors qu'elle vit à nouveau en Angleterre, elle loge à l'hôtel lorsqu'elle se rend à Paris. "Pas au George V, Givenchy n'a pas ce genre de budget. D'ailleurs, j'aime dormir dans différents petits hôtels, pour découvrir de nouvelles choses."




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